Cécile Philippe, directrice de l’Institut Molinari : « La pause fiscale ne se réalise pas, contrairement aux promesses… »

L’économiste Cécile Philippe, directrice de l’Institut Molinari, vient de publier un ouvrage intitulé «Trop tard pour la France ? Osons remettre l’État à sa place». Elle revient sur la question de la position de l’État dans notre société : cette place envahissante est évidemment d’ordre économique, mais également de nature sociale et culturelle. En effet, si les Français sont déprimés et grincheux, c’est certainement parce que, depuis des décennies, leur sphère d’autonomie s’est réduite à une peau de chagrin. Cécile Philippe nous invite à nous montrer responsables et maîtres de notre vie. Elle estime que la crise économique qui se profile pourrait inciter les politiques à enfin lancer des réformes profondes de l’État, car la France n’aura plus d’autres choix.

Cécile Philippe était au micro de Yannick Urrien mercredi 16 septembre.

«Trop tard pour la France ? Osons remettre l’État à sa place» de Cécile Philippe est publié aux Éditions Manitoba – Les Belles Lettres.

Kernews : Vous dirigez l’Institut Molinari que vous avez créé : quels sont vos objectifs ?

Cécile Philippe : L’Institut Molinari se focalise sur l’analyse des politiques publiques et les conséquences économiques de l’interventionnisme des pouvoirs publics dans toutes sortes de domaines. Nous avons eu l’occasion d’évoquer les questions environnementales et fiscales, mais aussi la protection sociale.

Livre-Cecile-PhilippeCertaines de vos études sont des références, comme celle sur le fardeau social et fiscal de l’employé moyen au sein de l’Union européenne : le jour de libération fiscale de l’employé est en France le 29 juillet, or nous figurons dans les derniers !

C’est même une date qui recule… C’est une étude que nous menons depuis six ans, en partenariat avec Ernst & Young, qui a pour spécificité de se focaliser sur un individu, c’est-à-dire l’employé moyen, avec son salaire moyen. Nous nous intéressons à la classe moyenne, à la différence de nombreuses autres études qui ont une approche macro-économique à partir de chiffres globaux. Nous préférons travailler sur la situation d’un employé qui existe, afin de mesurer l’ampleur de la fiscalité qui pèse sur lui. Nous intégrons dans ce calcul l’ensemble des charges sociales, patronales et sociales, auxquelles on ajoute l’impôt sur le revenu et une évaluation de la TVA. Depuis que nous effectuons cette étude, le jour où nous avons terminé de payer ce que nous sommes obligés de payer pour le financement de l’ensemble des services publics ne cesse de reculer : au début, c’était le 26 juillet, l’an dernier c’était le 28 juillet et, cette année, c’est le 29 juillet ! La pause fiscale ne se réalise pas, contrairement aux promesses… Cette étude permet aussi de comprendre que nous payons tous des impôts. L’impôt sur le revenu est extrêmement faible en proportion de la charge des contributions que nous devons payer, puisque les charges sociales représentent pratiquement 88% de ce que l’employé moyen paie. Je devance la question qui arrive toujours : «Vous ne pouvez pas compter cela dans vos calculs, puisqu’il y a des services en retour… » Effectivement, il y a des services et c’est pour cette raison que nous complétons cette analyse en comparant ce qui se fait dans d’autres pays, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, pays comparables en termes de services sociaux.

Or, les prix de ces services ne sont pas les mêmes…

Oui ! Nous n’avons pas des services à bon prix et, lorsque l’on s’intéresse à l’indice de développement humain, on est moins bien placé que bon nombre de pays et il y a de quoi s’interroger sur la qualité des services. Chaque année, on est obligé de s’endetter pour payer les retraites, les services de santé et beaucoup de choses. Le débat mérite d’avoir lieu. Peut-on continuer dans ces conditions et ne serait-on pas mieux pourvu avec des méthodes différentes ?

Lorsque l’on additionne toutes les cotisations salariales et patronales, le salaire minimum est en réalité de 3000 euros par mois en France : un restaurateur qui paie son garçon de café au SMIC doit quand même sortir 3000 euros par mois pour financer des services obligatoires, mais qui pourraient être dans l’univers concurrentiel…

Le terme le plus important, c’est la concurrence. Bien sûr, si le smicard pouvait récupérer l’intégralité de son salaire, à savoir 3000 euros, il devrait acheter sur le marché des soins de santé ou une épargne retraite. La dose de concurrence, qui est essentielle pour le bon fonctionnement du système dans son ensemble, permettrait d’avoir moins de dérapages et, surtout, de contenir les coûts.

Au-delà même de la concurrence, c’est aussi une invitation à être maître de sa vie…

C’est que j’ai voulu essayer de montrer dans le livre «Trop tard pour la France ? Osons remettre l’État à sa place. » Au fur et à mesure que les choix publics se substituent aux choix privés, les dépenses publiques représentent 57% du PIB. Il y a de plus en plus de domaines de notre vie qui nous échappent, parce que nous avons moins de possibilités de choisir une école pour nos enfants, quel type d’enseignement nous voudrions qu’ils reçoivent, quel type de système de santé nous voulons… Il y a beaucoup de choix qui ne sont plus les nôtres et c’est un élément qui nuit beaucoup au moral des Français.

C’est le débat récent sur l’augmentation de la redevance audiovisuelle et la création de nouvelles chaînes publiques : il y a des personnes qui paient la redevance, mais qui n’écoutent jamais les stations de radio publiques ou qui ne regardent jamais les chaînes de télévision publiques… On leur impose donc de financer un service qu’elles n’utilisent pas…

C’est relativement anormal. J’ajoute que le débat sur la création d’une nouvelle chaîne d’information publique m’échappe complètement : nous avons déjà beaucoup de chaînes publiques et nos finances publiques sont en situation extrêmement périlleuse. C’est le sujet qui ne devrait même pas apparaître sur la scène !

Il y a d’autres exemples moins connus : quand vous allez voir un film américain au cinéma, vous financez quand même le cinéma français…

Il y aura beaucoup de nettoyage à faire dans notre système, comme les Canadiens ont dû le faire dans les années 90, un grand nettoyage sur ce que l’État doit faire ou ne pas faire.

cecile_philippewsjVotre livre comporte de nombreuses propositions. Or, le niveau actuel du débat politique est extrêmement bas, les candidats ne semblent pas avoir d’idées alors que cela semble si simple…

C’est sans doute le sujet qui est certainement le plus discuté actuellement. Pourquoi, si l’on sait exactement ce qu’il faut faire, cela ne se fait-il pas ? C’est la question la plus complexe que l’on puisse se poser. La première réponse, c’est qu’il n’y a pas encore de consensus. La discussion n’a jamais autant tourné autour de cette nécessité de baisser les dépenses publiques, mais il n’y a pas encore de consensus. Pendant ces dernières années, on a voulu aller vers l’équilibre des comptes, en augmentant les impôts, plus qu’en réduisant les dépenses… Mais quand on regarde les exemples des pays qui ont réussi à se réformer, le consensus met beaucoup de temps à se construire autour de la nécessité de réformer et sur le contenu des réformes. J’aime bien citer l’exemple du Canada, parce qu’il a fallu vingt ans pour créer ce consensus. Ensuite, il a aussi fallu certains événements, comme l’effondrement financier du Mexique, pour que l’ensemble des Canadiens aient une prise de conscience incroyable. À ce moment-là, il y a une sorte de force au sein de l’opinion publique qui pousse les politiques à faire les réformes qui s’imposent. J’ai le sentiment qu’en France, on n’en est pas encore là, mais il y a cette discussion. Quand j’ai créé mon institut, les discussions n’existaient pas…

Il y a une maison voisine de la mienne, abandonnée depuis quelques années parce que les héritiers ne sont pas d’accord entre eux. Elle valait peut-être 700 000 euros il y a six ans mais, comme personne ne l’entretient, la maison est en ruine et chaque année qui passe fait effondrer la valeur de ce bien… Va-t-on attendre que la maison France s’effondre pour parvenir à ce consensus ?

Dans certains cas, il faut parfois arriver à des situations qui sont un peu extrêmes pour qu’il y ait cette prise de conscience. Je ne veux pas dire qu’il faut une révolution ou une guerre, mais il y a quelque chose dans votre exemple qui touche à une certaine réalité. Pour que les gens veuillent changer, il faut qu’ils aient l’impression que le changement vaut le coup et, parfois, on ne s’en rend compte que lorsque les choses ont atteint un certain niveau de délabrement. Parlons du cas de l’Angleterre. Les Canadiens ont su se réformer avant ce à quoi les Anglais étaient arrivés dans les années 70 : ils étaient proches de la faillite, le FMI a été appelé pour sauver le système anglais et les Anglais vivaient surtout dans leur quotidien la gestion insupportable des services publics totalement inefficaces, avec des coupures de courant plusieurs fois par semaine, les poubelles qui n’étaient plus ramassées et les services postaux en grève permanente… Ce n’est pas encore le cas en France. D’ailleurs, il y a eu des changements relativement bons en France. Par exemple, depuis l’ouverture à la concurrence en 2011, la qualité des services postaux a nettement augmenté. Avec ce que l’on appelle l’uberisation de la société, on voit aussi qu’il y a des changements qui poussent progressivement à une prise de conscience. Il est toujours difficile de prévoir comment les choses peuvent évoluer, mais je suis certaine que l’on aura les personnalités politiques prêtes à faire des réformes quand, en France, on aura débloqué un certain nombre de mécanismes qui, aujourd’hui, sont encore complètement bloqués. Regardez la réforme du marché du travail, qui me semble être aujourd’hui essentielle : à peine les annonces faites, on a voulu déjà rayer d’un trait tout ce qui était important ! Je pense que ce rapport avait pour objectif de tester l’opinion publique et de tester les forces de blocage au sein du pays… Le test a encore montré que l’on ne pouvait pas aller très loin en matière de réformes dans ce domaine, alors que c’est essentiel. D’ailleurs, on ne pourra pas réformer le reste, si le marché du travail ne fonctionne pas… On a encore du travail à faire, à tous les niveaux, pour que le consensus se fasse. Il y aura évidemment des facteurs externes qui vont jouer leur rôle dans l’avancée ou pas des réformes.

Parmi ces facteurs externes, cela peut être aussi une nouvelle crise économique mondiale. L’économie allait plutôt bien dans le monde depuis quelques années, mais la situation semble se durcir. Or, la France n’est pas du tout prête à affronter une nouvelle crise de ce type… Qu’en pensez-vous ?

Cela peut être un élément qui permettrait d’accélérer la prise de conscience. Depuis 1970, on vit une expérience monétaire qui est totalement unique dans l’histoire de l’homme, parce que l’on n’a plus de monnaie ancrée sur l’or et cette monnaie a été créée de façon institutionnelle dans des proportions très importantes. Nous allons vivre au rythme de la gestion de cette liquidité qui circule dans toute l’économie. Cela ne peut pas se solder sans une nouvelle crise financière et la question sera de savoir si ces crises seront l’occasion d’une remise en question d’un certain nombre de mécanismes, ou non. Effectivement, je crains un durcissement, mais j’espère que le travail de terrain aura suffisamment fait son chemin pour que l’on en sorte par le haut et pas par un accroissement de la taille de l’État et une réduction de nos libertés individuelles.

 

 

1 commentaire sur Cécile Philippe, directrice de l’Institut Molinari : « La pause fiscale ne se réalise pas, contrairement aux promesses… »

  1. Il y aurait beaucoup à dire sur l’interview de C. Philippe, qui surfe un peu sur la vague de la sinistrose et du libéralisme ambiant. Techniquement, sa démonstration basée sur une analyse du salarié moyen n’est pas crédible : il n’y a pas de salarié moyen, mais une multitude de cas de figure ; mieux vaudrait raisonner sur un salarié médian

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