L'invité de Yannick Urrien

Danielle Schroder : « Je me suis sentie sale parce que je ne portais plus la vie, mais la mort. »

Une Nazairienne témoigne sur la perte d’un enfant in utero.

Danielle Schroder était convaincue qu’elle allait donner la vie, mais elle a appris à la maternité que son bébé était déjà mort dans son ventre. De nombreuses femmes sont confrontées à cette terrible situation, mais cela reste un sujet tabou et c’est pour cette raison qu’elle a voulu témoigner dans un livre bouleversant. Elle s’adresse aux couples qui vivent un véritable cauchemar lorsqu’ils doivent affronter ce drame car les proches ne savent pas comment intervenir pour soutenir une femme qui pensait mettre un enfant au monde. La perte d’un bébé in utero est une inimaginable souffrance, souligne Danielle Schroder, qui habite à Saint-Nazaire et qui est venue en voisine dans le studio de Kernews pour nous présenter son livre. Elle tient à remercier le biographe Christophe Tézier qui l’a aidée à rédiger cet ouvrage. Par ailleurs, pour l’achat de chaque exemplaire, 10% sont reversés à l’association « Sa Vie », une structure d’aide au développement de la recherche sur le syndrome de la mort subite ou inexpliquée du nourrisson.

« Maman et pourtant. De la vie à la mort in utero » de Danielle Schroder est publié aux Éditions Edilivre.

Kernews : Vous racontez la perte de votre bébé décédé in utero. Dans sa préface, le docteur Georges Picherot explique que ce drame relève d’un effondrement familial, qui ne peut jamais être préparé, ni effacé, car lorsque l’on vous voyait avec votre joli ventre, on disait que vous portiez la vie…

Danielle Schroder : On porte la vie mais, malheureusement, on peut terminer en portant la mort…

Vous étiez enceinte et ce 26 février 2016 a été le plus horrible jour de votre vie…

C’était un séisme. En mai 2015, j’apprends cette bonne nouvelle : un enfant prend place en moi. J’attends le 1er juillet, jour de la Saint Thierry, et j’annonce à mon mari Thierry que je suis enceinte. Je l’annonce également à notre fils Lucas qui avait 9 ans à cette époque. Il saute de joie, puisqu’il rêvait d’avoir un petit frère depuis quelques mois. Lucas a eu 11 ans le 20 février dernier et Loris aurait eu 2 ans le 26 février. Ce qui est paradoxal, c’est que Loris a pointé son petit bout de nez le jour du terme de Lucas. On peut dire que notre fils aîné a un ange gardien… Alors, pendant ma grossesse, tout se construit, je suis une maman heureuse, il y a un papa content et un enfant joyeux. Franchement, rien d’anormal, une très belle grossesse. Mais j’ai quelques doutes quand même, parce qu’à la quarantaine on sait qu’une grossesse peut s’arrêter du jour au lendemain. Je l’avais dit à Lucas…

Pourtant, quand on porte la vie, on ne pense pas que l’on n’ira pas jusqu’au bout…

À un mois de grossesse, j’explique à Lucas qu’une grossesse peut s’arrêter du jour au lendemain quand on a 40 ans. Mais, après, on n’en parle plus. Il y a les premiers mouvements, les premières caresses sur le ventre, et j’explique à Lucas comment les choses se passent. Tous les trois mois, il y a une échographie et la dernière date du 29 janvier 2016. Tout est bien et c’est un beau bébé qui s’annonce. Le 12 février 2016, j’ai encore un doute, mais je fais confiance à ma gynécologue. Elle me demande comment les choses se passent et je lui dis que tout va bien. Elle commence à chercher le cœur du bébé, elle a des difficultés, mais elle me dit que c’est normal. D’un seul coup, on entend très vite des petits battements, mais comme la fréquence est trop basse, elle me dit qu’elle ne va pas enregistrer cela dans mon dossier.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Je ne sais pas… Aujourd’hui encore, je me conforte en disant que c’était bien mon fils… Mais je crois que j’aurai toujours un doute. Est-ce que c’était mon propre cœur ? Ce bruit était-il celui de Loris qui était déjà défaillant ? Mais je me dis que tout va bien et je ne pense absolument pas au drame. Je sens cet enfant bouger et je ne me pose pas la moindre question. J’appelle ma maman en lui expliquant que tout va bien, mais que l’on n’a pas pu enregistrer la fréquence parce que c’était trop rapide. En rentrant chez moi, je fais le même commentaire à mon mari. Mercredi 24 février 2016, le travail commence et, contrairement à Lucas qui est né par une césarienne, je ressens des contractions. Dans la nuit de jeudi à vendredi, j’appelle la maternité en expliquant que j’ai des contractions toutes les dix minutes et je demande ce que je dois faire. On m’explique que le travail va commencer et les contractions deviennent plus fortes. Je reste calme. Pendant un moment, lors du petit-déjeuner, je me tiens à mon réfrigérateur parce que je suis poussée par une grosse contraction. Mon mari dépose à l’école Lucas, qui dit à ses camarades que c’est un grand jour parce que son petit frère va arriver et je pars ensuite à la maternité avec le sourire. Nous arrivons aux urgences. Je suis heureuse. Je suis prise en charge à la Cité sanitaire de Saint-Nazaire. Tout va très vite et c’est un homme qui vient me faire passer les examens. Il pose le monitoring sur mon ventre. J’ai le sourire, mais il me dit qu’il va aller chercher une autre machine parce qu’il n’entend pas bien, car celle-ci est vieille… Il revient avec un autre appareil et je vois ses doigts tourner un bouton. Il coupe le son et il me dit à nouveau qu’il doit s’absenter quelques minutes.

Il avait déjà compris…

Oui. Il n’y avait d’ailleurs pas de problème avec le premier appareil… Il savait, mais il ne savait pas comment le dire. D’ailleurs, il n’a pas le droit de l’annoncer aux parents. C’est le gynécologue obstétricien qui doit faire cette annonce. Il me demande de l’accompagner pour passer une échographie. Je ne me doute absolument de rien. Mon mari avait déjà des doutes – il me l’a dit plus tard – mais il ne me fait rien ressentir. Dans la salle d’échographie, d’autres mamans viennent passer des visites et j’entends des rires. La gynécologue arrive, mais je ne m’aperçois de rien et je suis convaincue que je vais voir mon fils. On me bascule à gauche et la gynécologue me demande : « Depuis quand sentez-vous cette masse dans votre ventre ? » Effectivement, j’avais signalé que je sentais un genre de yo-yo, mais l’enfant prend tellement de place que l’on ressent évidemment des mouvements. Je lui réponds que je ressens cette masse depuis plus d’une dizaine de jours et elle me dit, alors que je vois l’enfant à l’écran : « Il n’y a plus d’activité cardiaque ». Je ne pleure pas, je ne comprends pas… Mon mari est effondré et il me tient la main. J’ai mis mes mains sur mon ventre et je me suis sentie sale parce que je ne portais plus la vie, mais la mort. À cet instant, j’ai demandé une césarienne parce qu’il était hors de question que je mette au monde un enfant mort. Je portais un enfant mort, mais mon corps travaillait.

Vous évoquez cela avec une sorte de détachement, comme sil s’agissait d’un film que vous veniez de voir, alors que l’on sait que c’est extrêmement angoissant et difficile à vivre. Finalement, écrire ce livre semble avoir constitué pour vous une thérapie…

Suite à ce cataclysme, il faut prendre conscience de tout cela mais, sur le moment, on passe de nombreuses analyses. On prend encore davantage conscience de ce qui arrive, comme si nous disions déjà au revoir à cet enfant. Une sage-femme vient nous expliquer comment se déroulent l’autopsie et la procédure pour les obsèques. Je suis dans un énorme brouillard.

Alors que cet enfant n’a pas encore vu la lumière du jour…

Et Loris est parti, tel une lumière…

Vous racontez dans votre livre la naissance de Lucas. Votre mari était militaire à l’époque, vous n’étiez pas encore dans la région. Vous confiez aussi avoir été enceinte quelques années avant cet événement douloureux, mais vous aviez alors décidé de ne pas garder ce deuxième enfant…

Je parle de cette IVG, parce que j’ai un tracé psychologique très fort. Je suis une maman qui porte des enfants, mais avec difficultés. J’ai été atteinte d’endométriose, une maladie qui paralyse tout le système de la grossesse. J’ai subi une opération avec des soins, des médicaments, un suivi obstétricien… Donc, entre le moment où l’on décide d’avoir Lucas et son arrivée, cinq ans se passent. Il faut faire appel à la procréation médicale. Il faut que le mari soit fort dans toutes ces étapes, parce que c’est un enfant qui est construit avec amour, mais pas par acte sexuel. Il faut prendre des médicaments, se rendre à des rendez-vous… Au bout de la troisième insémination, nous nous étions dit que ce serait la dernière. Mais le miracle est arrivé… Sept ans après l’arrivée de Lucas, nous ne voulions pas d’autres enfants. Ma sœur se marie en 2014 et c’est la fête… Mais je suis sous antidépresseurs parce qu’après la naissance de Lucas, j’ai fait une déprime post-partum. C’était très long et on m’a détecté un problème au niveau des neurones de l’humeur. Après ce mariage, nous partons en vacances dans le Sud et j’arrête mes antidépresseurs du jour au lendemain. Je tombe enceinte et, très vite, je retombe dans une phase de déprime. J’ai des envies suicidaires, je n’ai pas d’humeur et je n’ai pas d’humour. Un soir, je pique une colère, je ne me reconnais pas et je prends l’initiative d’arrêter cette grossesse. J’engage des démarches à Saint-Nazaire et, en mon âme et conscience, avec mon mari qui respecte mon choix, j’arrête cette grossesse au bout de huit semaines.

Deux ans plus tard, cet acte a retenti en vous…

Oui. Mon médecin traitant me dit ensuite que je dois prendre toute la vie mes antidépresseurs.

Vous évoquez beaucoup les signes et les coïncidences. Pensez-vous que quelque chose nous dépasse ? 

Ou. Je crois qu’il y a une vie après la mort. Lucas a son ange gardien qui nous protège aussi. Après tout cela, je me suis mise à la lecture. J’ai lu beaucoup de livres sur le deuil et cela m’a fait prendre conscience de beaucoup de choses sur l’âme. À cette époque, j’avais 40 ans et je n’avais jamais vu une personne décédée dans ma vie. J’ai compris qu’il ne fallait pas en faire quelque chose de négatif. Mon enfant n’est pas là, mais je dois le faire vivre différemment.

Dans le débat sur l’avortement, certains estiment que l’être humain est présent dès la première seconde, parce que c’est déjà une âme : avez-vous été amenée à réfléchir à tout cela ?

J’irai même plus loin, en disant que c’est à partir du moment où l’on a envie d’un enfant, qu’il est déjà là… Pour moi, la conception de l’enfant est déjà dans la pensée. Vous comprenez donc pourquoi j’ai regretté cette IVG… Mais c’était une mauvaise période.

Au moment où cela s’est produit, Lucas avait neuf ans. Il n’était déjà plus un enfant, mais ce n’était pas encore un adolescent et on comprend que quelque chose de terrible s’est passé… Comment avez-vous géré cela ?

Quand j’étais à la maternité, Lucas dormait chez un copain. Mon mari va le chercher, mais il n’a pas pu lui dire un seul mot dans la voiture. Il lui a simplement dit que sa maman allait bien. À la maternité, Lucas arrive avec des chocolats. Il cherche quelque chose dans la chambre, mais je lui rappelle ce que je lui avais dit et qu’une grossesse pouvait entraîner des complications : « Loris est parti rejoindre les anges ». ll s’est mis en position de fœtus dans le fauteuil et il a pleuré toutes les larmes de son corps… On l’a laissé dans sa colère et il s’est remis petit à petit. Le soir, Lucas avait pris deux ans d’âge en une journée… Il est revenu et il m’a dit : « Nous ne serons pas les seuls, d’autres familles perdront leurs enfants, c’est la vie… ». Finalement, ce qui a sauvé Lucas, c’est le fait de lui avoir parlé quelques mois plus tôt.

Après un tel drame, certains couples éclatent… Quelle a été votre situation ?

Il faut être deux pour faire un enfant et j’estime qu’il faut rester à deux si l’enfant nous quitte. Mon mari m’a demandé d’être fort pour lui et je lui ai fait cette promesse. J’ai aussi promis à Lucas que sa maman ne lâcherait pas et j’ai promis à Loris d’aller jusqu’au bout. Donc, j’accompagne mon mari en permanence et il est là aussi.

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