L'invité de Yannick Urrien

Bernard Lugan : « Le pays est en état de famine, en cessation de paiement… On peut dire que le Zimbabwe n’existe plus. »

Zimbabwe : le dictateur raciste quitte le pouvoir après 37 ans de règne sans partage

C’est un événement historique : le départ de Robert Mugabe a été commenté dans le monde entier. Après 37 ans de pouvoir, il laisse un pays en ruine. Mugabe était aussi un dictateur raciste qui a encouragé les expulsions violentes des fermiers blancs et il tenait régulièrement des propos antisémites et homophobes. Le célèbre historien africaniste Bernard Lugan répond aux questions de Yannick Urrien pour analyser le bilan de Robert Mugabe.

Entretien audio entre Yannick Urrien et Bernard Lugan diffusé mercredi 22 novembre 2017 sur Kernews.

Kernews : Comment réagissez-vous au départ de Robert Mugabe ?

Bernard Lugan : L’historien constate qu’après près de 40 ans de pouvoir, Robert Mugabe, qui avait hérité d’un pays prospère, a ruiné complètement l’ancienne Rhodésie pour en faire ce malheureux Zimbabwe qui est aujourd’hui un pays en totale perdition. Dans un premier temps, Mugabe est parti avec une orientation de type marxiste et, dans un second temps, comme cette orientation de type marxiste avait ruiné la Rhodésie, il a basculé dans un racisme anti blancs et il a expulsé les fermiers blancs qui étaient l’ossature économique du pays car le Zimbabwe était un grand exportateur agricole industriel et alimentaire. Aujourd’hui, le pays est en état de famine, en cessation de paiement… On peut dire que le Zimbabwe n’existe plus.

Il faudrait aussi rappeler la manière dont les fermiers blancs ont été expulsés, pratiquement dans l’indifférence générale du monde entier…

Quand l’indépendance officielle de la Rhodésie, devenue le Zimbabwe, a eu lieu, il y avait encore 80 000 à 100 000 blancs, dont 7000 à 8000 fermiers. Ces fermiers avaient eu des garanties de négociations au moment des accords de Lancaster House, mais Mugabe a décidé de les expulser pour des raisons de politique intérieure. Comme le pays était en état de faillite et comme sa base politique était en train de le lâcher, il leur a donné une compensation démagogique en leur permettant de s’installer sur les fermes des blancs. Les fermiers blancs ont été expulsés et qu’est-il advenu de ces fermes ? La moitié de ces fermes ont été distribuées à des petits paysans zimbabwéens, qui ont transformé des fermes d’exploitation agricole industrielle en tenures agricoles d’auto-subsistance. Donc, fin de la production industrielle. Les plus belles fermes ont été distribuées aux dignitaires du régime, comme les généraux et les hauts fonctionnaires, et les blancs ont été jetés de ces fermes, avec plusieurs dizaines de morts et des femmes violées. Les conditions étaient épouvantables. Aujourd’hui il n’y a quasiment plus de fermiers blancs au Zimbabwe.

Il paraît que les pillards venaient en pleine nuit pour encercler les fermes, en faisant du bruit, en pénétrant de force, avec des enfants paniqués et des femmes violées…

Oui, c’est un processus que nous connaissons très bien puisqu’il s’est passé la même chose au Congo, au Zaïre ou au Kenya. C’est le phénomène traditionnel lorsqu’il s’agit de reprendre des fermes aux blancs. C’est ce qui arrive petit à petit à l’Afrique du Sud et qui arrivera d’une manière encore plus élargie aux fermiers d’Afrique du Sud qui comptent déjà plusieurs milliers de morts.

Certes, on ne présente pas Mugabe comme un saint dans les médias, mais les journalistes évitent quand même de rappeler que c’était un régime raciste…

C’était le dernier dictateur marxiste africain et c’était un régime raciste. Mugabe avait clairement déclaré : « Les blancs sont nos ennemis, les blancs doivent demander pardon. » Le croyait-il vraiment ? Je ne sais pas. Utilisait-il cet argument pour se maintenir au pouvoir ? Dans tous les cas, le résultat a été dramatique parce qu’il a totalement ruiné son pays. Le paradoxe est que, au tout début de son accession au pouvoir, après la fin du régime de Ian Smith, il avait eu un rôle relativement pacificateur. C’est au bout de quelques années que tout a basculé, quand l’expérience marxiste a totalement échoué. Il s’est retrouvé dos au mur et il a dû trouver une explication en disant que c’était la faute des blancs. C’est toujours le même principe. C’est comme l’Algérie qui explique aujourd’hui que sa faillite n’est pas due à la gabegie de ses dirigeants, mais à la période coloniale. Quant au silence médiatique, je travaille en Afrique et non sur les médias français, il y a évidemment toujours cette idée de la culpabilité et des colons qui ont une responsabilité. C’est l’idéologie officielle.

Peut-on espérer que les choses aillent mieux pour ce pays ?

Il est difficile que cela soit pire ! Jusqu’à présent, il n’y a pas eu de problèmes ethniques au Zimbabwe, parce qu’il n’y a que deux grandes ethnies, les Shonas, qui sont au pouvoir, ils représentent 70 % de la population, et les Matabelés qui sont environ 30 %. Les Matabélés se sont soulevés au tout début de l’indépendance et ils ont été massacrés par l’armée du Zimbabwe qui était encadrée par des officiers nord-coréens. Depuis, ils n’ont plus bougé. Le danger serait qu’à la faveur du départ de Mugabe, les vieilles lignes de fractures ethniques réapparaissent. Donc, ce serait pire en cas de réveil des questions ethniques. Mais il est bien évident que le Zimbabwe risque d’entrer dans une phase d’incertitude. Qui va succéder à Mugabe ? Son vice-président ? Les militaires ont peut-être eu le goût du pouvoir ? Mais rien ne va changer du jour au lendemain, parce que la situation économique est dramatique.

Quel gâchis lorsque l’on compare le Zimbabwe d’aujourd’hui avec la Rhodésie d’hier !

J’ai un peu connu ce pays à l’époque. C’était un super Kenya. C’était un pays où tout marchait. Il n’y avait pas d’opposition entre les noirs et les blancs. D’ailleurs, le régime de Ian Smith avait négocié avec les oppositions et le pays devait être dirigé par les noirs. Mais la communauté internationale avait refusé cet accord parce qu’elle voulait absolument que Mugabe, qui était marxiste, soit au pouvoir. Tous les accords qui ont été passés à l’intérieur de la Rhodésie, entre le régime blanc et les oppositions modérées, ont été refusés par l’ONU pour remettre le pouvoir au pire. Mais c’est un phénomène que l’on a retrouvé dans toute l’Afrique. Chaque fois qu’il y a eu une guerre d’indépendance, la communauté internationale a toujours soutenu le pire régime pour qu’il puisse accéder au pouvoir ! Jamais les modérés, toujours les plus extrémistes !

Il y a cependant l’exception marocaine…

Le Maroc, c’est différent : c’est un vieil État, la parenthèse du protectorat est une toute petite parenthèse et, lorsque les Français sont partis, ceux qui sont arrivés au pouvoir sont ceux qui ont toujours été au pouvoir depuis mille ans. Dans les autres pays d’Afrique qui n’existaient pas, le phénomène est différent. Il y a deux exceptions en Afrique : le Maroc et l’Éthiopie.

Pour terminer, quelle est votre analyse sur la situation actuelle en Libye ?

Je redeviens optimiste, grâce à l’intervention russe. Les Russes ont tranché le nœud gordien en reconnaissant le général Haftar. A partir du moment où les Russes ont reconnu le général Haftar, la diplomatie européenne et internationale qui refusait de discuter avec le général Haftar a été obligée de le prendre en compte. À partir de ce moment-là, cela a totalement changé les rapports politiques à l’intérieur de la Libye, ce qui fait que le pseudo gouvernement de Tripoli a entamé des négociations avec le général Haftar et les négociations se font maintenant sur des bases plus sérieuses. Je ne dis pas que tout va s’arranger mais, à mon avis, le pire est passé. Autre élément positif : le fils du colonel Kadhafi, Saïf al-Islam, qui est reconnu comme chef par les 120 chefs de tribus de Libye, est libre en Libye mais pas à l’étranger, puisqu’il a un mandat d’arrêt international qui lui court après. Il y a un début de retour au réel grâce à l’intervention russe qui a permis de remettre la question libyenne sur des bases solides, c’est-à-dire sur des bases tribales et régionales, alors que jusque-là on était parti sur des constructions complètement artificielles, sur une démocratie complètement désincarnée et hors sol. Donc, je pense que la Libye a le pire qui est passé derrière elle, sauf s’il arrivait malheur au général Haftar, ou si les États-Unis et les Européens trouvaient une autre solution que celle du général Haftar. Auquel cas nous aurions, bien entendu, de graves problèmes.

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