mercredi , 29 mars 2017

André Perrin : « Il y a des mots que l’on ne peut pas utiliser sans risque. »

Le philosophe dénonce les dérives de la scène intellectuelle française

Les bons sentiments qui dictent la pensée unique occultent la liberté d’expression en France. Dans son dernier essai, André Perrin dénonce cette manipulation des esprits qui prive le pays de toute éthique véritable dès que se profile l’amorce d’un débat d’ordre politique, social, religieux ou culturel. Ainsi s’organise une véritable police de la pensée, dont l’auteur donne de nombreux exemples, du procès d’Éric Zemmour sur les trafiquants de drogue, à Michel Onfray qui ose prendre du recul par rapport à l’émotion médiatique provoquée par la photo du petit Eylan, en passant par Alain Finkielkraut, accusé de racisme en raison de son analyse de la mort des deux adolescents dans un transformateur EDF. André Perrin est agrégé de philosophie et il a notamment été professeur de classes préparatoires et inspecteur d’Académie. Il a accordé un entretien à Yannick Urrien au micro de Kernews à l’occasion de la sortie de son nouveau livre.
« Scènes de la vie intellectuelle en France. L’intimidation contre le débat » d’André Perrin est publié aux Editions L’Artilleur.

 

Kernews : Vous expliquez que le débat intellectuel a disparu au cours de ces dernières décennies et que l’on est tombé dans l’intimidation avec des sujets interdits : dès lors qu’ils sont abordés, on est immédiatement catalogué dans le camp du mal. N’est-ce pas quelque chose qui est déjà ancré dans l’inconscient de beaucoup de gens, qui se retiennent souvent de s’exprimer en pensant : « Non, cela, on ne peut pas le dire… » ?

André Perrin : Effectivement, tout le monde peut s’en rendre compte et j’ai essayé de montrer les différents procédés qui sont mis en œuvre pour parvenir à ce résultat. Nous ne vivons pas dans une dictature, nous ne risquons pas la torture en exprimant des opinions. Nous vivons dans une démocratie et nous jouissons d’une liberté d’expression qui est garantie par la Constitution. Pourtant, notre liberté qui est supposée totale, puisque précisément l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme exclut la censure préalable, ne l’est pas vraiment car notre liberté est limitée par une autre censure qui ne dit pas son nom et qui produit des effets qui sont ceux de l’autocensure. D’abord, il y a une double disqualification de celui qui parle. La disqualification se fait en amont du discours. Revenons sur le sens du débat intellectuel. Une amie m’a fait un jour cette objection : « Débat intellectuel est un pléonasme, puisque tout débat est intellectuel ». Bien entendu, si l’on oppose intellectuel à manuel, il va de soi que tout débat est intellectuel. Mais intellectuel ne s’oppose pas seulement à manuel, cela peut s’opposer à politique, parce que le débat intellectuel est autre chose que le débat politique puisqu’il obéit à d’autres règles. Le débat intellectuel peut aussi s’opposer au débat moral. Il y a débat intellectuel à partir du moment où la question est de savoir si une thèse avancée est vraie ou fausse. Le débat intellectuel est rendu impossible à partir du moment où l’on substitue à cette question celle de savoir les motivations de son interlocuteur : pour quel intérêt et en vertu de quelle passion mauvaise la personne est-elle amenée à soutenir cette thèse ? À partir de ce moment-là, il n’y a plus à discuter. La question de savoir si la thèse est vraie ou fausse ne se pose plus, puisqu’elle est mauvaise, et elle doit donc être rejetée. En aval, à cette même question de savoir si une thèse est vraie ou fausse, on substitue la question des conséquences néfastes qu’elle est censée produire. C’est ce qui prend la forme de : « En disant cela, vous faites le jeu de… » En général, c’est le Front national, puisque c’est la représentation la plus commune du mal absolu. À partir de ce moment-là, cette thèse n’a pas à être discutée, mais simplement à être rejetée.

D’abord, on empêche tout débat, on définit le bien et le mal, mais les vérités sont toujours plus nuancées…

On évite le débat en renonçant à la question de la vérité. J’évoquais la disqualification par les conséquences : « Si vous dites cela, vous allez faire le jeu de… » Je donne un exemple significatif à travers ce qui s’est passé à Rotherham en 2014, lorsqu’un scandale a éclaté à la suite d’un rapport d’une inspectrice des affaires sociales : entre 1997 et 2013, il y a eu 1400 jeunes filles âgées de 11 à 16 ans qui ont été battues et violées, sans que la police, les services sociaux ou le conseil municipal réagissent, alors qu’ils avaient été alertés par trois rapports de l’inspection des affaires sociales : ils n’ont rien fait, tout en étant informés, parce qu’ils craignaient d’être traités de racistes en mettant en évidence les origines ethniques des coupables, qui étaient tous d’origine pakistanaise. On peut se demander ce qui est le plus dangereux, entre le risque de stigmatiser une communauté – en l’occurrence la communauté pakistanaise – ou le silence garantissant l’impunité pendant seize années de violeurs appartenant à cette communauté ! Il y a une deuxième forme que prend cette censure, une censure analogique, puisque la censure au sens propre du terme n’existe pas en France, c’est le refus de certains débats avec des questions que l’on ne peut pas aborder. L’exemple évident, c’est celui de l’immigration : il est extrêmement difficile d’aborder cette question, sauf si l’on a l’intention de dire que l’immigration est une chance pour la France. Il est très difficile d’en parler sans risque en disant qu’elle pose un problème. Si vous dites qu’elle pose un problème, on vous objecte : « C’est comme si, dans les années 30, vous disiez qu’il y a un problème juif ! » On occulte une question essentielle, celle de l’intégration, et c’est là que la comparaison est absurde, puisqu’il n’y avait pas de problème d’intégration pour les juifs dans les années 30, ils étaient depuis longtemps parfaitement intégrés au sein de la communauté européenne. Si l’on occulte le problème de l’immigration, on ne voit pas que l’immigration peut être à la fois une chance et un problème. Les deux ne s’excluent nullement. Il y a une intégration qui est réussie, avec une grande partie de nos compatriotes musulmans qui sont d’ores et déjà parfaitement intégrés à la société française et dont l’apport est éminemment positif. Il y a en même temps, dans certains lieux, des choses qui ne vont pas et qui sont des ratés de l’intégration. Encore faut-il en parler pour identifier les problèmes et essayer de voir sereinement comment l’on peut y remédier.

Lorsque des journalistes ou des politiques vont rencontrer Bachar el-Assad, on leur assène : « N’écoutez pas ce que ce dictateur peut avoir à vous dire et n’écoutez pas ses explications sur le contrôle des rebelles par les islamistes… » Cela a pour effet de neutraliser tout débat et toute analyse…

Effectivement, cela fait partie de la difficulté du débat. D’une manière générale, ce type de refus a même été théorisé. Dans un manifeste publié par des jeunes intellectuels dans le quotidien Le Monde, Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, avec comme titre « Intellectuels de gauche réveillez-vous », les auteurs prononcent un certain nombre d’exclusives, en expliquant tout simplement qu’il y a des débats qu’il faut refuser d’avoir : fuir les débats imposés, refuser certains interlocuteurs, refuser d’aborder certains thèmes comme s’ils étaient discutables, ou certains problèmes comme s’ils étaient pertinents… Tout cela parce qu’il ne faut pas accepter de présenter comme des opinions sujettes au débat des choses que l’on sait par la connaissance être fausses. Donc, la science a tranché et la connaissance dont Messieurs Louis et Lagasnerie sont détenteurs fait que l’on ne doit plus parler de ces choses : « Circulez, il n’y a plus rien à voir et plus rien à discuter ! »

D’ailleurs, ce sont souvent les mêmes qui s’indignent lorsque des dictateurs utilisent de tels arguments pour condamner leur opposition…

Il y a un certain nombre de contradictions dans la façon dont, en voulant interdire le débat à leurs adversaires, ils en arrivent à nier leurs propres thèses. Il y a une troisième manière de rendre impossible le débat : c’est la police du langage et la censure des mots. Il y a des mots que l’on ne peut pas utiliser sans risque. Par exemple, le mot identité. Si vous considérez qu’il y a dans une nation comme la France une question d’identité qui se pose, vous êtes immédiatement dans le repli identitaire qui est moisi et rance, sauf quand c’est l’identité palestinienne ou algérienne, ou l’identité de la gauche qui ne doit pas se perdre : « La gauche ne doit pas perdre son identité, elle doit être fidèle à ses valeurs, aux avantages acquis, au programme du Conseil de la résistance… » J’évoque également la cabale qui a été déclenchée contre l’historien Sylvain Gouguenheim il y a quelques années dans « Aristote au Mont-Saint-Michel ». En 2008, dans l’émission « La Fabrique de l’histoire », Marwan Rashed, professeur à l’École normale supérieure, qui a été l’un des principaux artisans de la cabale dirigée contre Sylvain Gouguenheim, explique qu’il ne faut pas raisonner en termes de dette. Mais ce même Marwan Rashed, qui conteste à Gouguenheim le droit de dire que nous avons une dette vis-à-vis du monde grec, avait signé sept mois plus tôt une pétition dirigée contre Gouguenheim qui avait pour titre : « Oui, l’Occident chrétien est redevable du monde islamique ».

On a caricaturé les propos de Gouguenheim en lui faisant dire que nous ne devions rien à l’islam dans notre histoire…

C’est ce que l’on a essayé de lui faire dire et ce n’est absolument pas ce qu’il a dit. Il s’était contenté de rééquilibrer une vulgate très répandue qui affirme que nous devons pratiquement tout aux Arabes, voir à l’islam, en démontrant que le savoir grec ne s’était pas transmis uniquement par l’intermédiaire des traductions arabes, même si elles ont été importantes, mais qu’il y avait eu d’autres filières. En clair, l’Europe chrétienne n’avait jamais perdu totalement le contact avec le monde grec. Il y a le mot dette, mais il y a aussi le mot civilisation, et nous retrouvons le même Marwan Rashed qui, dans un article publié sur le site Oumma.com, se propose de déconstruire la notion de civilisation, qui serait essentialiste et ethnocentrique, en écrivant : « Il y aurait grand intérêt à enseigner que la civilisation arabo-islamique ne se résume pas au harem et au thé à la menthe. » D’abord, avec de tels déconstructeurs, on peut se passer de constructeurs ! Ensuite, il en va de la civilisation comme de la dette, on n’a le droit de parler de civilisation que quand elle est arabo-islamique et on n’a le droit de parler de dette que lorsque le créancier est musulman… Dans cette police du langage, on nous rappelle très régulièrement la nécessité de distinguer l’islam et l’islamisme au nom du pas d’amalgame. On comprend qu’il ne faut pas confondre l’islam, religion de paix et de tolérance, et l’islamisme qui en est la contrefaçon et la déviation malfaisante et dangereuse. Or, en décembre 2011, Jeannette Bougrab, qui était à l’époque secrétaire d’État à la Jeunesse, fait la déclaration suivante : « Je ne connais pas d’islamistes modérés ». Ses propos ont suscité un tollé. Elle a été accusée d’islamophobie, de faire la courte échelle au Front national et le journal Le Monde a dénoncé des propos « très virulents ». Alors, qu’en est-il de cette fameuse distinction entre islam et islamisme ?

La distinction induit pourtant que l’islam est modéré et que l’islamisme ne l’est pas…

Mais ces détracteurs, en s’indignant, ont considéré qu’il y a un islamisme modéré. Autrement dit, leur sympathie ne va pas seulement à l’islam, mais à l’islamisme, à condition qu’il n’exagère pas…

Le Figaro a consacré une page à votre livre, certains médias en ont parlé, mais la couverture médiatique institutionnelle a été plus faible. Cela signifie-t-il que le fait même de débattre de ce sujet est tabou ?

Jean-Claude Michéa a préfacé mon ouvrage et nous ne nous attendions pas à ce que Le Monde, Libération, France Inter et France Culture fassent beaucoup de publicité à mon livre… Bien évidemment, ils auraient aimé en dire du mal, ce qui, d’ailleurs, est tout à fait leur droit. Mais je crois qu’ils n’auraient pu en dire du mal qu’en utilisant justement les procédés que je dénonce, que je démonte et que je décortique. Dans ces conditions, on peut comprendre qu’ils aient préféré garder le silence.

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One comment

  1. Quel soulagement, André Perrin, d’entendre des propos qui libèrent nos esprits de cette chape de bien-pensance ! Dès les premières lignes de ce livre, nous sommes arrimés solidement au raisonnement pour acquiescer et désirer un avenir plus favorable aux vrais débats de société.
    Merci, d’avoir dénoncé cette forme de « dictature » et merci de nous redonner envie d’appeler les choses par leur nom.

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