mardi , 21 février 2017

Agnès Verdier-Molinié : « On peut se retrouver en situation de plein emploi et retrouver la croissance, mais il faut réformer notre système public. »

L’économiste et directrice de l’IFRAP dresse la feuille de route du prochain gouvernement pour redresser la France

Le déclassement français est-il inéluctable ? Agnès Verdier-Molinié est convaincue que non, à condition que le prochain gouvernement engage les réformes nécessaires. L’économiste et directrice de la fondation IFRAP vient de publier un véritable livre-programme à l’intention de celui qui dirigera la France dès le mois de mai prochain. Signe que le sujet passionne les Français, cet ouvrage figure en tête des ventes…

« Ce que doit faire le prochain Président » d’Agnès Verdier-Molinié est publié aux Éditions Albin Michel.

 

Kernews : Votre livre est finalement très optimiste, puisque vous dites aux Français qu’il est encore possible de s’en sortir…

Agnès Verdier-Molinié : Absolument ! Il y a un programme, il y a un calendrier entre 2017 et 2022 pour faire baisser le chômage autour de 8 %, peut-être un peu moins, mais on aura fait toutes les réformes pour qu’en 2026 ou en 2027 on soit au plein emploi. C’est l’objectif : retrouver le plein emploi, retrouver la possibilité de faire augmenter la richesse par habitant, retrouver l’équilibre budgétaire, commencer à faire baisser la dette et sortir de cette spirale du déclassement de notre pays que nous vivons assez mal, alors que nous avons énormément de talents entrepreneuriaux, d’investisseurs et de gens qui ont envie de prendre des risques dans un cadre porteur et non dans un cadre destructeur comme aujourd’hui.

Vous êtes régulièrement invitée dans les médias face à des journalistes qui sont convaincus que la France est un pays libéral… Est-ce finalement la principale idée fausse ?

La plupart de mes interlocuteurs disent que mes propositions sont très dures à mettre en œuvre, que c’est du sang et des larmes, que ce sera impossible.. La première chose, c’est que nous sommes déjà dans la purge ! Nous sommes déjà dans un système qui nous rend plus pauvres, plutôt que de nous rendre plus prospères, et qui dessine en noir l’avenir de nos enfants. Si l’on doit craindre quelque chose, il faudrait déjà avoir plus peur de la situation actuelle que de l’éventuelle mauvaise situation dans laquelle nous nous trouverions si l’on essayait de faire les réformes… C’est toujours une façon de repousser l’obstacle et de ne pas, comme dans d’autres pays, se retrousser les manches pour rendre plus efficaces nos dépenses publiques pour pouvoir baisser le prélèvement de l’impôt et le poids des prélèvements obligatoires en général. Tout cela pour relancer l’activité économique dont nous avons besoin. Tous les pays ont fait ces réformes : les Suédois, les Danois, les Allemands, les Britanniques… Ils ont tous réinventé leur système d’État-providence, parce qu’ils ont tous des services publics, des écoles, des routes… Mais nous avons 57 % de dépenses publiques par rapport à la richesse nationale, alors que les autres sont plutôt autour de 47 %. Je n’en demande pas autant mais, déjà, si l’on arrivait à 50 % de la dépense publique par rapport au PIB, ce serait beaucoup mieux. Même à gauche, il y a un consensus sur ce sujet et l’on voit très bien que tout le monde est d’accord sur le fait qu’avec 50 % de dépense publique, ce serait déjà très largement suffisant. La question est de savoir comment on y arrive et, dans ce livre, je donne des solutions pour faire 90 milliards d’euros d’économies.

Il y a un sujet que nous connaissons depuis plusieurs années, à travers le combat de Claude Reichman, c’est la liberté de la protection sociale qui continue de surprendre beaucoup de Français. Ce thème reste encore incompris…

Il faut faire très attention, parce que tous ceux qui ont essayé de sortir du système se sont fait rattraper par la patrouille et il ne faut surtout pas inciter les indépendants à sortir du RSI. Il faut faire attention à ce que l’on dit, parce que cela peut mal finir. Il vaut mieux réformer par le haut et, sur ce sujet, c’est très simple : je propose déjà de commencer par le RSI, qui concerne tous les indépendants, en allant vers plusieurs solutions d’assurance. Aujourd’hui, les indépendants paient 47 % de taux de cotisation au total, la part employeur et la part employé. C’est énorme, alors que dans d’autres pays, les taux de cotisation sont beaucoup plus faibles. Les indépendants n’ont pas la totalité des assurances dont bénéficient les salariés. L’indépendant n’a pas choisi d’être salarié, c’est un mode de vie, c’est un choix personnel, plus responsable. Cela n’enlève en rien au mérite des salariés, mais c’est une autre vision de la vie. On pourrait très bien imaginer que l’indépendant puisse choisir la totale assurance, très lourde et très chère, ou des assurances plus légères, avec la santé et pas les arrêts de travail. C’est ce qui se passe ailleurs. J’espère qu’il va y avoir une réflexion pour faire évoluer ce système en comprenant bien que c’est aussi un laboratoire de réflexion par rapport à l’ensemble de notre système de protection sociale, afin de donner plus de choix aux Français.

Vous êtes également optimiste sur la création d’emplois, alors que certains s’évertuent à nous expliquer qu’avec la robotisation il n’y aura plus de travail demain…

On imagine, comme quand on passe de la carriole à la voiture, que cela va détruire énormément d’emplois. En réalité, il est certain que si l’on fait tout à la brouette, cela nécessite plus de personnel que si l’on utilise un tracteur ! On imagine toujours de nouveaux services, des nouveaux produits, avec des personnes qui travaillent autour d’Internet… On n’aurait jamais imaginé cela dans les années 70… Il y a toujours du génie humain qui se traduit dans les entreprises et il faut lui donner du capital pour qu’il puisse se développer. Bien sûr, il y a des robots qui vont remplacer certains métiers, mais il y a d’autres métiers qui vont naître et qui n’existent pas encore. La question est de savoir comment les entreprises de demain vont pouvoir se développer en France, car il y a plein de jeunes talents français qui partent développer leurs innovations à l’étranger et c’est très dommageable pour nous, parce que c’est autant d’emplois qui ne sont pas créés sur notre sol. Il faut donner la possibilité à toute cette innovation de s’épanouir en France. C’est aussi l’idée de cette fiscalité nouvelle que je propose. Une fiscalité beaucoup plus allégée, avec 87 milliards de baisse de la fiscalité entre 2017 et 2024, avec le choix d’alléger en priorité la fiscalité des entreprises, notamment les taxes sur la production, et la fiscalité du capital aussi. Il est très important que le capital des Français puisse s’investir dans les projets des jeunes générations.

Est-il normal que moins de la moitié des Français supportent la charge de l’impôt sur le revenu, qui n’a toujours pas baissé ?

Le problème de l’impôt sur le revenu, c’est qu’il n’est pas payé sur les revenus de transfert – je ne parle pas du chômage et des retraites – mais des aides sur conditions de ressources, comme les aides au logement, les aides pour les handicapés, le RSA, les allocations familiales ou la prime de rentrée scolaire. Toutes ces aides ne sont pas soumises à l’impôt sur le revenu. Parfois, vous avez des cumuls d’aides qui peuvent atteindre des niveaux équivalents au SMIC, voire plus, et l’on peut se demander pourquoi les aides sociales ne sont pas soumises à l’impôt au même titre que n’importe quel revenu. Il y a beaucoup de pays qui imposent des aides sociales et le fait que ce soit Bercy qui ait le contrôle de tout cela est beaucoup plus dissuasif pour les fraudeurs, que si ce sont des contrôles de la Caisse d’allocations familiales. Pour réunir tout le monde, il faut absolument rendre imposables les aides sociales dans les prochaines années, parce que cela permettra de clarifier les montants de revenus qui sont vraiment perçus. On ne parle pas d’une bagatelle, mais de 97 milliards d’aides sociales qui sont versées chaque année aux foyers les plus nécessiteux. C’est bien normal d’aider ceux qui sont à la peine dans une démocratie, mais il est aussi normal que tout le monde soit traité de la même manière devant l’impôt. Cela clarifiera beaucoup de choses, parce qu’il y a un flou total sur les montants réellement perçus et cumulés : on juxtapose des aides et on a une vision très parcellaire de ces éléments. Cela permet aussi à certains chercheurs de sortir un tas d’inepties sur la progressivité de l’impôt, parce qu’ils ne comptabilisent pas les revenus issus de la solidarité.

Parmi ceux qui paient, il y a une grande souffrance chez les artisans, les commerçants et les classes moyennes en général…

Oui, un artisan ou un commerçant n’arrive même pas à se payer le SMIC en travaillant durement presque tous les jours et il voit à côté des foyers qui ne travaillent pas et qui cumulent des revenus qui ne sont pas imposables et qui sont parfois supérieurs… C’est compliqué à vivre, c’est cette question qu’il faut aussi gérer, et c’est pour cette raison que je propose de soumettre à référendum aux Français le montant maximum des aides sociales à attribuer aux foyers qui sont dans la nécessité. Tout est plafonné en France, la fiscalité est plafonnée, ce que vous pouvez déduire est plafonné… Mais, bizarrement, le cumul des aides sociales n’est absolument pas plafonné. C’est aux Français de choisir le montant plafond maximum des aides sociales à verser.

Ce livre est le fruit de plusieurs années d’études et d’analyses de la fondation IFRAP…

C’est un travail de longue haleine, parce que ce livre m’a demandé au moins deux ans de travail. C’est quelque chose de très long, il fallait aussi rédiger un calendrier de réformes. Ce calendrier n’est pas forcément parfait, d’autres mesures seront à prendre, mais je voulais formaliser l’agenda du prochain gouvernement, avec des priorités, des chiffres, un bouclage macro-économique cohérent et une évaluation assez fine des effets sur l’économie. On critique les candidats à la présidence de la République en disant qu’ils ne donnent pas assez de détails, eh bien, il faut être capable de donner plus de détails, avec des nouvelles idées pour apporter quelque chose au débat de fond. Je souhaite que la campagne présidentielle se fasse sur des sujets de fond et c’est pour cette raison que je publie ce livre maintenant. Il faut que chaque candidat arrive devant les Français avec quelque chose de cohérent et de respectueux aussi, parce que les Français sont loin d’être ignorants de toutes ces questions.

À chaque élection présidentielle, on nous explique que c’est la dernière chance pour le pays, or on constate que l’État continue de fonctionner, même si c’est de plus en plus difficile…

Le problème, c’est le tissu entrepreneurial et industriel qui souffre énormément. On sait très bien que la création de richesse se fait dans les entreprises et, à force de normes et de réglementations, on rajoute encore plus de tracas administratifs. Par exemple, il n’y a eu aucune évaluation dans l’étude d’impact parlementaire sur le prélèvement à la source. Or, je dis que ce sera un coût d’environ 2 milliards d’euros par an pour les entreprises ! C’est l’équivalent d’une taxe supplémentaire, avec tous les ennuis que cela va représenter vis-à-vis des salariés qui ne seront pas d’accord sur le montant de l’impôt prélevé. Il faut imaginer une nouvelle logique. C’est maintenant qu’il faut réformer, parce que nous avons encore des taux bas sur la charge de la dette et, le jour où cela remontera, cela va faire vraiment mal. Il vaut mieux prévenir que guérir et, si l’on veut avoir un peu d’avance sur le calendrier de la hausse des taux, c’est maintenant qu’il faut se remuer ! Je pense que l’exigence des Français sur ce sujet est très importante, mais ils attendent des réformes équitables, où tout le monde fasse un effort : pas simplement la sphère privée, mais tout le monde, y compris la sphère publique. Aujourd’hui, dans nos administrations, on n’est pas dans l’efficience, mais dans la vision de la dépense publique des années 80. Il faut que cela change, il faut arriver à rationaliser toute notre organisation publique pour qu’elle coûte moins cher.

Vous préconisez une baisse de la dépense publique, tout en renforçant les missions régaliennes de l’État…

Il apparaît très clairement dans nos travaux que l’État a énormément augmenté la dépense sociale et la dépense locale. On voit que les élus locaux n’ont pas très bien géré au niveau local et qu’ils ont largement embauché. De l’autre côté, il y a aussi les partenaires sociaux, avec le paritarisme, qui cogèrent les caisses sociales et qui n’ont pas été capables d’inventer des nouvelles façons de s’organiser pour que ce soit moins cher en termes de coûts de gestion et que l’on ne soit pas dans le rouge en permanence. Il y a une coresponsabilité entre les élus, les partenaires sociaux, l’État et les syndicats qui sont gestionnaires du système de la dépense sociale. Ces syndicats ne veulent absolument pas bouger l’organisation actuelle, parce qu’ils y trouvent leur compte en financement. C’est pour cette raison que je propose un chèque syndical qui remplacerait tous les financements publics et tous les financements issus du paritarisme. Il est fondamental de changer le financement public de nos syndicats, puisque nous avons des syndicats sans adhérents ! Sur les missions régaliennes, alors que l’on ne mesure pas du tout l’envolée des dépenses sociales et locales, l’État a oublié ses missions premières de sécurité, de justice et de défense, pour dépenser davantage ailleurs. Financer les services de communication des collectivités locales de manière redondante à tous les échelons, ce n’est pas cela qui va assurer notre sécurité intérieure et notre sécurité extérieure ! On est aussi dans l’opacité. On nous explique en permanence que l’on veut l’ouverture des données publiques mais, chaque fois que l’on veut consulter un rapport, un bilan social, des comptes ou des éléments de chiffrage c’est impossible à obtenir…

L’ouverture des données publiques, c’est valable pour les places de stationnement dans les villes ou le nombre d’arbres dans les jardins, mais, dès que l’on demande des chiffres un peu plus sérieux, il faut envoyer une lettre recommandée à la Commission d’accès aux documents administratifs…

C’est exactement cela. Pour le ministère de l’Éducation nationale, nous avons demandé le montant de la masse salariale par établissement scolaire et, soi-disant, ils n’ont pas cette information… Alors, nous en sommes au tribunal administratif pour essayer d’avoir les données et cela peut prendre deux ans… Mais tout est possible en France. On peut se retrouver en situation de plein emploi et retrouver de la croissance, à condition de réformer notre système public, revoir la question des statuts, augmenter le temps de travail des agents, entrer dans une logique de réforme de la retraite et de l’assurance-maladie, et supprimer le financement public des syndicats… Il faut baisser la charge fiscale et on peut y arriver.

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