Bernard Lugan : «En France, nous vivons au milieu de gens incultes.»

Lundi 16 Janvier 2012

L’historien Bernard Lugan est au cœur de l’actualité depuis quelques jours. Mi-décembre, la chaîne I Télé a décidé de censurer l’entretien qu’il avait accordé à Robert Ménard à propos de son livre «Décolonisez l’Afrique». Depuis, c’est la polémique : I Télé a reçu des milliers de courriels de protestations et on parle de plus en plus de «l’affaire Lugan»… Mais derrière cet incident, il y a tout le contexte de la désinformation et de l’inculture des élites. Nous évoquons ces questions avec Bernard Lugan.


Bernard Lugan : «En France, nous vivons au milieu de gens incultes.»

bernard_lugan___afrique_i_tele.mp3 Bernard Lugan - Afrique I Télé.mp3  (16.93 Mo)

Kernews: On parle beaucoup de «l’affaire Lugan» depuis quelques jours. Que s’est-il passé avec I Télé ?
 
Bernard Lugan :
J'ai été invité par I Télé à monter à Paris depuis ma lointaine province. Je suis allé enregistrer l'émission un mardi après-midi. Tout s'est très bien passé et l'on m'a dit que l'émission serait programmée dans la semaine du 19 décembre. Un jour, Robert Ménard me téléphone en me disant que j’avais été censuré : «La direction de la chaîne, après avoir entendu votre entretien, a déclaré que cet entretien ne pouvait pas passer». C'est assez paradoxal pour une chaîne qui prétend à l’impertinence et à la liberté de pensée ! J'ai fait un communiqué, des centaines de personnes ont protesté et I Télé a reçu des quantités d'appels téléphoniques et de courriels. Ils ont répondu que l'émission avait été déprogrammée en fonction de l'actualité, alors que, dès le départ, il était prévu de la placer un jour d’actualité faible.
 
Dans le script de cet entretien censuré, vous dites que «le refus de reconnaître les différences entre les hommes fait que nous avons imposé à l'Afrique des modèles qui ne lui sont pas adaptés». Cela peut choquer quelques bonnes consciences, mais le fait est que c'est ce que les Africains disent eux-mêmes…
 
Je suis anthropologue et mon métier, c'est justement de voir les différences. L'homme n'existe pas, je connais les hommes de même que le botaniste ne connaît pas l'arbre, mais le tilleul, le chêne ou le prunier… Nous vivons dans un monde dans lequel l'universalisme de la pensée unique est dominant, du moins dans ce petit cap de la péninsule asiatique qui s'appelle l'Europe, et encore plus précisément dans l'Hexagone français où les élites sont formatées et tenues en esclavage par la pensée unique. Cette idée choque parce que les petits marquis de la pensée unique ne peuvent pas admettre que l'on puisse dire que les hommes sont différents. Or, c'est pour cela que l'échec de la coopération en Afrique s'explique ! On a voulu plaquer sur l'Afrique des modèles qui ne sont pas faits pour l'Afrique. Les Afriques sont composées de sociétés communautaires dans lesquelles l'individu n'existe pas. Or, notre société occidentale est issue de la philosophie des lumières et des révolutions, qui ont brisé les corps intermédiaires, qui ont brisé tout ce qui faisait les communautés chez nous, pour produire l'individu seul face à l'État. Donc nous sommes dans une société individualiste à la suite d'un long processus historique. L'Afrique n'a pas connu ce processus. Alors, comment voulez-vous plaquer des idéologies individualistes sur des sociétés dont les composantes caractéristiques sont communautaires ? C'est comme un architecte fou qui prétendrait que les carrés sont ronds et qui voudrait bâtir des fondations sur des présupposés aussi surréalistes...
 
On admet que la cuisine alsacienne n'est pas la même que la cuisine marocaine ou chinoise : elles sont différentes mais toutes excellentes. Pourquoi ne reconnaît-on pas à l'homme ce que l'on reconnaît à la gastronomie ?
 
En France, nous vivons au milieu de gens incultes. Dans le petit esprit formaté par la pensée unique, le seul fait de parler de différences est synonyme de classification hiérarchique. C'est complètement faux. Je combats le suprématisme qui est une idée profondément raciale, parce qu'elle est basée sur l'idée que certaines races seraient supérieures aux autres, c'est ce que disaient les bons jacobins ! Le socialiste Léon Blum déclarait à l'Assemblée nationale : «Il est du devoir des races supérieures d’apporter la civilisation à celles qui ne l'ont pas connue.» En face, vous aviez un ethno différentialiste, le Maréchal Lyautey, qui disait : «Non, les Africains ne sont pas inférieurs puisqu'ils sont autres !»
 
Le résultat, c'est qu'il y a des statues du maréchal Lyautey en Afrique, mais il n'y a pas de statues de Léon Blum…
 
Exactement ! Donc, le seul fait de parler de différences est considéré comme une classification et comme une hiérarchisation des civilisations et des peuples. C'est un drame français. Dès que vous passez la frontière, cette idée ne passe pas. Nous sommes dans un petit monde, avec des petites élites qui sont en train de mourir, et comme elles savent qu'elles sont en train de mourir, chaque jour les faits leur donnent tort. Alors, elles se cramponnent au politiquement correct et à l'anathème. Elles seront condamnées par l'histoire, comme ont été balayés tous ceux qui m'avaient attaqué à l'université pendant trente ans sur le thème suivant : «Bernard Lugan est un historien qui a une vision ethnique de l'Afrique, ce qui est un pur scandale…» J'étais condamné par mes collègues, on a fait des pétitions contre moi, mais aujourd'hui plus personne ne nie que les ethnies sont une réalité. Il y a trente ans, l'idéologie dominante dans l'université française était de dire que les ethnies avaient été créées par la colonisation ! Ces gens n'ont plus voix au chapitre dans les milieux scientifiques. L'idée du refus de la différence va également être balayée par la réalité historique.
 
La colonisation n'a-t-elle pas créé des frontières artificielles qui ne tiennent pas compte de ces ethnies ?
 
Oui, c'est un tout autre problème. En plus, la démocratie individualiste qui est imposée à l'Afrique depuis les indépendances fait que l'élément coagulant, qui est l'ethnie, est en train d'éclater au profit de la tribu. Mais comme les incultes confondent tribus et ethnies, avec le glissement du champ sémantique, les gens ne font plus la différence : l'ethnie est un facteur coagulant, alors que la tribu est un facteur de division. Aujourd'hui, la démocratie imposée à l'Afrique fait que l'ethnie est en train d'éclater en tribalisme. Mais c'est une autre discussion.
 
En résumé, dans votre dernier livre, vous nous expliquez que l'Afrique est en train d'être colonisée par des hommes qui essaient d'imposer une civilisation qui ne leur ressemble pas…
 
L'Afrique subit une colonisation, à la différence de la précédente qui est une colonisation de l'intérêt et du fric, celle de l'argent roi. Dans la précédente colonisation, il y avait la parcelle d'amour, comme disait Lyautey. Cette nouvelle colonisation est celle des prédateurs, qu'il s'agisse des Chinois ou des industriels qui se moquent totalement des hommes. La précédente colonisation avait créé des écoles, des hôpitaux, etc. Aujourd'hui, cette malheureuse Afrique est devenu la proie des prédateurs qui mettent l'Afrique en coupe réglée au nom du paradigme de la culpabilité et de la repentance. Les Africains sont mis dans une situation qui leur interdit de réagir, puisque nous leur avons introduit dans l'esprit l'idée que tous leurs maux viennent de causes extérieures à eux, essentiellement la colonisation. Les élites occidentales qui vivent dans le monde de la culpabilisation entretiennent ce phénomène. C'est le couple sadomasochiste qui se satisfait de ses propres dérives et de ses propres errances. C'est pour cela que je dis qu'il faut décoloniser l'Afrique. Cela nous permettrait également de nous décoloniser de ces élites qui entretiennent la culpabilisation, la repentance et cette vision complètement masochiste de l'histoire.

Rédaction