L'invité de Yannick Urrien

David Koubbi : « L’appareil judiciaire et l’appareil politique se mettent à dysfonctionner lorsqu’il y a un dossier sensible et ce n’est jamais au service du justiciable et du citoyen. »

Entretien exclusif avec l’ancien avocat de Jérôme Kerviel et auteur d’« Une contestation française »

David Koubbi est l’un des avocats les plus médiatiques de Paris. Il a notamment été l’avocat de Jérôme Kerviel et il travaille sur de nombreux dossiers sensibles. Il a publié en mars dernier « Une contestation française », un livre dans lequel il dénonce une justice dévoyée par les politiques pour en faire une arme au service des puissants. Toutefois, malgré le changement de gouvernement, aucune réforme de fond n’a été menée. David Koubbi, qui refuse de nombreuses demandes d’interviews, a accepté de répondre aux questions de Yannick Urrien pour faire le point sur sa vision de la justice en cette fin d’année 2017.

« Une contestation française. Pour une justice, une politique et une finance au service des citoyens » de David Koubbi est publié aux Éditions Don Quichotte.

Entretien entre Yannick Urrien et David Koubbi

Kernews : Votre livre est sorti avant l’élection présidentielle, or j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle à vous annoncer : on aurait pu espérer que cet ouvrage ne soit plus d’actualité, parce que le gouvernement aurait pris à bras-le-corps la question de l’indépendance de la justice… Mais la bonne nouvelle, pour votre éditeur, c’est que votre livre sera loin d’être dépassé pour l’élection présidentielle de 2022 !

David Koubbi : Malheureusement, je crains que vous n’ayez raison… Ce livre ne se périme malheureusement pas avec l’élection d’Emmanuel Macron et l’avènement d’un nouveau gouvernement et parlement. Si nos dirigeants ont fait mine de prendre le problème à bras-le-corps, à travers cette fameuse loi de moralisation de la vie publique et politique, on a bien compris que tout cela n’était que de la poudre aux yeux. Et si l’on voulait avoir des gouvernants qui fassent preuve de probité, il nous faudrait l’imposer et cesser d’attendre que cela tombe tout cuit, car en réalité je ne pense pas que cela tombera tout cuit…

Depuis longtemps, vous sentiez que la justice ne fonctionnait pas de la manière dont on pouvait l’idéaliser, mais ce constat a été amplifié au moment de l’affaire Kerviel dont vous avez été l’avocat…

D’abord, il n’y a pas d’affaire Kerviel, c’est une affaire « dite Kerviel », mais c’est surtout une affaire Société Générale, qui est loin d’être réglée. Et je crains qu’elle ne le soit jamais, faute de volonté des pouvoirs publics d’aller chercher les responsabilités là où elles sont. J’avais un pressentiment, mais aussi un certain nombre d’éléments, qui me permettaient d’avoir une conviction très ancrée sur le dysfonctionnement de ce système. On observe que l’appareil judiciaire et l’appareil politique se mettent à dysfonctionner lorsqu’il y a un dossier sensible et ce n’est jamais au service du justiciable et du citoyen. Dans ce combat contre la Société Générale, la policière en charge de l’affaire, ainsi que la procureure en charge de l’affaire, disent que le dossier a été truqué et qu’elles ont subi des pressions. Elles dénoncent des faits relevant de qualifications pénales précises et l’on voit bien qu’il n’y a aucune volonté politique d’aller creuser pour que nous sachions, nous Français, ce qui s’est réellement passé… Je veux plutôt dire que l’on sait ce qui s’est passé, mais aucune conséquence n’a été tirée de cela, à l’exception de quelques attaques contre nous… Par exemple, on a perquisitionné mon cabinet pour trouver cet enregistrement que nous tentions de donner à tout le monde depuis plusieurs mois, nous avons été placés en garde à vue, on est venu nous embêter sur des sujets de protection de la vie privée de la procureure, puisqu’elle aurait été enregistrée à son insu, sans jamais regarder quel est le fond qui est dénoncé. Voilà comment fonctionne le système aujourd’hui en France ! Et lorsque j’entends notre président de la République parler de la moralisation de la vie publique et politique, je souris un peu, car il serait très simple d’avoir une vie publique et politique morale. Par exemple, nos élus ayant détourné la loi ou des fonds sont-ils éligibles à vie ? Ce n’est pas très compliqué… Ensuite, ils devraient être tenus de rembourser le montant de leurs détournements sur leurs deniers personnels. À ce moment-là, on serait certain que ces gens-là ne feraient plus de la politique pour tenter de nous flouer. Je vous rappelle que l’ancien ministre de la Justice qui portait cette loi a été contraint de démissionner ! Même s’il n’est pas très élégant de nommer les gens, il faut le dire quand même, c’est Monsieur François Bayrou. Vous voyez, on a des prénoms et des noms ! Nos institutions savent nous mener quand il s’agit de nous faire rendre des comptes, il faut que ces gens se souviennent qu’ils sont aussi nos salariés !

Mais le paradis existe-t-il sur Terre ? Dans le monde entier, la justice n’est-elle pas finalement au service des plus puissants ou de ceux qui ont le pouvoir ?

La réponse est contenue dans la question et je suis obligé d’être d’accord avec vous. Mais je peux aussi vous répondre que nous sommes des Français. Ce n’est pas comme n’importe quelle autre nationalité au monde. Nous avons une capacité d’analyse, une capacité de résistance, une capacité de soulèvement et aussi une capacité de montrer aux autres pays la façon dont les droits de l’homme sont nés, se sont articulés et prospèrent aujourd’hui. Il y a toujours un pays où la loi du plus fort règne mais, dans notre pays, nous savons bien qu’être Français c’est aussi la capacité de résister, de se poser des bonnes questions et de travailler pour l’intérêt général.

Vous avez suffisamment de culture et de relations pour savoir qu’en France on ne va pas envoyer directement en prison un opposant, comme on le ferait en Turquie, mais on va s’arranger pour le mettre à la rue financièrement…

C’est ce que font tous les systèmes ! Puisque vous comprenez cela, sachez que nous avons un examen de conscience collectif qui passe aussi par une réflexion individuelle qui doit amener une seule question : maintenant que l’on sait cela, que fait-on ? Je sais bien que l’on fait toujours la révolution avant le 17 du mois, parce qu’après le 17 du mois on regarde ce que l’on a dans son congélateur car les temps sont durs et il y a tout un système de subventions qui est destiné à ce que ce bon peuple de France ne se soulève pas…. Tout cela a été analysé, il y a beaucoup de doctrine sur ce sujet, mais en réalité nous disposons aujourd’hui d’une arme qui n’existait pas il y a quelques années, les réseaux sociaux, qui nous permettent de faire circuler l’information et d’attendre des gens qui nous dirigent qu’au minimum ils ne soient pas en train de détourner l’argent public et les institutions judiciaires à leur profit et celui de leurs petits copains. Ce livre dit aussi une autre chose :  j’ai constaté au cours de ces 20 dernières années, parce que j’ai toujours travaillé sur des dossiers compliqués, que nous étions opposés à des fortes parties et j’ai été en mesure de voir que cela ne tombe jamais tout cuit. Ceux qui sont donnés perdants initialement peuvent connaître des retournements à force de combats, à force de travailler et à force d’essayer de s’unir… Généralement, on a toujours tous attendu d’être d’accord sur tout, or on ne peut pas être d’accord sur tout et mon livre « Une contestation française » fait la proposition suivante : peut-on parvenir à s’unir sur nos contestations compatibles ? Par exemple, vous pouvez être pour le nucléaire et moi contre le nucléaire, vous pouvez être un amateur de viande et moi végétarien, mais si l’on a compris que la finance déraillait et que nos politiques ne faisaient pas le job pour lequel ils ont été élus, avec des avantages exorbitants, eh bien, on peut unir ces contestations compatibles. Nous ne sommes pas d’accord sur tout, mais nous sommes d’accord sur ce que nous ne voulons pas et, à cet égard, nous devons travailler ensemble. J’ai beaucoup croisé de personnalités avec lesquelles il y avait des choses à faire, alors que nous avions des points d’achoppement sur tel ou tel sujet. J’ai essayé de réfléchir à un schéma que nous avons mis en œuvre dans un certain nombre de dossiers, y compris dans un passé proche, et l’on voit que cela fonctionne. Mon cabinet travaille à Londres sur le scandale Euribor, nous avons eu l’honneur de travailler au service de Jérôme Kerviel contre la Société Générale et nous voyons bien que des gens venus de l’extrême gauche à la droite souverainiste peuvent s’unir pour une plus grande clarté du fonctionnement de la finance. Cette idée de contestation compatible est une belle idée et l’on n’est pas obligé de voter dans le même sens aux élections municipales pour être d’accord sur certains points.

Peut-être que les puissants ont compris cela et qu’en réaction ils distraient l’opinion publique avec des fariboles, comme sur un député qui ne paie pas ses contraventions ou un autre qui se retrouve interdit de gestion… Pendant que l’on occupe le peuple avec des cacahuètes, on ne parle pas des gros dossiers…

Vous avez raison, cela s’appelle des hochets médiatiques, cela s’appelle agiter des faits divers médiatico-judiciaires pour ne pas traiter les dossiers de fond. Je vois que vous faites référence à une députée qui est interdite de gérer et qui est maintenue dans son poste de députée de la République, Claire O’Petit. Nous sommes dans un système où si, un jour, vous ne pouvez plus gérer votre radio en raison d’une interdiction de gestion, vous aurez le droit de promulguer des lois pour le compte de la Nation ! Cela peut interroger l’opinion. Mais qu’est-ce qu’ils vont faire de cela ? Le plus souvent, la réponse est rien, parce qu’il est plus pratique de ne rien faire ! Ce n’est pas une critique, mais un constat. Je crois qu’il faut arrêter avec les faits divers, comme se jeter sur le dernier qui a été dénoncé en se donnant l’impression que l’on est acteur de quelque chose, alors qu’en réalité nous sommes simplement les figurants d’une farce dont le seul objectif est de ne pas changer quoi que ce soit à ce qui existe aujourd’hui. Beaucoup de gens pensent que cela va mal se terminer. Notre pays est en capacité de se soulever et, quand il le fait, il ne le fait pas avec une exacte légèreté.

Ne craignez-vous pas que votre discours renforce celui des complotistes qui affirment qu’il existe bien des « clubs » qui tiennent la justice et la finance ?

Oui, mais c’est le cas ! C’est une question que je me suis posée. Je suis un garçon rationnel, je travaille sur pièces, en fonction de ce que dit le droit, et non sur des sujets de complot… Votre question est tout à fait légitime. Cependant, quand on veut qu’un message ne passe pas, on dézingue le messager parce que, si le messager n’est pas fiable, le message qu’il porte sera inaudible. Dans ce livre, ce n’est pas une histoire de complot. Je suis avocat à la Cour d’appel de Paris, je livre des faits avec des annexes datées et je sais que vous les avez minutieusement étudiées. La différence entre un complot et une contestation, ce sont les faits et les preuves. Ceux qui voient un complot n’ont pas lu le livre ou n’ont pas envie de comprendre. Ce qui m’intéresse, c’est de nommer. Dans cette nouvelle stratégie, il convient de nommer ce que nous combattons. Si je vous dis que l’institution a dysfonctionné, en réalité je ne vous dis rien. Mais si je vous dis que tel magistrat, avec son nom et son tribunal d’attachement, a dysfonctionné, en apportant toutes les preuves, c’est tout l’inverse que de faire un pot commun en généralisant et en tentant de jeter le discrédit sur l’ensemble de l’institution. C’est parce que j’aime ce métier et cette matière qu’est le droit, que je crois qu’il faut nommer pour ne pas prendre le risque de laisser croire aux gens que tous les magistrats et que tout l’appareil judiciaire dysfonctionnent. Dans la réalité de notre exercice, nous avons un très beau système judiciaire qui, la plupart du temps, fonctionne très bien quand il n’y a pas des intérêts à protéger de la part de l’institution et de notre gouvernement. Ce qui ne va pas, c’est quand notre gouvernement se mêle de choses dont il n’a pas à se mêler. L’extrême majorité de nos magistrats sont des gens d’une extrême probité, qui sont très attachés à la mission qui est la leur.

Allez-vous vous engager en politique ?

Ce n’est pas l’objet de ce livre. L’objet est de rendre compte de ce que nous avons observé et des preuves que nous avons pu collecter au cours de ces années pour montrer en quoi le fonctionnement de l’appareil judiciaire n’est pas conforme avec le fonctionnement théorique de nos institutions. Ce qui fait de notre pays une démocratie, c’est la justice indépendante. Si notre justice n’est plus indépendante, alors nous ne sommes plus dans un système démocratique. Je lance un appel à mes confrères avocats et magistrats pour qu’ils se rapprochent de moi. Faire de la politique, ce n’est pas dans mes projets pour le moment. Pour l’instant, je veux faire mon boulot le mieux possible et continuer à avoir une activité citoyenne. En ce moment, je passe beaucoup de temps à refuser des demandes d’interviews, parce qu’il faut avoir quelque chose à dire et je n’ai pas envie de figurer dans un barnum médiatique.

Je sais que vous refusez de nombreuses interviews et je vous remercie d’avoir eu la confiance d’accepter cette conversation…

Cette confiance vous est acquise et nous savons tous les deux pourquoi.

Valider