Kernews : Votre dernier livre, intitulé « Crise financière, et la veuve de Carpentras dans tout ça ? », permet de comprendre les mécanismes mondiaux de l’économie. Les efforts de pédagogie qui sont menés depuis quelques années commencent-ils à payer ? En effet, nos concitoyens doivent comprendre qu’il y a des États bien gérés et d’autres qui ne le sont pas, et qui sont donc endettés…
Alain Gauvin : L'objectif de cet ouvrage est de vulgariser des concepts auxquels la presse et un certain nombre d'intervenants ont eu recours pour décrire ce qu'est cette crise, sans forcément d'ailleurs y apporter une grande clarté. L'objectif n'est pas purement technique, mais de rendre accessible ce qui, souvent caché derrière une terminologie anglo-saxonne, peut sembler complètement abscons au commun des mortels. Sans doute y a-t-il eu un effort de pédagogie. L'épargnant de la rue n’avait pas besoin de la crise pour savoir qu'il existe des États bien gérés et des États mal gérés... La question est de savoir comment un épargnant lambda peut se retrouver atteint dans son épargne, même sur des opérations qui lui semblent complètement étrangères. Ensuite, que les banquiers puissent avoir une part de responsabilité, n’est pas à exclure. Mais ceux qui, à mon avis, assument au premier chef une grande partie de la responsabilité sont les pouvoirs publics, c'est-à-dire les États. Pas seulement par laxisme budgétaire, mais aussi par choix réglementaires ou lorsqu'ils se comportent, eux ou leurs bras séculiers financiers, comme les financiers qu’ils fustigent par ailleurs, et je donne des exemples dans le livre d'opérations qui ont pu être faites et qui ne sont pas du tout en conformité avec les grands principes déclamés par le G20.
Les États ont recours à de nombreux instruments financiers. Vous évoquez tous ces instruments qui sont utilisés par les professionnels. Il y en a qui font beaucoup parler d'eux en ce moment, ce sont les CDS… Certains les qualifient même d'armes de destruction massive !
Pour ma part, je ne fustige pas les CDS, qu'un commentateur a qualifiés d'armes de destruction massive. Au contraire, je considère que les CDS sont utiles et nécessaires pour absorber le risque de crédit que l'assurance-crédit, à elle seule, ne peut pas absorber. Je ne fustige pas donc pas les CDS en tant qu'instruments de couverture de risques. Je peux éventuellement en critiquer l'utilisation qui en est faite, ou la documentation qui peut sembler complètement obscure, mais le CDS en lui-même a toute son utilité. S'il disparaît demain, c'est le financement d'un certain nombre d'entreprises et d'un certain nombre d'États qui pourra être mis en cause, parce qu’il a une vocation de couverture que personne ne peut nier.
La Commission européenne avait envisagé d'interdire les CDS que l'on prendrait lorsque l'on n’aurait aucun risque sur la dette. Le CDS est un contrat d'assurance qui permet de se protéger du non-paiement d'une créance, mais on peut aussi souscrire un CDS lorsque l'on n'est pas concerné par la transaction. L'Europe envisagerait d'interdire ce second cas de figure…
C'est un choix politique sur la pertinence duquel il est difficile de se prononcer, parce qu'il faudrait mesurer l'impact économique de ce que l'on appelle le CDS nu, c'est-à-dire le CDS contracté par un opérateur qui ne serait pas directement concerné par le risque sous-jacent du CDS. J'observe que la Commission européenne parle du CDS comme d'un instrument de couverture, mais il peut s'agir aussi d'un instrument d'investissement. Un opérateur peut décider de prendre des risques sur un emprunteur particulier, sans pour autant détenir la dette de l'emprunteur en question. À telle enseigne que, il n'y a pas si longtemps en France, les OPCVM grand public avaient la possibilité de s'engager à concurrence de 100% de leurs actifs sur des CDS, sans pour autant forcément détenir les actifs en question ! On voit bien que le CDS a une vocation de couverture, une vocation d'investissement, mais il peut aussi être contracté par des opérateurs comme un instrument d'investissement. De la même manière que vous pouvez acheter une action ou une obligation, vous pouvez acheter un CDS parce que vous considérez que le CDS peut vous apporter une rémunération plus élevée de votre épargne. Toute la problématique dépasse les CDS, elle concerne davantage la conception que peuvent avoir les pouvoirs publics des instruments financiers. Vouloir cloisonner et qualifier les instruments financiers au regard de leur nature uniquement, et non pas de leurs effets ou de leurs objets, est une erreur, parce que l'on n’arrive pas à en capter l'intégralité des éléments et on est un peu défaillant pour pouvoir leur appliquer la réglementation adéquate. Oui, un CDS est un instrument de couverture. Oui, un CDS peut être un instrument de spéculation. Oui, un CDS peut être un instrument d'investissement au même titre que tout autre instrument financier.
Vous abordez également la question des fonds vautours dans cet ouvrage. Contrairement aux idées reçues, vous défendez leur rôle en expliquant que certains sont bien contents de les trouver pour pouvoir racheter des créances très douteuses ou qui ne valent pratiquement plus rien…
Absolument. Au-delà du propos démagogique et facile, la question est de savoir exactement ce que font ces fonds vautours pour en avoir une juste appréciation. Après, on peut décider de les réglementer ou non. Un fonds vautour n'a pas a priori une vocation forcément altruiste, c'est un fonds qui rachète de la dette décotée, qu'il s'agisse de la dette d'entreprise ou de la dette d'État. Son objectif, en rachetant cette dette décotée, est de pouvoir la recouvrer à une valeur supérieure à sa valeur de rachat, cela peut être la valeur faciale de la dette rachetée, pour réaliser un gain. C'est le propre de toute activité commerciale que de gagner de l’argent de son exercice et, en soi, ce n'est pas condamnable, sauf à remettre le commerce en question. On peut aller plus loin en considérant que si ces fonds vautours n'existaient pas, un certain nombre d'investisseurs ne souscriraient pas la dette de certains États, s'ils n'avaient pas ensuite l'assurance de savoir qu'ils pourront éventuellement recéder ces dettes dans la mesure où l'emprunteur serait défaillant. C'est dans cette perspective que j'estime que les fonds vautours ont une vraie utilité de marché. L'autre question est de savoir comment les réglementer et comment composer avec ces fonds lorsqu'ils peuvent éventuellement mettre à mal la restructuration de la dette d'un État. Un État propose à un investisseur d'échanger sa dette qui valait 100 contre une nouvelle dette avec une décote de 50, et l'objectif du fonds vautour sera sans doute d'offrir à l'investisseur en question une décote de 30 ou de 40 en lieu et place de la décote offerte par l'État emprunteur qui était de 50. C'est vrai que l'intervention des fonds vautours, dans un tel contexte, peut mettre à mal la restructuration de la dette d'un État, pour autant cela ne suffit pas à les clouer au pilori. La vocation assainissante des marchés par les fonds vautours est une réalité. En définitive, et plus fondamentalement encore, la question de l’intervention des fonds vautours sur la dette souveraine renvoie à la question de savoir si un Etat peut se financer autrement que par l’impôt en sollicitant les marchés.
Autre sujet d'actualité : les agences de notation qui font trembler les ministres des finances dans toute l'Europe. Malgré les discours sur leur interdiction ou sur leur réglementation, vous rappelez que tout repose sur le crédit accordé à ces agences par ceux qui prêtent de l'argent… Finalement, c'est comme si je vous demandais de m'en prêter : vous ne me connaissez pas, vous demandez donc à une personne que vous connaissez bien et qui me connaît bien, si je suis fiable… C'est un peu cela une agence de notation ?
Absolument. Décrit comme tel, on ne peut qu'adhérer à l'idée de la notation sur son principe. L'idée qu'un tiers puisse évaluer la qualité de crédit d'un emprunteur pour éclairer les futurs créanciers est une bonne chose. Il y a d'abord une dimension qui est de nature politique. Une société de droit privé est-elle légitime, politiquement ou philosophiquement, à noter un État constatant, bien sûr, que cet Etat a recours aux marchés ? Un État est un emprunteur particulier, parce qu'il ne va pas emprunter dans un objectif commercial ou purement individualiste, mais pour le bien-être d'une population. Il y a une dimension d'intérêt général qui nécessite un certain nombre de précautions lorsque l'on parle de l'intervention des agences de notation en matière de notation des États. Ensuite, il y a trois questions techniques. Premièrement, la qualité des modèles utilisés par les agences de notation. Il ne s'agit pas de remettre en cause le principe même de l'évaluation de la qualité de crédit d'un emprunteur. Mais, avant la crise, des structures étaient notées AAA et alors qu’elles n'avaient pour objet que de déconsolider des bilans de banque et de souscrire des crédits subprimes. Il y a aussi les erreurs récentes, graves et impardonnables qu'elles commettent, que ce soit à l’égard des USA ou de la France… Le deuxième aspect technique porte sur la situation de conflit dans laquelle peuvent se trouver les agences de notation. Elles sont à la fois les conseils des opérations structurées par les banques, par les juristes et par elles-mêmes, elles sont ensuite en charge de l'évaluation de la qualité des opérations à la structuration desquelles elles participent. Cela pose un vrai souci en matière de conflits d'intérêts : comment peut-on noter l'opération à la structuration de laquelle on a participé ? Troisième problème technique, c'est la responsabilité des agences de notation qui est mise en cause par un certain nombre de décisions judiciaires aux États-Unis. Jusqu'à présent, les agences de notation se réfugiaient derrière le principe de liberté d'opinion pour ne pas voir leur responsabilité mise en cause en cas d'erreur sur les opinions qu'elles délivraient. C'est inacceptable. On ne peut pas assimiler une agence de notation à un organe de presse. Un investisseur n'attend pas après l’avis d'un journaliste, aussi initié soit-il, pour décider d’investir, ce qui n'est pas le cas d'une agence de notation. L'agence de notation a pour objet d'émettre des avis techniques et c'est sur la base de ces avis que les investisseurs vont se prononcer pour engager leurs investissements, ou non. Le fait, pour les agences de notation, de se réfugier derrière le principe de liberté d'expression qui protège la presse est une hérésie totale.
Votre livre permet aussi de comprendre que le système semble très difficilement réformable, sauf à entrer dans l'atteinte à la propriété privée et à la liberté des échanges...
Il sera très difficile de réformer le système, tel qu'il existe aujourd'hui, si l'on continue de fonctionner en termes cloisonnés. Aujourd'hui, la législation est d'abord nationale. En dépit de cette harmonisation européenne, demeurent des spécificités nationales qui soulèvent de vraies difficultés. Je pense qu'il faudrait organiser un grand métier de la gestion et de l'assurance du risque, qui dépasserait les frontières de l'assurance et qui s'appliquerait à tout opérateur dont le métier serait de couvrir du risque, de crédit, climatique ou toute autre forme de risque. Aujourd'hui, vous avez trois grands monopoles financiers : le monopole des banques, le monopole des assureurs et le monopole des prestataires de services d'investissement. Le maintien de ces trois monopoles ne reflète pas la réalité financière, car ces trois métiers sont complètement imbriqués sur la couverture du risque. La réforme est possible, en théorie, si les États veulent bien abandonner une partie de leur souveraineté. Dès lors que la finance est aujourd'hui mondiale, on voit difficilement comment une réglementation nationale permettrait de se prémunir. Les métiers financiers devraient faire l'objet d'une réglementation avec une autorité de tutelle unique de manière à bien assurer la traçabilité du risque.
Donc, au niveau international, une sorte d’ONU des marchés financiers ?
Je ne dis pas que c'est souhaitable ou non, car la question est certes, technique, mais aussi politique, et je n’ai pas dans le cadre de cet interview à faire part de ma position politique. Si l’on est pour un abandon de souveraineté des Etats, alors il faudrait une autorité supranationale qui dépasse le pouvoir des États. Pour qu'une telle institution supranationale soit mise en place, il faut que les États acceptent de se défaire d'une partie de leur souveraineté - ce n'est pas gagné - et chacun appréciera, en fonction de sa position politique, si une telle entité supranationale est souhaitable ou non.
En matière de justice internationale et de crimes contre l'humanité, on n’arrive déjà pas à faire fonctionner correctement la Cour internationale de justice de La Haye. Il y a des pays qui signent, d'autres qui ne signent pas… Si même pour ce qui est le plus grave, on ne parvient pas à se mettre d'accord, cela va être encore plus difficile dans le domaine des assurances et des finances !
Sans doute. La création d'une telle entité supranationale ne peut se faire qu'avec l'adhésion de chacun des États. L'État souverain doit lui-même faire allégeance à l'autorité supranationale. Ce n'est pas une mince affaire. On le voit bien avec le G20 : les recommandations émises en avril 2009 ne sont toujours pas suivies d'effets aujourd'hui… Les grandes déclarations d'intention sont une chose, la réalité en est une autre, mais on est bien obligé de faire le rapprochement entre la finance, telle qu'elle s'exerce aujourd'hui, c'est-à-dire complètement mondialisée, et l'État de droit qui est complètement inadapté à cet état de fait.
Finalement, pour sortir de ce débat et ne plus se préoccuper des fonds vautours et des agences de notation, il suffirait qu'un État ne soit endetté qu'auprès de ses nationaux…
La question de savoir si un État peut faire en sorte que sa dette soit purement nationale est celle de savoir si les investisseurs nationaux ont l'aptitude de souscrire la dette à concurrence des besoins de l'État en question. C'est une question qui n'est pas simple. La question cachée est de savoir aussi si un État perd de sa souveraineté dès lors que sa dette est souscrite par des investisseurs, qu’ils soient nationaux ou étrangers d’ailleurs...