L'invité de Yannick Urrien

Albert Salon : « Une bonne partie de nos élites ont été influencées jusqu’à la moelle par cette incessante propagande des États-Unis et des organismes internationaux pour diminuer l’usage du français. »

L’ancien ambassadeur Albert Salon sillonne le monde pour défendre l’usage de la langue française. En France, son association, Avenir de la langue française, est à l’origine de nombreux combats pour préserver l’emploi du français dans les grandes entreprises comme dans les ministères. Albert Salon est d’ailleurs l’un des initiateurs de la loi Toubon sur l’usage du français. Il est également celui qui a influencé les parlementaires pour que soit inscrit clairement dans la réforme constitutionnelle du 25 juin 1992 que la langue de la République est le français. Albert Salon a fait Sciences-po et l’ENA, il a été ambassadeur de France et il préside Avenir de la langue française et le Forum francophone international. Les associations regroupées au sein d’Avenir de la langue française s’apprêtent à lancer un grand sondage national sur l’attachement des Français à leur langue. Toutes les informations sont disponibles sur le site avenir-langue-francaise.fr.

Extraits de l’entretien

Kernews : Peut-on présenter Avenir de la langue française comme une association de défense de la langue française ?

Albert Salon : Oui, de la langue française et de la francophonie. Francophonie au sens du français dans le monde, mais aussi au sens de l’Organisation internationale de la francophonie. Nous sommes d’ailleurs reconnus comme tels en étant agréés par le ministère de la Justice et par le ministère de la Culture, qui est censé être chargé de la langue française, pour veiller à la législation protectrice du français, notamment à travers la loi Toubon, mais aussi à travers la Constitution puisque nous avons fait introduire en 1992, avec nos amis parlementaires, que la langue de la République est le français.

Comment interprétez-vous cette défense de la langue française ? Seriez-vous contrarié si l’on présentait Avenir de la langue française comme une association de lobbying, puisque le terme de lobbying n’a pas la même signification que les mots influence ou défense ?

Non. L’essentiel est de lutter contre l’abus et l’accumulation des mots, mais aussi contre cette tendance qui se généralise dans certains milieux d’employer de plus en plus d’expressions complètes en anglais. Donc, il y a une tendance à la substitution dans certains secteurs. En ce qui concerne des mots comme lobbying, parking ou week-end, ce n’est pas vraiment un problème. Ce qui est gênant, ce sont tous ces mots nouveaux que l’on nous demande d’intégrer dans notre langue. Or, même le Petit Robert se prête à ce genre de choses en acceptant de plus en plus de mots anglais soi-disant francisés pour faire bien et moderne. Il ne faut pas non plus perdre de vue que la lutte contre des mots étrangers, je parle des emprunts isolés, n’est pas forcément vaine. Actuellement, nous menons une grosse bagarre – et nous commençons à avoir du succès – pour par exemple remplacer e-mail ou mail par courriel, qui vient d’ailleurs des Québécois.

Le terme courriel est devenu très répandu…

Cela veut bien dire que l’on peut retrouver une bonne voie à condition de s’accrocher et d’y mettre de l’opiniâtreté. Par exemple, tout le monde emploie le mot logiciel et plus personne ne parle de software. Il y a quelques années, le mot software était aussi répandu que le mot week-end ! À partir de là, il y a eu toute une série de mots comme progiciel ou didacticiel. Alors que tous les Allemands disent encore computer, comme nous le faisions il n’y a pas si longtemps, tout le monde dit ordinateur. Cependant, les mots isolés ne représentent pas le plus grand combat : le problème, c’est la substitution de l’anglais au français au sein des élites des affaires, des médias, mais aussi gouvernementales, qui veulent remplacer le français par le globish pour tous.

Lorsque le roi du Maroc, Mohammed VI, est reçu par Vladimir Poutine, il lui parle en français et il y a un traducteur à côté… Une vidéo le montre également à table avec le président chinois : il s’exprime en français et les traducteurs font leur métier. Dans le même temps, on voit des ministres français, reçus par le gouvernement russe ou chinois, qui s’expriment directement en anglais ! Qu’en pensez-vous ?

Ces ministres sont des imbéciles et ils sont rendus imbéciles par le matraquage d’une certaine propagande qui leur dit que le français est une langue ringarde et que la France, elle-même, est ringarde. Il prennent l’anglais à la place du français parce que c’est tellement plus valorisant, alors que les instructions ministérielles leur demandent de parler français et d’exiger cela auprès de toutes les instances officielles ! Bien entendu, on comprend l’utilisation de l’anglais pour des raisons pratiques dans des réunions informelles. Mais chaque fois qu’un ministre se déplace officiellement, il doit y avoir un interprète avec lui car il doit parler français. Finalement, ce ministre se met à parler anglais sans demander un interprète, ce qui est absolument scandaleux.

Vous vous placez donc sur le plan de l’influence diplomatique et culturelle : les ministres doivent parler français lorsqu’ils sont en représentation, mais vous comprenez qu’ils s’expriment en anglais lors des réunions…

Bien évidemment, si leurs interlocuteurs ne parlent pas français ! Il y a des circonstances où il faut être pragmatique. Monsieur Macron est allé à l’université de Berlin en janvier dernier pour prononcer une allocution. Des interprètes étaient prévus mais, pour montrer qu’il parle bien l’anglais, il a fait tout son discours en anglais alors qu’il n’y avait que des Allemands et des Français dans la salle ! C’est un véritable crime. Cela dit, j’aurais pu dire la même chose pour d’autres branches politiques de notre pays, Je dois aussi signaler que Monsieur Macron, dans son discours d’ouverture au ministère des Affaires étrangères, fin août dernier, lors de la conférence des ambassadeurs, a donné une place réellement très importante et très intéressante en faveur d’une politique concrète du français et pour la francophonie. Donc, il y a, en même temps, le discours de Berlin en anglais et ce remarquable discours d’ouverture : alors, à nous de peser pour que le versant positif du «en même temps » soit le dominant…

Vous semblez avoir été agréablement surpris par vos contacts avec Emmanuel Macron et Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, sur les questions de francophonie. Pour quelles raisons ?

Une bonne partie de nos élites ont été influencées jusqu’à la moelle par cette incessante propagande des États-Unis et des organismes internationaux pour diminuer l’usage du français. Au premier rang de ces organismes internationaux figure l’Union européenne, avec la pression anglomaniaque de l’Union européenne sur l’Allemagne, la France, l’Espagne ou l’Italie pour négliger leur langue et passer à l’anglais. Jean-Baptiste Lemoyne s’était manifesté en mai 2016 lors d’une réunion au Sénat pour travailler avec nous, avec Jacques Myard (LR) et Pascal Terrasse (PS) notamment, pour discuter de l’amendement que nous proposions au texte que les socialistes avaient lancé dans la nature et dans lequel nous voulions renforcer le droit au français, notamment pour les travailleurs dans leurs entreprises. Emmanuel Macron, lorsque nous l’avions saisi en février dernier, comme tous les candidats à l’Élysée, nous avait très positivement répondu en adoptant une charte du français que nous lui proposions et il avait écrit au président de l’une de nos associations : « Croyez en mon engagement ».

Vous souhaitez réaliser un sondage national sur la perception de leur langue par les Français et leur attachement à celle-ci, mais n’est-ce pas une évidence  ?

C’est une certitude ! Or, les Français l’ont déjà dit dans divers sondages, mais des sondages qui ne portaient pas sur ce sujet. Le peuple français tient à sa langue et nous voulons le lui faire dire pour que les élites finissent par comprendre que, même électoralement, il doit être payant de faire plus attention au français, comme Emmanuel Macron semble l’avoir compris, mais aussi Jean-Luc Mélenchon, tout comme le Front national. Les trois principaux nous ont fait une réponse très positive et engageante sur la langue française et la francophonie. Il faut que les élites comprennent qu’elles doivent cesser de brader le français et cesser de dire qu’il faut passer à l’anglais.

Valider