Philippe Alexandre : « Les journalistes politiques doivent se comporter comme un contre-pouvoir et non pas comme un anti-pouvoir. »

Jeudi 26 Janvier 2012

Philippe Alexandre est un habitué de La Baule et des Rendez-vous d’Atlantia. Le célèbre journaliste et éditorialiste est venu présenter son dernier livre, «Dictionnaire amoureux de la politique», publié chez Plon. Il nous fait partager son amour pour la politique, en nous rappelant que les Français aiment la politique et s’enflamment souvent pour des sujets de cet ordre. Un ouvrage très drôle, qui contient aussi quelques scoops…


Philippe Alexandre : « Les journalistes politiques doivent se comporter comme un contre-pouvoir et non pas comme un anti-pouvoir. »

entretien_avec_philippe_alexandre.mp3 Entretien avec Philippe Alexandre.mp3  (16.29 Mo)

Kernews : Dans cette collection, Jacques Chancel a publié un «Dictionnaire amoureux de la télévision», Denis Tillinac un «Dictionnaire amoureux de la France» et l'on aurait pu attendre de votre part un dictionnaire amoureux de la radio ou du journalisme… Pourquoi la politique ?
 
Philippe Alexandre 
: J'aurais pu effectivement faire un dictionnaire amoureux de la radio, parce que j'aime beaucoup la radio. La radio m'a beaucoup donné et j'ai passé trente ans dans une grande maison. Ma vraie vie, je l'ai laissée à RTL...
 
Vous étiez la hantise de tous les directeurs de radio, car il y avait deux cases de la grille des programmes où ils ne pouvaient rien mettre en face : votre chronique et Les Grosses Têtes…
 
C'est vrai. Jean Farran, qui était le créateur de RTL, disait toujours : « N’oubliez pas que la vedette, c’est RTL ». Cela nous rendait évidemment très modestes.
 
Un directeur de RTL avait cru pouvoir remplacer Philippe Bouvard un certain moment. On a vu le résultat !
 
Oui et Philippe Bouvard est toujours là...


Philippe Alexandre : « Les journalistes politiques doivent se comporter comme un contre-pouvoir et non pas comme un anti-pouvoir. »
Alors, pourquoi cette passion pour la politique ?
 
Au départ, quand j'allais au lycée, j'étais amoureux du théâtre. J'ai lu les comptes rendus des débats de la Chambre des députés dans les journaux, c'étaient des séances absolument formidables. C'est comme cela que j'ai eu l'amour de la politique. J'aime le côté comédie humaine qui rassemble tous les arts : l'art de la politique, l’art de la guerre, l'art oratoire, l'art chorégraphique… C'est une passion qui ne m'a pas quitté. Je ne suis pas de ceux qui disent que la politique, c’était mieux avant et que les hommes politiques étaient plus brillants autrefois. Chaque époque a ses vertus. On fait évidemment de la politique différemment d'il y a dix ans car les hommes politiques ont changé, ainsi que la nature de la politique.
 
Naturellement, vous auriez pu prendre le chemin de la politique. Pourquoi ne l'avez-vous jamais fait ?
 
Quand j'étais très jeune, on m'a proposé une fois de faire de la politique. On m’en a parlé un peu plus tard, mais l'idée ne m'a jamais effleuré, parce que je suis spectateur, je ne suis pas acteur : je regarde la politique, je ne la fais pas. En plus, je sais que c'est un métier très difficile et très ingrat. Vous savez, les hommes politiques font des sacrifices inouïs. D'abord, des sacrifices financiers, car la plupart ne s’enrichissent pas. Quelques-uns s'enrichissent personnellement, mais c'est une infime minorité. On y consacre 20 heures par jour, on y sacrifie sa vie privée, on est sous le regard de ce juge de paix impitoyable qu’est l'opinion publique... C'est donc un métier très dur. C'est un métier qui exige beaucoup d'abnégation et je n'avais probablement pas envie de me transformer en moine.
 
Ils sacrifient peut-être beaucoup de choses, mais ce que l'on reproche le plus aux politiques, c'est de sacrifier leurs convictions…
 
Cela a toujours existé. La politique, c'est beaucoup plus un art qu'une histoire de convictions. Ce n'est pas un sacerdoce. Au fond, il faut être pragmatique. Il faut changer d'avis, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis et on est souvent obligé de passer d'un camp à l'autre. Mais on a toujours quelques convictions fondamentales que l'on garde toute sa vie quand on fait de la politique. D'abord, on fait de la politique parce que l'on aime son pays, parce que l'on a le patriotisme chevillé au corps : c'est quelque chose qui réunit tous les hommes politiques.
 
Ce dictionnaire a parfois l'odeur de la poudre, ce style qui fait le succès de Philippe Alexandre : ça « flingue » encore…
 
C'est un amour vache ! Un ami m'a dit que j'aurais dû l’appeler le dictionnaire vachement amoureux de la politique. C'est vrai, j'ai l'amour vache, mais cela ne m'empêche pas d'aimer beaucoup la politique et, parce que je l'aime beaucoup, je la respecte. Je suis toujours un peu navré quand les hommes politiques la bafouent. À ce moment-là, j'exerce mon métier de journaliste qui est de dire la vérité le plus haut et le plus fort possible.
 
Les nouvelles générations d’éditorialistes ont parfois le verbe beaucoup plus violent, à droite comme à gauche, alors que ce n'était pas votre cas. Comment analysez-vous cette violence du langage ?
 
C'est vrai. Les médias ont changé. Internet, avec tous les nouveaux médias et tous les réseaux sociaux, contamine les médias classiques comme la radio, la télévision ou la presse écrite. C'est-à-dire que tout le monde veut aller très fort et très vite. Il y a une espèce de compétition acharnée et c'est à celui qui fera un coup, qui provoquera une phrase qui sera reprise dans tous les médias, une petite vacherie... Il faut prendre les choses telles qu'elles sont et telles qu'elles évoluent. Je ne me suis jamais impliqué personnellement dans la politique. Je l'ai regardée et j'ai exercé mon métier comme je devais l’exercer. J'ai toujours considéré que les journalistes politiques doivent se comporter comme un contre-pouvoir et non pas comme un anti-pouvoir, et j'ai exercé ce métier comme j’estimais qu’il devait être. Mais je ne me suis jamais impliqué personnellement. Je n'ai pas eu d'hostilité ou d'amour particulier pour les hommes politiques. Je me suis efforcé d'être moi-même, en étant lucide et les yeux ouverts, sans me laisser aveugler par la passion politique.
 
On essaie souvent de vous identifier politiquement : une étiquette plutôt libérale ? un homme de centre droit ?
 
Non, je ne crois pas que l'on puisse me qualifier. Quand j'ai fêté mes dix ans à RTL, le directeur de la station, Jean Farran, m'a fait le plus beau compliment : «Je ne sais pas pour qui vous votez.» J'aurais dû lui répondre : «Moi non plus, je ne sais pas toujours pour qui je vote…» Parfois, je décide de voter 48 heures avant le scrutin et il m'arrive de changer de vote d'une élection à l'autre.
 
Jacques Chirac et François Mitterrand occupent une place prépondérante dans votre ouvrage…
 
Ce sont deux personnages importants. Aujourd'hui, il y a environ 1500 hommes qui font de la politique au niveau national. Je me suis attardé sur un certain nombre de personnages sur lesquels j'avais des choses à raconter et des personnages que j'ai connus.
 
Vous soulignez que Jacques Chirac a failli quitter son épouse Bernadette pour une femme que nous connaissons. Vous la décrivez comme « belle, vive, spirituelle », mais vous ne dévoilez pas son nom…
 
On savait qu'il avait été amoureux plusieurs fois. Je crois qu'il a été amoureux deux fois très fortement, mais c'est une opinion personnelle. Peut-être qu'un jour il dira la vérité sur ses amours, mais ce n'est pas le genre, je crois qu'on ne le saura jamais. C'est un homme pudique et secret, plus que la moyenne des hommes politiques. Je sais de l'une des deux femmes dont je parle dans le livre - sans la citer, bien sûr - qu'il a été très amoureux. Bernadette Chirac sait bien que son mari a eu beaucoup de succès. Il était beau, il était grand, il a eu beaucoup de pouvoir... Rien n'est plus fascinant pour une femme qu'un homme comme ça.
 
Que pensez-vous de cette élection présidentielle où nous n'avons actuellement aucune visibilité ?
 
En général, on commence à avoir une visibilité dans la seconde quinzaine de février. Jusque-là, c'est très difficile et il y a beaucoup de surprises. On ne sait pas non plus qui va avoir toutes les signatures, car il est difficile d'obtenir les 500 parrainages. Si, par hypothèse, un candidat d'extrême, droite ou gauche, n'arrivait pas à avoir ses signatures, cela modifierait considérablement le rapport de forces, y compris au sein des grands candidats. Il est donc très difficile de faire des pronostics, il ne faut pas s'y hasarder. Les journalistes sont généralement très prudents, mais nous y verrons plus clair dans la seconde quinzaine de février. À ce moment-là, les campagnes commenceront et les candidats diront ce qu'ils ont dans le ventre… Je cite dans la préface de mon livre une très jolie histoire que j'ai volée à un grand homme politique aujourd'hui disparu, Jean-François Deniau, qui est aussi un grand aventurier et un grand écrivain. Au moment où l'empire chinois connaissait de grandes difficultés, les gens ne voulaient plus faire la guerre, les fils n'obéissaient plus à leur père et les récoltes étaient mauvaises. Un certain nombre de princes de l'empire chinois sont allés voir le sage Confucius et lui ont demandé : «Maître, que faut-il faire ?» L’oracle a répondu : «Un dictionnaire».
 
Vous reviendrez à La Baule à la fin de l'année pour parler d'un autre livre…
 
Oui, j'ai beaucoup de plaisir à venir à La Baule. C'est une très belle station et j'ai l'impression que les Parisiens viennent de plus en plus. Je reviendrai à la fin de l'année pour parler de gastronomie. J’ai écrit plusieurs livres avec Béatrix de l'Aulnoit, qui est journaliste à Marie-Claire, et nous présenterons notre dernier livre : «Des fourchettes dans les étoiles». Nous avons également écrit un livre sur le plus grand cuisinier de notre histoire, Antonin Carême, qui avait été découvert par Talleyrand et qui était un enfant de la Révolution.
 
Propos recueillis par Yannick Urrien.

Rédaction