Aude de Kerros : « Le système est en train de rechanger en ce moment, puisque l’on va revenir dans une situation où l’on retrouvera tous les courants. »

Art contemporain : la concurrence et Internet entraînent la fin de la dérive étatique…

Aude de Kerros est artiste peintre, graveur et essayiste. Elle est connue pour ses analyses critiques très documentées sur le fonctionnement de l’art contemporain. Aude de Kerros a apporté sa contribution au dernier livre de Nicole Esterolle, « ABC de l’art contemporain », un ouvrage qui rassemble les mots les plus absurdes du discours en vogue sur l’art contemporain et qui permet aussi d’avoir des éléments de réflexion « pour nettoyer le paysage de l’art des monstrueuses enflures de l’art dit contemporain qui, en obstruant la vue, la pensée et la respiration des citoyens, empêchent la révélation de la création d’aujourd’hui ». Aude de Kerros nous livre son analyse sur l’évolution du marché de l’art en se montrant optimiste : la concurrence et Internet ont pour effet positif d’entraîner la fin de la dérive étatique…

« L’imposture de l’art contemporain : une utopie financière » d’Aude de Kerros est publié aux Éditions Eyrolles.

« ABC de l’art contemporain » avec la contribution de Nicole Esterolle est publié aux Éditions Jean-Cyrille Godefroy.

Kernews : Vos œuvres sont connues depuis des années. Quelles raisons vous ont poussée à prendre parti contre l’art contemporain et à prendre progressivement cette image de pourfendeuse ?

Aude de Kerros : Il s’est passé en France quelque chose d’invraisemblable et d’inouï ! En 1983, nous avons connu un épisode que je n’aurais jamais imaginé en France. La France était le lieu au monde où tous les courants d’art étaient présents. Tout le monde le savait. Il y avait tous les courants, de l’académisme le plus rigoureux à l’avant-garde la plus folle. On débattait, on était d’accord ou pas d’accord, on se confrontait, on se connaissait… C’est pour cette raison que l’on y venait d’Australie, d’Amérique et de tous les pays du monde pour travailler, rencontrer d’autres artistes et se frotter au monde de l’art. En 1983, il s’est passé quelque chose qui s’était déjà déroulé en 1934 à Moscou : Staline avait décidé qu’il n’y aurait plus divers courants puisqu’en Union soviétique, il y avait divers courants jusqu’en 1934, entre les autonomes, les académiques, les formalistes, les constructivistes et toutes les avant-gardes possibles… Staline a donc décidé qu’il n’y aurait plus que le réalisme socialiste.

Mais en 1983, chez nous, en France ?

Nous avions Jack Lang au ministère de la Culture ! Il n’y a pas eu de déclaration. Il n’a jamais dit que tout était ringard sauf l’art conceptuel, mais cela a été fait… En l’espace de quelques mois, on a vu se créer toutes les institutions qui vont diriger l’art. Il y avait un ministère de la Culture qui est devenu un ministère de la Création… Vous avez eu les FRAC, les DRAC, une dizaine d’institutions qui encadrent la création, de gros budgets et des fonctionnaires qui s’appellent les inspecteurs de la création. En Union soviétique, vous aviez les ingénieurs des âmes en chef et nous avions quelque chose de moins poétique avec les inspecteurs de la création… Aujourd’hui, ils sont toujours là et ils sont 200 pour dire ce qui est de l’art et ce qui ne l’est pas. Dans les dix ans qui ont suivi, la France a changé totalement. Il y a eu une grande prospérité artistique pendant les années 80, parce qu’il y avait un marché fabuleux. Que vous soyez conceptuel ou non, admis par l’État ou non, figuratif ou abstrait, vous vous en sortiez… Quand le marché s’est effondré en 1991, l’État est resté et il a de plus en plus pris de place, notamment par les médias ou les grands mécènes. Par exemple, avec Bernard Arnault, il était prestigieux pour un groupe de luxe de donner de l’argent pour faire des grandes expositions, mais c’est l’État qui s’en est occupé. Donc, d’une certaine façon, il n’y avait plus d’argent privé en France à partir des années 90 pour une création qui ne serait pas celle décidée par l’État. Si les inspecteurs de la création avaient choisi les meilleurs artistes dans tous les courants, en prenant comme référence Paris, cela aurait pu être tout à fait tolérable. Mais ils ne choisissaient qu’un seul courant, le conceptuel ! En traitant tous les artistes non conceptuels de fascistes, de ringards ou de réactionnaires… En revanche, quand ils choisissaient des artistes, ils allaient sur la place de New York… Donc, c’est le contribuable français qui a acheté dans les galeries américaines les travaux des artistes vivants et travaillant à New York, alors que nous avions un prestige inouï dans le monde entier. J’ai vu cela au jour le jour et il était important de le raconter.

Vous respectez l’art et les artistes de toutes tendances, vous vous insurgez surtout contre ce système étatisé de la culture…

Je respecte tous les courants. Maintenant, une troisième dimension a été prise à partir des années 2000. C’est un art entièrement financiarisé, avec des critères de fabrication de cotes et d’argent qui n’ont plus rien à voir avec la démarche artistique. On est passé du politique au financier après la chute du Mur de Berlin et la transformation du monde. À partir du moment où la Chine s’est ouverte, ainsi que l’Union soviétique, on est entré dans le monde global et, avec la technologie qui permet davantage de globalisation, le système change complètement. Aujourd’hui, il y a aussi une sorte d’ubérisation de l’art. On se passe des intermédiaires, les gens vont directement à la source et le système est en train de rechanger en ce moment puisque l’on va revenir à une situation où l’on retrouvera tous les courants.

La force de la concurrence va donc permettre de recouvrer la liberté. Vous avez dénoncé cette mécanique d’étatisation de la culture, alors que Nicole Esterolle conteste surtout cette sorte de monnaie artificielle créée par l’art contemporain…

Nicole a fait beaucoup plus que cela, en analysant l’escroquerie bureaucratique, les conflits d’intérêts et l’exception française. Elle connaît le monde de l’art et des artistes sur le bout des doigts. Elle a observé toute cette transformation en notant tout ce qui s’est passé et elle déchiffre formidablement bien tout ce qui se passe au jour le jour. Ce travail colossal est beaucoup plus facile aujourd’hui car, jusqu’à la facilité d’information apportée par Internet, il était excessivement difficile de savoir ce qui se passait à l’ombre des lambris du ministère de la Culture… Les artistes et les gens du milieu de l’art étaient extrêmement peu informés, alors qu’aujourd’hui il n’est pas difficile de savoir ce qui se passe. Maintenant, il n’y a plus cette protection pour ceux qui ont fait n’importe quoi , puisque tout le monde les regarde !

Cependant, il faut aussi faire attention à ne pas tout caricaturer, certes, il y a tout et n’importe quoi dans l’art contemporain, mais l’ensemble englobe aussi des créations agréables réalisées par des artistes talentueux…

Évidemment, mais l’art contemporain, c’est tout sauf de l’art ! Je comparerai l’art contemporain à une activité occidentale très ancienne qui est la philosophie cynique. Vous connaissez Diogène, mais il n’était pas seul, il y a eu des écoles où le philosophe cynique interroge en choquant, en scandalisant parfois, comme Diogène qui se masturbait en public… Il y a aussi l’histoire d’Alexandre qui vient lui rendre visite sur la place et Diogène lui dit : « Ôte-toi de mon ombre… » Il y a des philosophes cyniques comme Pinoncelli qui est pour moi un véritable artiste contemporain indépendant. Mais ces gens-là pouvaient faire cela parce qu’ils étaient nus, pauvres et qu’ils vivaient de mendicité. Donc, il n’y avait pas de conflit d’intérêts, notamment avec la finance…

Justement, comment savoir si nous ne sommes pas à l’aube d’une bulle spéculative ?

Je ne pense pas que cela explosera. Je ne suis pas pour la thèse de l’explosion de la bulle, mais il faut distinguer plusieurs marchés parce qu’il y a le très haut marché, réservé à l’élite mondiale, où tout le monde se tient. C’est une sorte de monnaie virtuelle, c’est une monnaie presque nécessaire dans un monde globalisé parce que, plus le monde se globalise, plus il est insupportable de transférer de l’argent visible à travers les frontières. Cet art contemporain est nécessaire à ce type d’économie, mais aussi à la vie sociale entre hyper-riches… Cela peut durer un certain temps, même si cela finira un jour. En revanche, le marché en dessous, c’est-à-dire ceux qui cherchent à passer le cap du million, pour rentrer dans le Fort Knox de l’art contemporain, c’est un marché spéculatif et il peut y avoir des bulles. On assiste donc à la séparation des divers marchés et à la concurrence. Mais en France, c’est inouï puisque vous avez eu pendant 38 ans des inspecteurs de la création qui ont dit que tout ce qui n’est pas conceptuel, ce n’est pas de l’art, mais des pauvres artistes qui ne savent pas à quelle époque ils vivent, des ringards et des fascistes… Que ces gens soient de droite ou de gauche, cela n’a aucune importance, ils ont l’étiquette ! On a littéralement dit qu’il n’y avait pas d’art contemporain en dehors de l’art conceptuel ! Le problème, c’est que les choses se passent différemment dans le monde entier. Cette systématisation ahurissante et totalitaire que nous avons connue en France, c’est un phénomène franco-français. Les Chinois ont consacré des peintres dans le très haut marché, c’est-à-dire au-dessus d’un million, c’est quelque chose d’inouï et l’on fait tout pour que cela ne se sache pas en France, parce que cela voudrait dire que le ministère de la Culture vit en dehors du monde…

Finalement, la loi du marché va réguler naturellement les choses au profit des talents…

Oui. Il y a un énorme boulot à faire, mais il n’y a pas d’argent pour le faire puisque l’État a tout absorbé. Même l’argent privé, puisque l’argent du mécénat repasse dans les caisses de l’État. Les élites françaises ne se rendent pas compte de la responsabilité excessivement grave qu’elles ont et il y a aussi la responsabilité des artistes, évidemment. Il y a tous ces conseillers régionaux qui ont voté les budgets des FRAC sans rien dire pendant des années ! Ces conseillers régionaux voient arriver des poubelles renversées et il y en a toujours un pour demander combien ça coûte et dans quelle galerie c’est exposé ! Dans l’Ouest, un conseiller régional a remarqué que c’étaient des galeries new-yorkaises qui empochaient ces très grosses sommes. Il y a eu un mépris invraisemblable.

Beaucoup d’élus locaux savent qu’ils ont fait n’importe quoi avec l’argent public et ils reconnaissent avoir été influencés dans l’achat des œuvres…

Il y a une prise de conscience et, comme on a enlevé aux collectivités locales des budgets, la première chose qui est supprimée, ce sont les écoles d’art, les centres d’art. Tout ce qui paraît inutile par rapport à des urgences plus grandes. Même le ministère de la Culture voit filer l’argent par en dessous… À Quimper, on a fermé le centre d’art et personne n’a protesté, il n’y a pas eu une manifestation… Dans le journal, les journalistes ont rappelé que la dernière exposition avait agacé, parce que c’était une œuvre musicale composée pour les plantes vertes ! Si l’on faisait la liste des municipalités qui revoient leur copie sur ce sujet, il y en a beaucoup.

Laisser un commentaire