mercredi , 29 mars 2017

Christian Harbulot : « Les pays qui dominent le monde aujourd’hui sont en situation de confrontation avec d’autres. »

Le directeur de l’École de Guerre Économique et père de l’intelligence économique dénonce la capitulation des élites

La nouvelle guerre est aussi économique. Or, à l’approche de l’élection présidentielle, aucun candidat n’a réellement travaillé sur cette notion de guerre économique, alors qu’il s’agit pourtant d’un sujet essentiel. Christian Harbulot est le père de ce concept d’intelligence économique et le cofondateur de l’École de Guerre Économique. Il estime que, contrairement à la France, nombre de pays ont développé – et développent encore – des « stratégies d’accroissement de puissance », auxquelles leurs économies sont assujetties. Il cite évidemment les États-Unis, mais aussi la Chine et l’Inde, « la Russie et l’Iran qui y viennent », voire l’Allemagne. En l’espace d’un demi-siècle, démontre Christian Harbulot, un petit pays comme la Corée du Sud s’est doté d’une économie hyper compétitive, de secteurs très innovants et d’une infrastructure industrielle recherchant des positionnements mondiaux. Christian Harbulot est l’auteur de dizaines d’ouvrages sur l’intelligence économique dont « Fabricants d’intox : La guerre mondialisée des propagandes » ou « Sabordage : comment la France détruit sa puissance ».

Kernews : On vous présente souvent comme le père de l’intelligence économique en France. D’abord, lorsque l’on on connaît votre point de départ idéologique, puisque vous avez été militant maoïste, on peut être assez surpris : quand on voit quelqu’un qui parle d’intelligence économique et d’intérêt national, on pourrait imaginer qu’il soit issu d’un parcours plus traditionnel… Comment avez-vous évolué ?

Christian Harbulot : C’est vrai, j’ai un parcours totalement atypique. Nous ne sommes pas très nombreux dans ce cas. Pour être précis sur ce sujet, comment peut-on partir d’une position marquée à l’extrême gauche, puisque j’ai été militant maoïste pendant plusieurs années, et arriver aujourd’hui à cette posture qui consiste à prendre la défense de la France et à réfléchir sur les rapports de force économique ? Je vais même plus loin, puisque mon cœur de métier c’est la guerre de l’information et les manifestations liées à l’usage offensif de l’information. Mon parcours initial a été très important parce que cela m’a donné les moyens d’aborder très concrètement, par le militantisme, l’usage offensif de l’information. C’est l’une des grandes leçons des années 70. J’ai découvert comment l’information pouvait être utilisée comme une arme, dans un cadre politique et sociétal, mais à l’époque on ne disait pas les choses de cette manière. Or, dans la réalité, c’était déjà ce qui était exprimé. Bien entendu, cela m’a amené à réfléchir sur mon propre engagement et, ce qui m’a beaucoup marqué, c’est de voir à quel point on pouvait mobiliser des individus sur des objectifs, sans pour autant partir d’une grille de lecture finalisée et cohérente. Une anecdote : quand la Gauche Prolétarienne s’est auto dissoute, son leader, Benny Lévy, qui était le secrétaire de Jean-Paul Sartre, confessait qu’il avait relu un certain nombre d’ouvrages pour essayer de comprendre comment la Commune de Paris avait pu aboutir à un échec. Cela m’a montré à quel point il y avait un problème entre une démarche politique et la manière de l’aborder. Si l’on replonge dans ces années, il est quand même spectaculaire de voir un homme de cette trempe, comme Sartre, aborder la politique avec aussi peu de recul, notamment sur ce qui s’était passé un siècle auparavant. C’est quelque chose qui m’a marqué et j’ai eu pas mal d’autres interrogations du même type. Cela veut dire que très rapidement je me suis penché sur la question de l’histoire de mon pays et de son évolution et cela m’a amené, non pas à me remettre en cause, mais à essayer de comprendre en quoi je pouvais lui être utile. Pas forcément à travers un engagement révolutionnaire, mais à travers un engagement qui essayait de m’extirper d’idées reçues ou d’idées mal digérées ou mal étudiées. C’est le point de départ. J’ai tiré pas mal de leçons de ce parcours. Pas simplement des leçons pratiques, mais aussi une grille de lecture. Ce qui m’amène à être aussi en pointe sur les questions de guerre de l’information, par exemple, c’est une lecture très critique de ce qui a pu se passer au cours du XXe siècle. Si j’étudie la démarche du Komintern (Internationale communiste) par exemple, ou si je lis le livre sur Jacques Duclos par rapport à la période équivalente, je constate qu’il y avait un savoir-faire très poussé durant cette période et qui venait, non pas du fort, c’est-à-dire des pouvoirs en place, mais du faible, c’est-à-dire des forces qui cherchaient à renverser les pouvoirs en place. Cela m’a armé sur le plan cognitif et cela m’a donné une grille de lecture, voire des clés, pour mieux comprendre l’évolution des situations. Le deuxième avantage, puisque l’on peut parler d’avantages, c’est qu’en travaillant sur toutes ces questions, je n’avais pas un formatage pour limiter mon champ d’analyse. Un homme comme Raymond Aron, qui a énormément travaillé sur la stratégie, était quand même un atlantiste, à savoir un partisan du bloc de l’Ouest contre le bloc de l’Est. Toute la théorie de Raymond Aron est quand même très fortement influencée par cette position, même si ce n’est pas affiché dans les premières lignes de ses écrits. Ce n’est pas mon cas. Quand j’ai commencé à travailler sur la France et sur les rapports de forces économiques, quand on a conçu le Conseil de l’intelligence économique au début des années 90, mon but n’était pas de planter un drapeau français en disant que la vérité est à Paris et pas ailleurs, mais je voulais surtout comprendre pourquoi un pays comme le nôtre avait un certain retard. Pour comprendre cela, il fallait faire une comparaison avec d’autres pays qui étaient plutôt en avance. Cette démarche pédagogique était menée sans une espèce de psychorigidité qui consistait à dire : « On va parler de tout ce qui peut servir l’intérêt français et évacuer tout ce qui peut le desservir ». La liberté de parole dans la recherche, c’est ce qui m’a amené à créer l’École de Guerre Économique avec le général Pichot-Duclos et à mener des travaux qui font que cette école a aujourd’hui une vraie légitimité. Tout cela sans tomber dans le piège d’un parti pris politique ou idéologique. Nous avons des gens qui viennent de tous les horizons et qui ne se tapent pas dessus dans les exercices que nous menons.

Ce qui est terrifiant dans vos travaux, c’est que l’on comprend que notre classe politique ne peut pas ignorer ce qui se passe. On pourrait penser qu’ils sont naïfs ou qu’ils ne sont pas très compétents, mais on a le sentiment qu’il y a un travail de sape qui est orchestré…

Oui, c’est un travail de sape. Je l’ai découvert comme vous et comme d’autres, et j’ai été assez sidéré en rédigeant un livre qui s’appelle « Sabordage : comment la France détruit sa puissance ». J’ai lu les comptes rendus des conseils des ministres d’Alain Peyrefitte au début de la Ve République : en 1963, un homme comme De Gaulle avait une vision très claire des rapports de forces à l’intérieur du monde occidental et, ce qui est intéressant, c’est qu’il était bien seul cet homme… Déjà, autour de lui, Pompidou essayait d’expliquer à De Gaulle que la partie était perdue, notamment sur le positionnement de la France sur la scène internationale au sein du monde occidental ou dans ses rapports de forces avec les autres pays occidentaux, en particulier avec les États-Unis. Pourtant, à l’époque, la Ve République était très puissante et la France avait encore les moyens de s’exprimer sur le plan international. À ce moment-là, le monde politique au pouvoir jette l’éponge. C’est quand même un signe qui est malheureusement passé relativement inaperçu à l’époque, puisque nous avons découvert ces comptes rendus bien plus tard et il n’y a pas eu de débat. C’est bien le problème. L’état du monde politique français, tel qu’il est aujourd’hui, il faut remonter à cette période pour comprendre comment on a perdu pied petit à petit. On a renoncé d’une certaine manière et il faut comprendre comment cela a pu se faire d’une manière aussi rapide. Ce qui retient mon attention, c’est que la France n’était pas un pays unifié. Certes, il y avait tout le débat gauche droite, mais bien au-delà on se rend bien compte que toute une partie des décideurs économiques de l’époque, les grands capitalistes comme diraient certains, comme Ambroise Roux, étaient finalement peu intéressés par le destin de la France, pas simplement en termes de puissance, mais aussi par la réalité de son peuple et l’évolution du territoire sur lequel il vit. Ce sont des individus comme ça qui ont très fortement contrarié, pour ne pas dire plus, les tentatives du général De Gaulle pour créer une démarche qui s’appuyait sur une certaine vision de l’avenir. Je pense à sa volonté de positionner la France dans l’industrie informatique, pas simplement dans un cadre de souveraineté, mais dans un cadre de compétition internationale et l’on voit bien que nous n’étions pas un pays uni. Aujourd’hui, quand j’évoque ce sujet devant des patrons, je sens bien que cela pose un vrai problème, parce que nous sommes encore dans des schémas tout à fait simplistes : un patron est de droite, donc ils ne pouvaient soutenir que le général De Gaulle et être en phase avec la France ! Pas du tout. Une partie du patronat n’était pas dans cette notion. Nous sommes dans une situation où il y a effectivement un travail de sape. Je ne vais pas mettre les lunettes du Parti socialiste ou du Parti communiste pour dire cela, je vais essayer de m’extraire des querelles politiciennes, pour essayer de comprendre pourquoi un pays comme le nôtre a autant de mal à s’unifier sur des éléments essentiels. Le devenir d’un peuple sur un territoire, cela devrait être la priorité du monde politique français, mais cela ne l’est pas, malheureusement.

Ainsi, on est entré dans un processus de haine de soi et de vision minimaliste de notre rôle dans le monde…

Exactement. Avec des jeux d’influence qui étaient déjà très importants au moment de la guerre froide, mais qui au moins se polarisaient sur l’affrontement entre les deux blocs. Aujourd’hui, nous avons des jeux beaucoup plus hypocrites qui ont des objectifs différents. À l’époque de la guerre froide, il s’agissait d’empêcher le bloc soviétique de marquer des points en Europe ou aux États-Unis. Aujourd’hui, le but est de faire en sorte qu’un pays comme la France continue à végéter dans cette espèce de situation hors-sol dans laquelle elle survit. On nous répète que nous sommes un petit pays, que notre avenir c’est l’Europe, que notre vision ne compte plus, que l’on doit s’excuser… D’ailleurs, sur la déclaration d’Emmanuel Macron sur la colonisation, il est évident qu’il y a eu des phénomènes de violence très durs côté français en Algérie, que certains ont largement décrits et analysés mais, dans le même temps, j’aurais aimé que l’on me parle des crimes contre l’humanité commis par le FLN dans cette même Algérie. Il suffit de se repencher sur les articles de la presse de l’époque pour bien comprendre que ce mouvement de libération nationale, hélas, avait les mains pleines de sang et qu’il a tué des civils dans des conditions parfois abominables. Exploser la tête d’un nouveau-né contre un mur, je ne suis pas sûr que ce soit un acte de libération nationale ou un acte humaniste contre le colonisateur, c’est un acte que je qualifie de crime contre l’humanité. Ce qui me désespère, c’est qu’un homme comme Macron est totalement incapable de dire cela, parce qu’il va avoir peur de perdre une partie de son électorat dans la population d’origine immigrée. Les contradictions de la France d’aujourd’hui se font sur des éléments aussi forts et puissants. Il y a le travail de sape et un refus de regarder la réalité en face qui est très dangereux. Le peuple français a du bon sens, il est lucide, il sent bien qu’il y a des non-dits, des manières d’aller sur un débat et de ne pas aller sur un autre aspect du débat. Le grand problème, c’est que cela nous affaiblit. Je suis désolé, les déclarations de Macron ne sont pas un bol d’oxygène pour l’avenir de la France : c’est au contraire quelque chose qui va nous embrouiller un peu plus la tête. Tout cela peut avoir une consonance dramatique à partir du moment où les gens ne sont plus capables de tendre l’oreille, car désappointés. En effet, sur un sujet aussi important que la guerre d’Algérie et ses conséquences, il est vital de dire la vérité des deux côtés.

On nous parle encore de la guerre d’Algérie, mais on n’imaginerait pas un candidat à une présidentielle américaine partir à Phnom Penh pour s’excuser de la guerre du Vietnam, qui est pourtant plus récente… L’électeur moyen américain n’y pense même plus…

C’est bien tout le problème. On est dans une espèce d’incapacité de parler d’une manière simple des choses qui se sont passées ou des enjeux qui sont devant nous. Par exemple, nous sommes obligés de nous interroger sur la nécessité d’enrichir un pays comme le nôtre pour que la population puisse elle-même avoir des capacités de trouver de l’activité localisée et de l’emploi. Je regarde le programme des partis politiques, j’essaie d’analyser les visions stratégiques des candidats, je ne parle pas de la fiscalité, mais des enjeux très importants et il n’y a rien. Par exemple, l’économie numérique est un enjeu vital et nous observons qu’il y a des pays qui ont des stratégies où le public et le privé dialoguent ensemble pour s’unir et aboutir à des résultats. Comment je fais en sorte d’être meilleur et plus offensif que les autres pour tirer le maximum ? La réalité économique de ce monde, ce n’est pas simplement la compétition, c’est un affrontement, et personne ne se fait de cadeau dans cet affrontement. Si l’on ne pense pas le monde économique sous cet angle, celui de l’affrontement, nous aurons de très mauvaises surprises à la sortie. Ceux qui gagnent aujourd’hui, ce sont les pays qui ont des stratégies, notamment dans le domaine économique, et qui sont loin de la caricature française sur le thème « Laissons travailler les entrepreneurs privés car le fruit de leur travail permettra à la France de se développer…» Penser comme cela, c’est avoir trois guerres de retard. Les pays qui dominent le monde aujourd’hui sont en situation de confrontation avec d’autres, ce ne sont pas des pays qui continuent de voir le paysage sur le thème de l’innovation… Nos politiques ne cherchent plus à réfléchir comme cela, c’est un travail de sape, parce qu’ils ont acté le fait que nous étions de toute façon à la remorque d’un système, l’Europe, et le pays qui influe sur l’Europe, c’est les États-Unis. Dans le meilleur des cas, il faut essayer de grappiller quelques miettes pour s’en tirer le mieux possible. On ne sort pas de cette vision. Pourtant, la démarche est simple. Nous travaillons sur les biotechnologies et la santé en ce moment. Quels sont les pays qui ont une stratégie de conquête dans ce domaine au niveau mondial ? Quel est le potentiel français ? Comment lui donner une démarche cohérente et avec quelles possibilités de financement ? Comment mobiliser des forces pour que nos politiques se mettent à penser ? Je souhaiterais un candidat qui mette sur papier très clairement au moins quelques axes d’orientation pour sortir de l’incantation et des propos creux. J’attends…

L’incantation, c’est finalement dire : « L’usine ferme, y’a qu’à confisquer le matériel et faut qu’on bloque l’argent des actionnaires… »

Je ne sais pas où situer cela… Même un homme comme Émile Zola aurait mieux écrit dans la période actuelle que ce type de propos, parce qu’il était lucide, lui, au moins…

Pourquoi nos dirigeants se laissent-ils aller vers cette trahison; alors que les solutions sont simples ?

Parce qu’il y a un refus de se battre pour ce pays.

En d’autres temps, cela s’appellerait de la trahison…

En d’autres temps, cela s’appelle de la trahison. Aujourd’hui, cela s’appelle de la débrouillardise, qui est plutôt très rentable pour toute une partie des gens qui sont dans le système. Ce qui manque à la France aujourd’hui, ce sont deux choses essentielles : d’abord, des gens courageux qui prennent des décisions, et un peuple unifié pour les soutenir. Sans ces deux conditions, on ne peut pas avancer. Pour l’instant, les gens courageux n’ont pas forcément envie de faire parler d’eux, ils font ce qu’ils peuvent, et le peuple unifié, on le cherche… C’est le vrai problème. Je crois que le grand problème de la France, c’est de ne pas avoir su tirer les leçons de l’histoire, alors que notre histoire est quand même riche en leçons. On a remis le couvercle sur la marmite et on ne cherche en aucun cas à essayer de regarder ce qu’il y a dans la marmite. C’est tout le problème. Il y a beaucoup de personnes qui pensent dans cette direction et qui ont envie de faire mais, il faut être réaliste, pour l’instant, il n’y a pas de mouvement de soutien digne de ce nom. Il y a peut-être un début de prise de conscience, parce que l’on voit bien dans quelle situation nous sommes, mais n’importe quel Français a bien compris que nous sommes dans une situation très mauvaise et face à une Allemagne qui nous raconte des belles histoires. L’Allemagne est d’abord en marche forcée pour retrouver une puissance qu’elle a perdue en 1945, ce qui n’est pas forcément la meilleure des nouvelles, d’ailleurs… Que va-t-on faire ? La pire des erreurs, c’est de se précipiter chez Madame Merkel ! Il faut d’abord rappeler à l’Allemagne qu’il n’y a pas de chèque en blanc après 1945, l’Allemagne a une dette qui n’a rien à voir avec celle à payer après le traité de Versailles, car l’Allemagne a commis la pire des horreurs dans l’histoire de l’humanité et que l’on n’effacera pas cela d’un coup de plume. On ne va pas laisser l’Allemagne repartir dans une dynamique de puissance après avoir commis autant d’erreurs que celle de la Seconde Guerre mondiale. J’invite les personnes à aller voir « Le Fils de Saul » qui se passe dans un camp de concentration. On devrait montrer ce film à tous les écoliers français afin qu’ils se souviennent que l’on ne peut pas oublier ce qui s’est passé durant la Seconde Guerre mondiale et que l’on ne peut pas lui signer un chèque en blanc, même en 2017, ce n’est pas possible, et qu’il est nécessaire de construire l’Europe en ayant cette mémoire. Si on ne l’a pas, ne venons pas pleurer après sur des problèmes qui risquent de nous apparaître comme très secondaires.

Récemment mis en ligne

Philippe Manoeuvre : émission du dimanche 19 mars 2017

Écoutez l’intégralité de l’émission de Philippe Manœuvre, Fauteuil Club, diffusée chaque dimanche à 10h sur …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *