L'invité de Yannick Urrien

Bernard Lugan : « Il y aura de moins en moins de place pour les blancs qui veulent travailler en Afrique. »

Expropriation des fermiers blancs en Afrique du Sud : le cône sud de l’Afrique est menacé de famine.

C’est un événement majeur que les médias français n’ont pas évoqué, sans doute par crainte d’être politiquement incorrects : fin février dernier, le parlement sud-africain a voté l’engagement d’un processus de nationalisation-expropriation sans compensation, concernant 35 000 fermiers blancs. Selon l’historien et africaniste Bernard Lugan, « il faut bien avoir à l’esprit qu’en Afrique du Sud – comme hier au Zimbabwe, et comme annoncé demain en Namibie – ce n’est pas pour des raisons économiques que ces fermiers vont être spoliés. Les 241 députés noirs qui ont voté cette motion n’ignoraient en effet pas qu’ils poignardent en plein cœur le dernier secteur hautement producteur de richesses de leur pays. Ils savaient très bien que ces fermiers blancs nourrissent l’Afrique australe et que, sans eux, tout le cône sud de l’Afrique (Angola, Namibie, Zambie, Mozambique, Botswana, Zimbabwe) connaîtra la famine. Qu’importe ! La symbolique de la revanche raciale est la plus forte… » Bernard Lugan est considéré comme le plus grand spécialiste des questions africaines. Il édite la lettre « L’Afrique Réelle », il est l’auteur de plusieurs ouvrages et il vient de recevoir le prix « La Plume et l’Épée » pour son livre « Osons dire la vérité à l’Afrique ». Cette récompense littéraire est organisée par la direction des ressources humaines de l’Armée de Terre. Bernard Lugan analyse la situation en Afrique du Sud.

Kernews : L’Afrique du Sud décrète l’expropriation sans indemnité de ses fermiers blancs. Que faut-il penser de cette affaire ?

Bernard Lugan : Cette spoliation n’a pas débuté, mais elle est annoncée. En fait, elle est dans le programme de l’ANC depuis 1994, même si à certains moments cette idée a été mise un peu sous le coude pour rassurer les braves gens de l’opinion internationale. Du temps de Jacob Zuma, toutes les radicalités noires étaient tournées vers la contestation du pouvoir de Jacob Zuma. Il a été renversé et il a été remplacé à la tête de l’ANC par Cyril Ramaphosa, ce qui fait qu’immédiatement, tout ce qui était contenu dans la radicalité ces dernières années est ressorti, avec le vote qui a été fait au parlement sud-africain, à l’initiative, non pas de l’ANC, mais de Julius Malema, qui est le leader racialiste noir, pour demander le changement de la Constitution afin de pouvoir exproprier les fermiers blancs. En effet, dans la Constitution, il y a actuellement la protection du droit de propriété qui est général. Ce vote a été obtenu avec l’adhésion de la totalité des partis noirs, à l’exception des députés de l’Alliance démocratique, ce qui fait que tout l’ANC et tous les partis noirs, y compris les Zoulous, ont voté pour ce projet de changement de la Constitution. Ce changement va forcément être accepté, puisque cela passe devant une commission et, ensuite, revient devant le parlement. À ce moment-là, les fermiers blancs vont être expropriés, sans indemnité, parce que l’originalité de cette proposition de loi est justement une expropriation sans indemnité, alors qu’officiellement l’ANC avait promis une indemnisation. Nous sommes face à une situation qui est très claire et, dans les mois qui viennent, la radicalité va faire que les fermiers blancs vont se retrouver dans une situation absolument intenable. Le plus important dans l’affaire, c’est que tout le monde sait que cela va ruiner l’Afrique du Sud, exactement comme le Zimbabwe. Tout le monde sait que si ces 35 000 fermiers blancs ne sont plus là – ils étaient 65 000 en 1994 – non seulement l’Afrique du Sud ne sera plus autosuffisante, mais en plus ce sera la famine dans la totalité de la région. Or, tout le monde s’en fiche. C’est une vision totalement racialiste et idéologique de guerre contre les blancs. Le grand clivage racial sud-africain qui a été mis sous le coude par la bien-pensance internationale autour de l’icône Mandela est un pur mensonge, car les vrais problèmes d’Afrique du Sud sont des problèmes raciaux qui ressortent au grand jour aujourd’hui.

Après la disparition de Nelson Mandela, on a vu des grandes affiches dans les avenues du monde entier et une marque comme Apple lui a même rendu hommage dans ses publicités… Tout cela pour en arriver là ?

Mais c’est quelque chose que j’avais annoncé depuis le début ! Depuis 1990, avant même l’arrivée de l’ANC au pouvoir, j’avais annoncé qu’un jour ou l’autre les fermiers blancs se feraient exproprier ! Soyons sérieux et prenons les choses en face :  ces fermiers blancs ont une responsabilité politique parce que, lors de la dernière phase de la négociation, quand le président de Klerk a trahi son peuple pour remettre le pouvoir à l’ANC, à ce moment-là seuls les blancs votaient, et le président de Klerk a fait un référendum qui s’adressait aux seuls blancs en leur demandant les pleins pouvoirs pour continuer de négocier avec l’ANC. L’opposition conservatrice a voté contre, mais la majorité des blancs a voté pour ! Les blancs ont voté à plus de 60 % pour la continuation de cette négociation, alors que l’on savait très bien ce qui allait se passer. Les malheureux vont être expropriés, mais ils n’avaient qu’à pas voter pour de Klerk dans les années 1990…

Ces gens vont partir sans aucune indemnité : va-t-on les voir débarquer dans les aéroports en Australie ou en Grande-Bretagne ?

Le gouvernement australien vient de leur proposer des terres gratuites. Je pense que ces gens n’ont plus aucun avenir en Afrique du Sud. C’est quelque chose que je dis depuis vingt ans : il n’y a pas d’avenir pour les blancs en Afrique du Sud. Ramaphosa prône la politique de la grenouille et c’est quelque chose qu’il dit depuis le début. Il dit qu’il ne faut pas prendre les blancs de front, parce qu’il y aura l’opinion internationale contre… Le principe de la grenouille consiste à en mettre dans un récipient d’eau froide que l’on monte petit à petit en température jusqu’à ce que cela bouille et, quand ça commence à bouillir, il est trop tard, les grenouilles sont mortes… C’est exactement cette politique qui va être suivie par Ramaphosa, car il est obligé de la suivre puisqu’il a contre lui toute l’aile radicale de l’ANC et Julius Malema sur son aile gauche, d’autant plus qu’il a un programme économique libéral. Alors, il ne peut pas à la fois développer un programme économique libéral au profit des grands trusts anglo-saxons qui ont fait sa fortune et, en même temps, laisser les blancs posséder les terres. Donc, il est obligé de faire un choix. Il faut être complètement masochiste pour rester en Afrique du Sud et gérer des terres ! La crise va être très importante car ces fermiers ne vont plus investir, puisqu’ils savent qu’ils vont être expropriés. Ensuite, ils sont extrêmement endettés, donc ils ne vont plus pouvoir rembourser leurs prêts, ce qui va entraîner une crise bancaire. Or, tout le maillage de l’intérieur de l’Afrique du Sud tourne autour de l’économie rurale et tout cela va être en faillite. C’est le cœur même du monde blanc qui va être attaqué et ceux qui ne vont pas être attaqués sont les blancs des villes, qui sont dans l’économie libérale et marchande anglo-saxonne…

Dans les start-up…

Oui. Tout cela va continuer sans problème, mais le cœur même de ce qui était l’Afrique du Sud va disparaître. C’était inéluctable. Je me demande même par quel miracle tout cela a pu durer aussi longtemps. Cela a pu durer aussi longtemps parce que Jacob Zuma était tellement pris par ces scandales financiers que l’opposition radicale était focalisée sur lui. Mais il est évident que cela devait sortir un jour. Vae victis !

Peut-on encore espérer pouvoir vivre et travailler en Afrique ? On a le sentiment que, pays après pays, la situation devient très difficile. Certes, on ne retrouve pas partout la politique de la grenouille, mais les témoignages de Français expatriés soulignent que même dans des pays en apparence calme, ce n’est pas toujours facile…

Je pense que la place de l’homme blanc est en Europe et, sauf cas particulier, avec des activités purement commerciales, il n’est pas possible d’investir sur le long terme en Afrique, car on bâtit sur du sable et ce qui fonctionne un jour peut exploser le lendemain. Regardez ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire il y a dix ans : tout le monde parlait du miracle ivoirien. La Côte d’Ivoire s’est effondrée et les problèmes de la Côte d’Ivoire ne sont pas résolus. En plus, il y a tous les problèmes de la guerre dans les pays du Sahel. À cela s’ajoute la surpopulation, parce que l’on ne dit pas que l’Afrique est en train de mourir de sa démographie. Je crois qu’il y aura de moins en moins de place pour les investisseurs et les blancs qui veulent travailler en Afrique. Retour en Europe !

Pourtant, beaucoup d’abonnés à votre lettre « L’Afrique Réelle » sont des chefs d’entreprise qui s’intéressent au continent africain et qui souhaitent exporter leurs produits…

Oui, exporter reste possible. J’ai beaucoup travaillé sur cette question. On peut faire du commerce en Afrique parce que, pour faire du commerce avec l’Afrique, on n’a pas besoin d’investir sur le long terme. Mais rien n’est possible avec un investissement sur le long terme, parce que cela implique une sécurité financière, une sécurité politique et une sécurité existentielle. Tout cela existe de moins en moins. Je suis de plus en plus pessimiste. En plus, cette démographie avale tout. L’Afrique se développe, mais elle se développe moins vite que sa démographie, ce qui fait qu’elle recule. Chaque année, vous avez un développement d’environ 1 % en moyenne, à l’échelle globale, mais aussi une démographie qui est à 2,5 % ou 3 %,. Donc, chaque année, l’Afrique s’appauvrit. On laboure l’océan, c’est le mythe de Sisyphe.

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