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Ardavan Amir-Aslani : « Les Iraniens ont aujourd’hui un niveau d’éducation qui est supérieur ou égal à la moyenne haute européenne. »

Les Iraniens veulent retrouver la place qui leur revient dans l’histoire…

Ardavan Amir-Aslani est l’un des avocats les plus influents de la place de Paris. Il est par exemple au cœur de l’une des affaires les plus médiatiques du moment, mais c’est aussi un historien et un homme de grande culture. Docteur en droit, avocat au barreau de Paris et conseil de plusieurs États et groupes internationaux, Ardavan Amir-Aslani enseigne la géopolitique du Moyen-Orient à l’École de guerre économique. Il est l’auteur de nombreux essais, dont « La Guerre des dieux. Géopolitique de la spiritualité » (2011), « Iran et Israël, Juifs et Perses » (2013) et «Faire des affaires avec l’Iran» (2016). Il nous confie être aussi un amoureux de La Baule, une station qu’il connaît très bien et où il rêve même de s’installer en résident secondaire…

Dans son dernier livre, il souligne qu’en envahissant la Perse en 633, « les Arabes héritent d’une civilisation dont l’apport a par la suite été sous-estimé, quand il n’était pas nié. Or, il est impossible de comprendre l’Asie centrale, l’Asie du sud et l’ensemble islamique en laissant l’Iran et sa culture de côté ». Or, près de quarante ans après la révolution islamique, l’Iran semble de nouveau se trouver à un carrefour. Ardavan Amir-Aslani a reçu Yannick Urrien pour parler de son livre. Un entretien qui est également disponible en vidéo sur le site de Kernews.

« De la Perse à l’Iran. 2500 ans d’histoire » d’Ardavan Amir-Aslani est publié aux Éditions L’Archipel.

Kernews : Vous déplorez qu’un pays aussi important, dont la civilisation remonte à plus de 2500 ans, soit encore méconnu et caricaturé. Comment expliquez-vous cette situation ?

Ardavan Amir-Aslani : Le problème de l’Iran est le problème de sa position géostratégique, mais c’est aussi la conséquence de la révolution de 1979. C’est comme si l’Iran avait été écarté des débats pendant quarante ans. Chaque fois que l’on entend parler de l’Iran, c’est à propos de tel ou tel conflit régional, c’est à propos de l’affaire des otages ou de la caricature autour du livre « Jamais sans ma fille » et tout cela a joué pour ostraciser l’Iran de la communauté internationale et amener à ce que ce pays se retrouve écarté des débats internationaux. Ce que j’ai cherché, à travers ce livre, c’est faire en sorte que l’Iran puisse retrouver sa juste place dans le concert des nations, en fait mettre l’église au milieu du village, et rappeler au monde ce que la Perse a apporté au monde sur les plans civilisationnel, théologique, culturel et linguistique.

Toute personne un peu cultivée sait que c’est une civilisation, mais les gens ne savent pas toujours ce que signifie ce terme, car il y a seulement quatre ou cinq exemples de civilisations dans le monde, comme la civilisation romaine, grecque, égyptienne ou perse…

Exactement. La civilisation persane est de la même dimension de celles que vous venez de citer. La réalité de la dimension persane ou iranienne, puisque les deux se valent à mon sens, car elles englobent une même réalité, n’appartient pas qu’aux Iraniens et c’est toute la difficulté. La civilisation persane est davantage une idée qu’un lieu territorial. Quand on parle de la civilisation persane, on parle par exemple du plus grand mystique de la pensée musulmane qu’est Rûmi, mort en Turquie, et que les Turcs s’approprient. On parle de Ganjavi, grand poète persan, mais les Azerbaïdjanais se l’attribuent… On parle de Rudaki, mais les Tadjiks se l’attribuent… On parle de Kharazmi, mais les Kazakhs se l’attribuent… On parle aussi de Farabi, qui a donné son nom à l’université d’Alamaty au Kazakhstan… En fait, l’Iran n’appartient pas qu’aux Iraniens : l’Iran appartient à une idée qui est non seulement partagée par les Iraniens, mais également par une vingtaine d’autres pays, d’un point de vue civilisationnel, linguistique, théologique ou culturel.

Les Iraniens ont aussi une faculté d’adaptation et d’ouverture sur le monde qui est incroyable, car ils ont été envahis et ils ne se referment pas. Au contraire, ils prennent toujours ce qu’ils trouvent positif chez leurs colonisateurs en quelque sorte…

Il n’y a pas eu de colonisateurs, mais des envahisseurs. L’envahisseur turc, mongol ou arabe a été transformé par la civilisation iranienne pour devenir un autochtone. Quand on regarde la civilisation arabo-musulmane en général, la civilisation abbasside ou fatimide, on ne peut pas oublier le rôle majeur que les grands intellectuels persans ont joué dans le devenir de ces civilisations. Donc, l’Iran est un pays dont la puissance n’est pas forcément la conséquence de son armée, parce que l’Empire ottoman ou l’empire mongol des Indes ont des dimensions démographiques autrement plus importantes que l’Iran, avec des armées qui étaient beaucoup plus puissantes que l’armée iranienne, mais la puissance de l’Iran n’était pas dans ses armées, mais dans sa culture et dans son rayonnement civilisationnel. C’est ce qui a fait en sorte que l’Iran, malgré les invasions que vous mentionnez, a réussi à travers le temps et l’espace à rester fidèle à sa civilisation et à son identité nationale.

Je ne vais pas être objectif, mais il y a deux noms qui me font rêver : Zarāthoustrā et Avicenne…

Ce sont deux noms qui illustrent deux particularités spécifiques de l’Iran et qui mettent l’Iran à l’avant-garde de beaucoup de choses. Zarāthoustrā était le premier prophète qui a prôné une religion révélée et l’existence d’un Dieu unique. Il a fait du peuple iranien le premier peuple monothéiste de l’histoire de l’humanité. On a tendance à l’oublier. Encore aujourd’hui, en Iran, vous avez une minorité zoroatriste qui existe et qui pratique sa religion assez librement. Avicenne traduit l’autre dimension iranienne, celle de l’ouverture de l’Iran, celle qui fait que l’Iran n’englobe pas que les Iraniens, mais aussi d’autres thématiques autour de la civilisation musulmane et du monde arabe en général. Avicenne n’est pas un Arabe, puisque c’est un iranien qui a propagé son savoir en langue arabe qui était en quelque sorte l’anglais de l’époque.

Revenons sur Zarāthoustrā dont on n’arrive pas très bien à savoir quand il est né…

Oui, sa naissance est située entre 8000 et 2000 ans avant Jésus Christ. Donc, c’est un personnage qui est devenu partie intégrante de la mythologie humaine.

Donc, on va situer à 4000 ans avant Jésus Christ le fait qu’un homme ait pu théoriser le bien et le mal, et expliquer qu’il y avait quelque chose au-dessus de nous…

C’est étonnant… Son apport a été d’unifier le Panthéon des Iraniens. Avant Zarāthoustrā, le Panthéon des Iraniens comportait un certain nombre de dieux qui occupaient des postes assez importants, un peu à l’instar de ce que l’on connaît aujourd’hui en Inde, et il a su unifier l’ensemble de ce culte pour expliquer qu’il ne peut y avoir qu’un seul Dieu qui incarne le bien et il a proposé, pour la première fois en tant que religion révélée, puisqu’il se considérait comme un messager de Dieu, la notion de l’immortalité de l’âme humaine.

Plus près de nous, Avicenne a été le premier chirurgien…

C’était d’abord un mathématicien et un scientifique. C’est quelqu’un qui a énormément contribué aux sciences humaines. Il a donné son nom à l’hôpital franco-musulman, nom qui ne voulait rien dire, mais aujourd’hui on a un hôpital qui s’appelle Avicenne dans la banlieue parisienne. C’était l’homme qui incarnait aussi bien le savoir médical, astronomique et culturel. C’était le savant de l’époque et il a toujours incarné ce qui était l’ouverture persane au moment où les frontières n’existaient pas, à savoir la propagation du savoir et le partage des idées avec les autres peuples.

Certains faisaient même des voyages de plusieurs mois pour rencontrer Avicenne…

Il représentait à lui tout seul une attraction pour l’ensemble des personnes en quête de vérité scientifique et de progrès culturels et civilisationnels. Effectivement, c’est quelqu’un qui, à lui tout seul, peut incarner la civilisation persane.

Votre livre est engagé, puisque vous n’hésitez pas à interpeller vos lecteurs en leur demandant de faire confiance au peuple iranien…

C’est un peuple différent, parce que c’est un peuple qui accorde une attention toute particulière à la quête du savoir. On parle de 83 millions d’habitants, 70 % ont moins de 40 ans et les Iraniens ont aujourd’hui un niveau d’éducation qui est supérieur ou égal à la moyenne haute européenne. C’est un peuple qui est totalement connecté à l’Internet, c’est un peuple qui a donné au monde la première femme musulmane prix Nobel et c’est un peuple en quête de connaissances et de savoirs. Aujourd’hui, ce peuple est ostracisé et il n’a pas sa juste place dans le concert des nations. Malgré cela, les articles scientifiques publiés de sources iraniennes arrivent dans le Top 10 dans le monde ! Ce peuple a toujours cherché la vérité, non pas à travers la foi aveugle proclamée, mais à travers la confrontation des idées et la recherche.

Dans la dernière partie de votre livre, vous revenez sur le chiisme par rapport au sunnisme. Il y a une dizaine d’années, quand on parlait des chiites, on pensait à ces images de gens qui se flagellaient ou qui criaient en brûlant des drapeaux… Cela faisait peur, mais quelle erreur, car vous expliquez bien que les chiites sont en réalité les plus ouverts sur une évolution de l’Islam…

Il y a beaucoup de méconnaissance sur la question iranienne. Les images que vous mentionnez sont vraies et justes. Encore aujourd’hui, chaque année, lors des cérémonies qui commémorent la disparition des imams chiites, ces scènes se reproduisent. Mais la réalité va au-delà. Ce que les gens ne savent pas, c’est que le chiisme est devenu la religion de l’Iran neuf siècles après que le peuple iranien est devenu musulman. Au XVIe siècle, quand la dynastie safavide, confrontée à une crise identitaire face à l’Empire ottoman, parce que turcophone et sunnite, avait besoin de se distinguer, les rois ont envoyé chercher des experts au Liban et au Bahreïn afin d’enseigner le chiisme aux Iraniens et, par la force des choses, transformer le chiisme avec l’introduction de l’iranité dans la doctrine chiite. J’ai l’habitude de qualifier le chiisme comme une excroissance de l’iranité. Il y a une hiérarchie cléricale et c’est une religion qui est plus moderne parce qu’il y a une réflexion sur la nécessité absolue de s’adapter à l’évolution de l’humanité. C’est donc une religion beaucoup plus moderne que la religion sunnite où, malheureusement, la notion de se remettre en question, ou de s’adapter à l’évolution humaine, n’existe pas. Donc, le chiisme est une religion autrement plus tolérante aujourd’hui que la version sunnite issue des wahhabites. Dans le chiisme, les femmes travaillent, les femmes sont élues, les femmes peuvent être membres du gouvernement, alors que dans la version la plus radicale du sunnisme une telle éventualité est impossible. Aujourd’hui, en raison de cette faculté à modifier la loi en fonction des besoins et de l’évolution humaine, le chiisme est devenu une religion qui symbolise la modernité.

Donc, les chiites prennent en considération le facteur temps, alors que les sunnites estiment qu’il ne faut rien toucher au Coran, ni même l’interpréter pour l’adapter au XXIe siècle…

Absolument. Les écoles de droit sunnite se fondent quasiment exclusivement sur le Coran ou les hadiths, avec un peu de modifications par-ci par-là jusqu’au XVIe siècle de notre ère. Mais ce n’est pas le cas du chiisme, parce qu’il y a plusieurs sources de droit. Vous avez également les dires des douze imams chiites, et, parce que c’est une religion minoritaire, persécutée, ostracisée et pourchassée, la notion de tolérance et d’ouverture est omniprésente. Les chiites sont toujours plus enclins à accepter l’autre dans sa différence. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui l’Iran est devenu un pays un peu différent dans l’échiquier des pays arabo-musulmans. C’est un pays qui essaie de faire de son mieux pour conserver son identité nationale et sa culture un moment où tous les autres pays essaient, d’une manière ou d’une autre, face à la faiblesse de la présence iranienne sur l’échelle diplomatique internationale, de piquer ce qui appartient à l’Iran. Prenez par exemple ce terme de Golfe persique : c’est quelque chose qui est acté depuis Hérodote, personne n’a, à aucun moment dans l’histoire du Golfe persique, utilisé un autre nom pour le qualifier, mais aujourd’hui, des pays essaient de changer l’histoire de l’Iran et d’inventer une nouvelle vérité historique avec cette appellation de Golfe arabo-persique ! Quand vous regardez la région, aucun des pays qui entourent l’Iran n’existait en tant qu’État souverain en 1918 ! L’Iran est peut-être l’un des rares pays au monde qui continue d’exister à travers le temps et l’espace dans son territoire actuel comme État souverain.

Vous écrivez à la fin de votre livre : « Certaines sociétés sont plus fragiles que d’autres, et leur fragilité dépend grandement de la perception qu’elles ont d’elles-mêmes. Les Iraniens, bien que plusieurs fois envahis, ne se sont jamais perçus comme des victimes. Ils ont toujours été fiers de ce qu’ils ont été, de ce dont ils ont hérité, de ce qu’ils sont. Quelle que soit la fureur de leurs ennemis, cette fierté et cet attachement profond au passé furent très certainement leur bouclier le plus efficace contre l’anéantissement. » En lisant ces phrases, on ne peut s’empêcher de penser à la France, puisque l’on dit souvent que les Français ne sont plus fiers de ce qu’ils sont… Vous nous renvoyez comme un boomerang ce que nous ne sommes plus…

Oui, mais il y a beaucoup de similitudes entre la civilisation française et persane. L’Iran, maintes fois envahi, maintes fois violé, a toujours pris son violeur en son sein et l’a transformé en iranien. La France est un peu comme cela… Ce pays qui n’a cessé d’être secoué. Par exemple, le fait de stocker de l’or est propre à la France, parce que les Français sont génétiquement habitués à des changements de régime. On est confronté en permanence au changement, mais ce qui a fait que la France continue, ce qui a fait que la France peut exister ailleurs, c’est que la France aussi a inventé un esprit français qui permettait à un Grec du Caire de se considérer comme Français, à l’Algérien de se considérer comme Français et même à des personnes comme moi, issues d’une autre civilisation, de se considérer comme Français. À l’instar de l’Iran, la France est plus qu’un territoire et plus qu’une République, c’est une idée.

Certains n’ont pas de civilisation, mais une culture, c’est différent…

Beaucoup de gens ont des cultures, beaucoup de gens ont des traditions. Mais quand on a recours à la notion de civilisation, on parle d’un ensemble avec la religion, la culture, la littérature, l’histoire et tous ces faits qui permettent à une entité propre d’apparaître. On parle d’une civilisation lorsqu’il y a un égrégore civilisationnel.

Enfin, vous nous rappelez que les rois mages étaient iraniens, peut-être y avait-il l’un de vos ancêtres…

Si tel était le cas, j’en aurais été ravi… Mais il se trouve que l’état-civil en Iran date du début du XXe siècle et que rares sont les Iraniens qui peuvent remonter plus en arrière. Les Rois mages sont des Iraniens, ces trois rois qui ont reconnu la nature divine du Christ, mais quand Abraham rencontre Melchisédech dans l’Ancien Testament, il reconnaît en lui le véritable envoyé de Dieu, quand les juifs célèbrent à l’occasion de Pourim, il se rappelle que l’impératrice d’Iran à l’époque était juive… Dans le chapitre 45 d’Isaïe, les phrases que l’on attribue à Yahvé, qui a qualifié un empereur de Perse de messie, celui qui a libéré son peuple de l’esclavage en Babylonie et qui a permis au peuple juif de retourner dans son pays d’origine, tout cela c’est l’Iran…

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