L'invité de Yannick Urrien

Bertrand Lemennicier : « Il est toujours plus facile pour un politique de concentrer les gains sur un groupe et de disperser les coûts sur le reste de la population. »

Selon Bertrand Lemennicier, si Emmanuel Macron poursuit sur cette voie, il ne réussira pas son pari et son mandat sera un échec. Dans ce contexte, l’économiste l’invite à devenir le Gorbatchev français. Bertrand Lemennicier est professeur émérite de l’Université Paris Sorbonne et membre du bureau éditorial du Journal of Libertarian Studies. Chargé de Recherches au CREDOC pendant de nombreuses années, il s’est occupé ensuite de la branche européenne de l’Institute of Humane Studies, dont l’objectif est de former les élites de demain à la pensée libérale. Il a dirigé le Laboratoire d’Économie Publique et l’Institut de recherches sur la gouvernance et l’économie des institutions (IRGEI) de l’Université Paris II Panthéon-Assas. Il est l’auteur de plusieurs livres de droit et d’économie. Publié en mars 2017, son dernier ouvrage s’intitule « Privatisons la justice : une solution radicale à une justice inefficace et injuste » (Éditions Libréchange).

Kernews : Vous proposez à Emmanuel Macron de devenir le Gorbatchev français : est-il sur la bonne voie ?

Bertrand Lemennicier : À l’époque, l’Union soviétique était à bout de souffle, sur le plan économique et social, comme la France d’aujourd’hui. Gorbatchev a lancé des réformes, avec la Glasnost et la Perestroïka mais, très rapidement, cela lui a échappé et Eltsine est arrivé. Il y a eu par ailleurs la révolution de velours. Finalement, il y a eu la transition avec la disparition du Parti communiste, avec une rapidité qui a surpris tout le monde. Emmanuel Macron est dans la même situation, il vient de chez François Hollande et il recentre tout ce qui reste du Parti socialiste. Il lance une opération au centre qui est assez étonnante, c’est d’ailleurs une anomalie dans le système de la Ve République. Cela ne va pas durer, parce que ce n’est pas compatible avec la Ve République, sauf s’il passe à la proportionnelle. Il arrive au pouvoir avec un programme sur le marché du travail, poussé par la question du développement des autres économies qui ont modifié depuis longtemps leur marché du travail. Mais comme les Français veulent toujours le beurre et l’argent du beurre, il va adopter la technique du gradualisme, en y allant par petits bouts, tout en faisant plusieurs réformes en même temps et en souhaitant qu’il y en ait une qui passe… Sur la Loi Travail, il faut comprendre que le droit du travail, c’est la police de l’entente. Les syndicats cartellisent le marché du travail avec un marché protégé. Je rappelle que Macron ne touche pas au salaire minimum, qui continue d’augmenter et qui se rapproche du revenu médian, ce qui est un drame pour le marché du travail. Donc, cela contribue à créer ce que j’appelle un chômage de file d’attente. Un cartel qui n’est pas protégé par l’État ne peut pas durer longtemps et il y a deux forces qui peuvent le faire éclater. D’abord, la concurrence extérieure, puisque les salaires sont plus élevés en France, avec une protection sociale plus élevée : c’est un appel à l’immigration européenne et extra-européenne. Ensuite, les ouvriers ont tendance à tricher sur les quotas d’heures en voulant généralement travailler plus d’heures, donc l’État contrôle cela sous l’influence des syndicats. Sur la Loi Travail, Emmanuel Macron craint les troubles et les manifestations, alors il a renoncé à faire une thérapie de choc et l’on arrive finalement à des réformettes avec un pouvoir des syndicats qui n’est pas affecté, puisqu’ils refusent les accords d’entreprise. Les accords de branche sont maintenus et c’est l’un des points clés de cette entente avec l’État. Donc, la Loi Travail ne va pas changer grand-chose à la question du chômage de file d’attente. En réalité, il faudrait toucher au salaire minimum.

Mais aucun dirigeant politique n’oserait s’attaquer au salaire minimum…

Oui et non. Par exemple, il y a la question de l’apprentissage, avec un système éducatif qui est contre. En réalité, on retarde la scolarité obligatoire et on empêche les gens d’être apprentis à un âge où ce serait sans doute normal. À 13 ou 14 ans, on peut tout à fait être apprenti, c’est ce que l’on observe dans d’autres pays, avec une formation en alternance. Évidemment, on ne va pas donner le même salaire à un apprenti âgé de 16 ans qu’à celui qui a 25 ans… C’est la question du salaire minimum qui est posée. Il y a aussi la question de la qualification des gens qui sortent du système scolaire : on a trop de non-qualifiés et trop de surqualifiés ! De nombreux étudiants font des thèses et ils n’ont pas plus de débouchés avec des qualifications aussi élevées. C’est une défaillance qui est liée à la bureaucratie de l’éducation, puisque l’objectif des enseignants est d’avoir le plus possible de clients ! Donc, retarder la scolarité jusqu’à 16 ans, c’est très bien pour eux puisqu’il faut recruter des enseignants. C’est la même chose quand on met tout le monde dans les facultés et les professeurs sont contents puisque cela permet de créer des postes. Toute bureaucratie a comme seul objectif de maximiser la taille de la bureaucratie ! Lorsque l’on a perçu cet aspect un peu brutal, on comprend cet ensemble de législations qui sont favorables à l’éducation, mais qui se font au détriment du marché du travail. Au moment du CPE, on voulait mettre en place un SMIC jeune, mais Dominique de Villepin a fait une bêtise en organisant la transition. Quand on fait une transition, il y a une règle d’or pour un homme politique : concentrer les bénéfices et disperser les coûts. Mais vous ne pouvez pas concentrer les coûts sur un groupe et concentrer les bénéfices sur un autre groupe. Malheureusement, Emmanuel Macron n’a rien appris. Il dit qu’il libère les charges sociales, mais il déplace le coût sur les retraités avec la CSG. Donc, il ne résout en rien le problème, mais il déplace simplement le coût d’un groupe à un autre. On sait que c’est voué à l’échec. C’est pour cette raison que je suis très pessimiste sur l’efficacité de la politique d’Emmanuel Macron.

Vous appelez Emmanuel Macron à être le Gorbatchev français, alors que vous auriez pu lui suggérer de devenir le Gerhard Schröder français… La situation de la France vous semble-t-elle plus proche de celle de l’Union soviétique avant Gorbatchev, que celle de l’Allemagne de l’Ouest avant Schröder ?

Oui, parce que l’État français est un peu comme l’État soviétique : vous avez une oligarchie qui est à la fois dans l’État et dans les entreprises. Dans l’Union soviétique, l’oligarchie était dans l’État et dans la mafia, c’est-à-dire le marché noir. Gorbatchev était un constructiviste et les planificateurs ne peuvent pas penser qu’un marché peut être spontané et que les gens peuvent régler leurs problèmes eux-mêmes. Donc, ils planifient la réforme et l’État français fait la même chose. Contrairement à l’Union soviétique, nous sommes un pays riche. Mais nous sommes un pays dont les élites sont fortement étatisées dans leur esprit. Elles ne peuvent pas concevoir quelque chose qui se fasse en dehors de l’État. Donc, elles ne peuvent pas envisager une thérapie de choc ou une forme de déréglementation par la concurrence. Emmanuel Macron a essayé cela avec les chauffeurs de taxi au nom de l’ubérisation. Il a détruit les groupes qui avaient des licences de taxi et sa technique a été d’opposer deux groupes : les entrants, avec les gens des banlieues qui se lançaient dans cette activité, face à ceux qui avaient des droits acquis et que l’on a détruits. Deux ou trois ans plus tard, on observe que le reste s’est syndicalisé. On voit se reconstituer un cartel de taxis et, petit à petit, les compagnies de taxis vont adopter le système d’Uber… Finalement, vous n’avez jamais libéré le marché des taxis ! La bonne réforme, c’est quelque chose de simple, on doit disperser les coûts et les gains sur toute la population. Mais cela n’intéresse pas l’homme politique, puisqu’il n’en tire aucun bénéfice électoral. Ce qui l’intéresse, c’est de gagner des voix pour être réélu : donc, il concentre les bénéfices visibles sur un groupe particulier et il disperse de façon invisible les coûts sur la masse de la population.

Est-ce finalement la technique de l’augmentation de la CSG pour les retraités ?

Oui, mais pas seulement. Si je vois ma note d’impôts augmenter de 5 euros, je ne vais pas me coaliser et perdre beaucoup de temps pour gagner 5 euros. Donc, il y a un avantage à disperser les coups sur une masse de gens qui n’ont aucun intérêt à faire des efforts pour lutter contre. Il est toujours plus facile pour un politique de concentrer les gains sur un groupe et disperser les coûts sur le reste de la population. C’est ce qui se passe sur tous les sujets. Regardez la PMA : c’est trois pelés et quatre tondus, mais c’est tout le reste de la population qui va en subir les coûts puisque, derrière, il y a un impact sur la modification de la famille et cela va se payer chez les générations suivantes. Or, cela n’est pas visible puisque les conséquences sont reportées. Emmanuel Macron n’est pas plus intelligent que ses prédécesseurs et, comme il veut survivre en politique, il ne faut pas s’attendre à grand-chose. Il mettra peut-être une petite dose de proportionnelle, comme pour les municipales, mais pas plus. Il ne va pas lâcher le morceau comme ça…

Le titre de votre dernier livre est  « Privatisons la justice ». N’est-ce pas provocateur, lorsque l’on connaît la mentalité française dans ce domaine ?

Certainement, alors qu’ils n’osent même pas privatiser les universités ! Il y a beaucoup de parallèles entre l’éducation et la justice. On y retrouve les mêmes défauts, comme le monopole, la gratuité ou la centralisation. Ce sont les défauts de la bureaucratie. On se plaint tout le temps de la justice, mais il y a des raisons qui expliquent cela. Donc, il faut arrêter de se plaindre de la justice, du chômage et de l’illettrisme, puisque l’on a tout fait pour ! Même si l’on n’aime pas le mot privatisation, il ne faut pas oublier qu’il y a une justice privée qui existe par la voie de l’arbitrage. Il y a eu des périodes dans l’histoire où la justice française était beaucoup plus privée que maintenant et où l’on pouvait faire de l’arbitrage sans problème. Je rappelle que les révolutionnaires étaient très en faveur de la justice privée et de l’arbitrage. En réalité, les juges et les bureaucrates ont une vision de la justice ou de l’économie qui n’est pas celle des victimes. Donc, il s’agit de remettre la justice entre les mains des victimes et non pas entre celles des professionnels qui prétendent juger. C’est le problème du monopole de la justice. On dit que c’est un phénomène régalien : on emploie un terme en supposant que c’est bien, mais régalien veut dire monopole, usage de la force et taxation ! D’ailleurs, j’aurais pu aller plus loin en titrant : « Privatisation de l’institution judiciaire ». En la privatisant, je vais forcément remettre la justice entre les mains des victimes, donc faire sauter la différence entre le droit civil et le droit pénal. L’État veut s’emparer du droit pénal, parce qu’il veut contrôler la population. Donc, c’est l’État qui applique sa justice et c’est même avoué puisque vous avez des justices administratives. On donne à des corps intermédiaires, comme les douaniers, la possibilité d’intervenir sans l’autorisation d’un juge… Il ne faut pas se tromper sur la nature de l’État. En privatisant la justice, c’est le principe de réparation qui joue et non plus le principe de dissuasion. On essaie de vous dissuader en permanence et sur tout : manger du gras, fumer, rouler trop vite… Le fondement même de la justice publique n’est pas de prévenir, mais de dissuader. Or, ce sont les honnêtes gens qui sont le plus facilement « dissuadables ».

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