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Christian Laurut : « Nos encours bancaires pourraient être ponctionnés par la société industrielle pour combler le déficit cumulé depuis la fin des Trente Glorieuses. »

Un économiste prédit la fin imminente de la société industrielle

La société industrielle, telle que nous la connaissons, serait-elle déjà sur sa fin ? Christian Laurut, ESSEC, a été chef d’entreprise dans des domaines aussi variés que l’agriculture biologique, l’économie sociale innovante, l’informatique et la formation. Il se définit comme un politologue prospectiviste « non aligné ». En effet, sa pensée relie la décroissance à la responsabilité individuelle et il se fonde sur l’idée que l’opportunité historique de faire triompher le concept d’une société responsable va survenir lorsque le déclin inéluctable de la civilisation industrielle actuelle s’installera.

Selon lui, la société industrielle représente une étape mineure et éphémère de la trajectoire humaine. Sévissant depuis 200 ans à peine sur une abscisse temporelle de 3 millions d’années, elle va très bientôt se trouver confrontée à la raréfaction inéluctable des ressources naturelles qu’elle utilise, à la dégradation de l’énergie qu’elle fabrique et à un solde cumulé du déficit de son compte d’exploitation, devenu impossible à rembourser. Cette triple perspective est bien celle d’une « faillite annoncée ». Christian Laurut vient d’éditer un nouveau livre, « La faillite annoncée de la société industrielle », qui est en vente directement sur son site christianlaurut.com.

Kernews : Vous annoncez la fin de la société industrielle, qui n’aura en fait duré que 200 ans. C’est un constat assez pessimiste…

Christian Laurut : Non. Pessimiste, cela voudrait dire que ce qu’il y a maintenant est mieux que ce qui était avant et, si l’on doit revenir en arrière, ce serait moins bien. Donc, si l’on pense le contraire, on est optimiste… Dans la première partie du livre, j’essaie de démontrer que nous allons vers la faillite et que le système mis en place par la société industrielle il y a 150 à 200 ans n’est pas viable… Et il y a une deuxième partie : c’est une histoire de politique-fiction, où j’essaie d’inventer l’histoire qui n’a pas encore eu lieu. La deuxième partie est une illustration de ce qui va se produire après la faillite. Mais la première partie est tout à fait concrète et objective.

On parle souvent de faillite en évoquant la crise financière et les dépenses publiques, or vous allez plus loin en annonçant une faillite générale…

On va prendre le terme tel qu’il est défini dans la comptabilité d’une entreprise. La société industrielle est considérée comme une entreprise, la société française est devenue une entreprise à partir du XVIIIe siècle, avec la prise du pouvoir par les marchands, tous les autres pays ont suivi le même système et, aujourd’hui, nous avons un holding au niveau mondial avec un certain nombre d’entreprises qui sont des nations. C’est de ce point de vue que je parle de faillite. La première cause est assez connue : c’est la fameuse cause thermodynamique. Pour très rapidement résumer, notre société industrielle et métallurgique est basée sur l’utilisation conjointe de l’énergie et des minerais. Or, nous allons manquer d’énergie et de minerai, donc la machine ne pourra plus tourner et nous allons donc avoir une faillite économique. La production ne pourra plus s’effectuer, parce que nous n’aurons plus la matière et l’énergie nécessaire pour réaliser ce processus. C’est l’approche de la décroissance qui est inéluctable.

Les sociétés ne sont-elles pas en train de se préparer à cela à travers les énergies renouvelables ?

Nous n’y croyons pas. C’est d’ailleurs développé dans « L’imposture écologiste » et, aujourd’hui, nous avons une résonance encore plus grande sur cette analyse avec le développement de nombreuses mouvances, que nous allons classer sous l’étiquette de collapsologie, à savoir que la société thermo-industrielle n’aura plus les moyens de fonctionner même avec le leurre des énergies renouvelables. Mais ce que j’ajoute, comme deuxième cause de faillite, qui n’est pas tellement développée, c’est une raison comptable. Indépendamment de la machine qui s’arrête parce qu’il n’y a plus de carburant, nous avons modélisé le fonctionnement de la société industrielle depuis 1850 et nous avons établi ce qu’elle n’a jamais établi : c’est-à-dire un compte d’exploitation. Les comptes des nations sont aujourd’hui livrés sous forme de PIB, c’est-à-dire sous la forme d’un chiffre d’affaires. On a un chiffre d’affaires qui augmente et, tant que le chiffre d’affaires augmente, c’est une bonne chose. Or, tout chef d’entreprise sait bien que l’on peut avoir un chiffre d’affaires qui augmente, mais avec un bénéfice qui se creuse. C’est exactement le cas de la société industrielle, parce qu’il y a des charges cachées qui ne sont pas incluses dans le PIB. C’est tout simplement le stock de ressources naturelles qui diminue, donc il y a lieu d’inscrire en comptabilité une variation de stocks négative, chose qui n’est pas faite. Il y a des provisions pour déperdition de ressources naturelles renouvelables au niveau de l’humus des sols, des provisions pour régénération de la composante naturelle des sols, parce qu’il va falloir régénérer les sols qui ont été détruits par l’agriculture industrielle, et puis des provisions pour accidents nucléaires et démantèlements nucléaires qui ne sont pas comprises dans le PIB. On a chiffré tout cela, pour la France, à 550 milliards par an de charges cachées qui ne sont pas comptabilisées dans la comptabilité nationale. Aujourd’hui, tout chef d’entreprise est tenu de sortir un compte d’exploitation en fin d’exercice, avec des charges et des produits, mais pas l’État-nation. L’État-nation n’est tenu que de produire son chiffre d’affaires. Mais si l’on fait le compte d’exploitation de l’État-nation, on va trouver 550 milliards de déficit chaque année pour la France. Si l’on fait un cumul depuis la fin des Trente Glorieuses, on va arriver à une somme de l’ordre de 24 400 milliards d’euros ! Cela veut dire que nous avons un système industriel qui fonctionne à perte, cette perte représente une somme importante et, un jour, il va bien falloir trouver une solution. Donc, la machine ne pourra plus continuer à fonctionner, parce qu’il n’y a plus de minerai et d’énergie, et l’entreprise va se retrouver en banqueroute parce que le jour où il faudra rembourser la dette, on ne pourra plus le faire.

Cette faillite de la société industrielle, nos enfants ou nos petits-enfants vont la connaître, car vous ne vous situez pas sur un temps de plusieurs générations…

On ne chiffre pas le délai. On peut chiffrer les charges cachées, le déficit cumulé, mais on ne sait pas combien de temps cela peut durer. Si l’on regarde ce qui se passe au niveau de l’entreprise ordinaire, on a un certain nombre d’entreprises qui tournent à perte avec un déficit qui se creuse. Mais les apports en trésorerie permettent à l’entreprise de continuer de fonctionner. Aujourd’hui, ces apports en trésorerie, c’est la création monétaire ex nihilo qui permet de masquer le déficit comptable. On ne sait pas combien de temps cela va durer. On est certain que l’on va manquer de ressources physiques et qu’il va falloir rembourser un déficit.

Peut-on penser qu’un redressement va s’opérer grâce à la prise de conscience collective que nous avons sur le gaspillage planétaire et qu’avant cette faillite, nous aurons peut-être trouvé un modèle plus équilibré ?

D’un point de vue thermodynamique, c’est-à-dire de l’utilisation des ressources finies, ce n’est pas en économisant que l’on va régénérer les produits qui sont déjà utilisés. On peut ralentir, effectivement, en tirant moins sur les ressources naturelles, mais si l’on regarde la courbe d’utilisation des ressources naturelles depuis le Néolithique, on s’aperçoit qu’il y a une droite horizontale jusqu’en 1800 et que la courbe monte à partir de 1800. Si l’on revient sur cette courbe horizontale, effectivement, on va ralentir. Mais cela veut dire que l’on reviendra à une société qui n’utilisera que des ressources renouvelables, comme on l’a fait depuis 10 000 ans, et comme on le faisait avant le néolithique au temps des chasseurs, pêcheurs et cueilleurs. Maintenant, si l’on se place d’un point de vue comptable, c’est un petit peu plus inquiétant parce que tout le monde sait bien que lorsque l’on a un déficit, même s’il est masqué par des prêts de trésorerie, il y a bien un jour où il faut payer l’addition. L’addition, cela peut être nos encours bancaires qui pourraient être ponctionnés par la société industrielle pour combler le déficit cumulé depuis la fin des Trente Glorieuses.

C’est déjà d’actualité…

Oui, le FMI a déjà proposé de faire un prélèvement de 10 % sur tous les encours bancaires des citoyens au-delà de 100 000 euros, simplement pour combler la dette publique. La dette publique, par exemple pour la France, c’est 50 milliards d’euros par an, alors que les charges cachées sont de l’ordre de 550 milliards d’euros. Si l’on envisage un prélèvement de 10 % simplement pour rembourser la dette de l’État, cela risque très vite d’aller vers les 100 % pour combler l’intégralité de la dette.

On n’entrevoit donc aucune solution pour s’en sortir, si ce n’est de revenir à une société quasi moyenâgeuse dans les décennies qui viennent ?

Je ne fais pas de pronostic, mais une analyse et je ne demande qu’à être contredit ! J’espère être contredit par un raisonnement qui viendrait démonter les arguments que j’apporte et que je ne suis pas le seul à défendre, d’ailleurs. Vous pouvez constater que c’est un raisonnement qui est de plus en plus repris. Lorsque l’on parle de l’implosion monétaire, c’est le même type de raisonnement, mais certains pensent que l’implosion monétaire se situe à une échéance beaucoup plus proche que celle liée à la difficulté d’approvisionnement en ressources naturelles.

Ainsi, on continue de faire la fête et de danser, comme sur le Titanic…

Je ne suis pas loin de penser qu’il faut continuer de faire la fête, parce que notre génération a la chance d’avoir vécu la bulle la plus extraordinaire de l’histoire de l’humanité… C’est une bulle qui ne dure que depuis 150 ans, ne l’oublions pas ! Si l’on se place uniquement depuis le Néolithique, je ne parle même pas de Lucy, donc 150 ans sur 10 000 ans, c’est une seconde par rapport à une semaine… Si le début de la société humaine organisée avait démarré il y a une semaine, le système dans lequel nous vivons aujourd’hui dure depuis une seconde seulement ! C’est dire le peu de recul que nous avons. Nous ne savons pas du tout si notre système peut constituer un référentiel durable, mais nous savons que le référentiel ancien, qui ne fonctionnait que sur les ressources naturelles et que sur la création monétaire en contrepartie d’une valeur échangeable, a duré pendant 10 000 ans.

Nos dirigeants politiques ne savent-ils pas, inconsciemment ou consciemment, ce qui est en train de se préparer et ne sont-ils pas en train de préparer les peuples qui font la fête à se serrer la ceinture, avec une baisse progressive du pouvoir d’achat, un recul des libertés individuelles, une hausse des impôts, comme s’il s’agissait de nous conditionner progressivement à vivre avec beaucoup moins que la génération précédente, sans doute pour éviter une révolution mondiale ?

Je ne sais pas si les hommes politiques pensent aussi loin et de façon aussi complexe… Ils pensent au maximum au niveau tactique. Ils vivent au jour le jour… La grille de lecture de notre société actuelle, c’est le profit : je fais du profit, je suis dans le vrai ; je ne fais pas de profit, je suis dans le faux… Les hommes politiques sont les VRP numéro un de ce dispositif. Donc, ils ne vont pas chercher aussi loin. Ils vont simplement chercher ce qui marche aujourd’hui et ce qui risque de marcher demain, mais sur un terme de 24 heures. Vous allez me répondre qu’il y a des Sommets de la Terre et que, dans la mesure où ces thèmes peuvent être porteurs de rentabilité, oui, ils vont le faire… Les énergies vertes, oui, dans la mesure où ils peuvent développer un capitalisme vert sur des énergies vertes non rentables, mais subventionnées par la spoliation fiscale, alors on fabrique ce nouveau capitalisme… Mais pour faire l’analyse que je fais en disant qu’ils vont faire tout ce qui est possible pour le bien commun afin d’amortir au maximum ce qui, inéluctablement, va survenir, je n’en suis absolument pas persuadé… Lorsque l’on était sur la ligne horizontale de la société qui fonctionnait sur des ressources renouvelables, nous étions 300 millions jusqu’en 1600, or nous serons bientôt 10 milliards… Au-delà de cette analyse sur le processus industriel et l’impossibilité de rembourser le déficit, c’est sans doute le problème démographique qui sera le plus difficile à régler.

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