Fabrice Grimal : « Ce qui est révolutionnaire, c’est un état de misère générale et c’est surtout un décalage entre le peuple et les élites. »

Et si la jeunesse française se préparait à une nouvelle révolution ?

Fabrice Grimal a 37 ans. Diplômé de l’ESSEC, il dirige une start-up dans le domaine de la musique et il incarne cette nouvelle jeunesse qui ne croit plus dans nos institutions et qui s’intéresse aux mouvements d’idées alternatifs. Dans son livre, ce jeune « geek » livre une réflexion musclée sur la situation politique et sociétale française, en faisant le constat d’une paupérisation croissante des salariés et des entrepreneurs, et d’une baisse du niveau de vie des retraités qui ne peuvent plus aider leurs enfants ni leurs petits-enfants… Cela, d’un regard cruel du peuple à l’égard des élites qui sont discréditées et d’une absence de confiance à l’égard des institutions, y compris de la justice. Pour l’auteur, tous ces facteurs sont annonciateurs d’une révolution. Il pose l’hypothèse d’une révolution qui interviendrait en 2023, un an après l’élection présidentielle de 2022, qui verrait la réélection d’Emmanuel Macron… Yannick Urrien a rencontré Fabrice Grimal chez son éditeur, Jean-Cyrille Godefroy, pour une interview diffusée sur Kernews. La vidéo de l’entretien intégral, dont nous publions quelques extraits, est disponible sur le site de Kernews.

« Vers la Révolution. Et si la France se soulevait à nouveau ? » de Fabrice Grimal est publié aux Éditions Jean-Cyrille Godefroy.

Kernews : Vous estimez que la révolution interviendra en 2023, mais vous n’allez pas jusqu’à dire que les gens descendront dans les rues avec des fourches et des fusils, c’est bien plus subtil… À la fin du livre, vous romancez un blog de la révolution et l’on découvre que le héros, en l’occurrence vous-même, est né à Saint-Nazaire…

Fabrice Grimal : Ce n’est pas vraiment moi… Il a fallu que j’invente un personnage pour le blog et, pour mettre en mouvement tout ce que j’explique dans le livre, j’ai voulu humaniser cela en concluant l’ouvrage avec une fiction. Évidemment, on met toujours beaucoup de soi : le héros est plus jeune que moi, il vient d’une région que je connais, c’est-à-dire Saint-Nazaire, et il débarque à Paris où il se retrouve embarqué dans le feu des événements.

L’ensemble du livre comporte une analyse de la situation actuelle et aussi une enquête approfondie sur les révolutions. D’abord, dans tous les pays où il y a eu des révolutions, la population disait toujours « Cela ne se produira jamais chez nous… »

Exactement. Tout le monde disait cela… Même les révolutionnaires disaient cela la veille ou l’avant-veille, que ce soit Robespierre, Desmoulins ou Lénine… Aucun d’entre eux ne s’attendait à faire une révolution, puisque même Lénine disait à ses amis : « On fait ce que l’on peut pour faire avancer les choses, mais il est certain que je ne verrai jamais cette révolution de mon vivant… » La révolution a toujours été une surprise, car on pensait que le régime était totalement immuable et que rien ne pourrait l’abattre jusqu’à la veille ou l’avant-veille des événements.

On a toujours tendance à penser qu’une révolution surgit lorsque le peuple est en pleine misère, or vous confirmez qu’il ne faut pas croire que ce sont la famine et la pauvreté qui entraînent une révolution…

Ce n’est pas automatique du tout. Au contraire, quand on a vraiment faim, on doit passer son temps à trouver à manger pour sa famille et ses enfants, et on n’a pas vraiment le temps de se lancer dans des considérations politiques et de se déplacer pour contester… On doit d’abord manger. Il n’y a pas plus anti-révolutionnaire que la famine ! En revanche, ce qui est révolutionnaire, c’est un état de misère générale et c’est surtout un décalage entre le peuple et les élites, un décalage croissant qui paraît inéluctable. C’est-à-dire lorsque l’on n’a pas les cartes permettant de changer les choses pour aller vers une autre direction.

C’est ce qui se passe en France, puisque vous expliquez que plus un jeune ne peut espérer devenir riche en étant salarié…

On n’est jamais devenu riche par le salariat, mais aujourd’hui encore moins ! À l’époque de mes parents, il y avait la sécurité de l’emploi, même lorsque l’on n’était pas fonctionnaire. Les entreprises faisaient confiance aux salariés, les salaires augmentaient, alors qu’aujourd’hui tout stagne. On sait qu’avec un salaire très correct on arrivera à peine à rembourser l’emprunt de sa maison et qu’il ne restera plus rien à donner aux enfants… Évidemment, plus de résidence secondaire, puisque c’est le coup de bâton… Pendant ce temps, on apprend que Bernard Arnault a gagné 800 euros par seconde l’année dernière et qu’il a gagné en une année de quoi payer la moitié de l’impôt sur le revenu des Français à lui tout seul ! Les inégalités ne font qu’augmenter, l’écart se creuse sans cesse, et c’est cet écart qui est important, plus que la misère absolue.

Ce constat, qui était un peu provocateur il y a quelques années, plus personne ne le remet en cause… Ensuite, il faut que l’armée bascule, mais en ce qui concerne la police, vous rappelez qu’elle protège tous les pouvoirs jusqu’à la dernière seconde…

La police, c’est sa fonction historique, alors que l’armée se place au-dessus, dans l’intérêt du peuple et dans l’intérêt de l’armée elle-même. Et, quand elle sent que le pouvoir se délite totalement, elle sait que cela va l’impacter et elle réagit toujours plus vite que la police. La police est au contact quotidien de la délinquance et, quand on lui dit qu’il faut arrêter les gens qui cassent des vitrines, elle les arrête… On constate cela dans tous les pays où il y a eu des révolutions, notamment au moment des printemps arabes. Ils auraient pu descendre trois ou quatre fois plus nombreux en Égypte ou en Tunisie, mais ces pays n’auraient pas changé de régime si l’armée n’avait pas laissé tomber les régimes en place. La prise de la Bastille, c’est bien gentil, mais on n’aurait pas eu d’armes pour attaquer la Bastille si les Gardes suisses n’avaient pas laissé la foule entrer aux Invalides. S’ils avaient écrasé cette foule, il n’y aurait jamais eu de 14 juillet… C’est toujours des défections dans les corps constitués qui permettent un changement de régime. Cela m’amène à étudier l’état d’esprit de l’armée dans un chapitre du livre et il y a beaucoup à dire là-dessus, avec régulièrement des déclarations assez tonitruantes.

La jeunesse est désespérée et, pour l’instant, cette jeunesse survit parce qu’il y a les parents et les grands-parents qui sont là… Mais vous expliquez que dans quelques années, ces jeunes ne seront plus aidés puisque les grands-parents n’en auront plus les moyens…

Il y a la CSG qui augmente, les revenus qui baissent ou qui stagnent, les personnes âgées qui vont devoir se payer des maisons de retraite hors de prix et il n’y a plus que dans les classes aisées que les grands-parents font des gros chèques aux petits-enfants… Ces transferts intergénérationnels étaient en hausse à une période, mais on constate qu’ils baissent en ce moment. Ces transferts sont de moins en moins possibles. La France reste évidemment un pays riche, mais cette richesse est de plus en plus concentrée.

L’héritage est aussi en train de disparaître, ce qui signifie qu’il risque d’y avoir de sacrées surprises d’ici à dix ou quinze ans…

C’est une ambiance générale de chacun pour soi et c’est le chacun pour soi absolu, puisque les parents ne peuvent même plus aider leurs enfants. Les donations sont taxées, l’impôt sur les successions devient confiscatoire, on est obligé de vendre tous ses biens, le patrimoine ne se transmet plus… C’est vraiment chacun pour soi. Tout cela est bien symbolisé par notre président.

L’autre facteur déclencheur d’une révolution, c’est lorsque l’on constate que la démocratie n’existe plus, avec la confiscation du pouvoir par les élites et la bureaucratie européenne…

Il faut tous ces éléments pour que le peuple se sente dépossédé de son argent et de son droit de choisir un gouvernement qui le représente et qui puisse faire les choses qu’il a promises pendant sa campagne. Le problème, c’est que le peuple a le choix entre des gens qui promettent ce qu’ils sont obligés de faire – Emmanuel Macron était obligé d’appliquer le programme de l’Union européenne et il a promis de le faire – et des gens qui promettent l’inverse, mais qui ne pourront pas le réaliser, parce qu’ils ne seront jamais élus, parce que le système fait que certaines personnes n’ont aucune chance d’être élues. D’ailleurs, même une fois élues, l’Europe interdirait à ces personnes de faire les trois quarts de ce qu’elles ont dans leur programme. Cela vaut pour Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et d’autres candidats…

Vous incarnez cette nouvelle génération qui est finalement assez souverainiste et antilibérale…

Complètement. Je me situe quelque part entre Jean-Pierre Chevènement, Nicolas Dupont-Aignan ou François Asselineau, qui a beaucoup travaillé sur les mécanismes européens et leur fonctionnement. On est englué là-dedans. C’est un engrenage et on n’arrivera jamais à en sortir. Un engrenage, cela fait peur, on a mis le poignet et nous en sommes déjà à l’épaule…

Dans cette situation, vous observez que les gouvernants ont des attitudes de plus en plus dictatoriales… Il y a l’exemple récent de la limitation de vitesse à 80 km/heure… Parallèlement, le président de la République a une attitude « friendly » en faisant des selfies avec les gens qu’il croise dans la rue…

Cela abuse de moins en moins de personnes, car ce sont des artifices de communication. Le vrai fond de l’affaire, c’est qu’ils doivent appliquer un programme parce que l’Union européenne le leur demande et parce que ceux qui ont financé leur campagne demandent également cela. Mais quand on fait des sondages dans la population, cela vaut pour la France comme pour d’autres pays européens, les réponses sont toujours non à 60 ou 70 %, or il faut quand même appliquer des nouvelles mesures… Dans ces cas-là, on devient autoritaire. On fait la chasse aux fausses nouvelles sans se demander si le gouvernement ne serait pas le premier pourvoyeur de fake news ou si la presse officielle ne serait pas aussi pourvoyeuse de fausses nouvelles… Ce n’est pas grave, on va désigner les nouvelles qui ne plaisent pas au gouvernement et on va purement et simplement les interdire. Et, si l’on a le mauvais goût d’expliquer que ce sont des méthodes soviétiques, on risque gros…

En 2003, Colin Powell présente à l’ONU une fiole en expliquant qu’il s’agit des armes chimiques de Saddam Hussein : si quelqu’un écrit que c’est du bidon, il sera alors poursuivi pour fake news…

Et un juge aura le pouvoir de faire fermer en 48 heures le site Internet qui aura propagé cette fausse nouvelle ! Plus tard, on saura que c’est Colin Powell qui a donné la fausse nouvelle avec, derrière, plusieurs centaines de milliers de morts et la création de Daech ! Mais ce n’est pas grave, on ne se soucie pas des conséquences et le journal Le Monde va faire le Décodex, qui est un truc totalement totalitaire… C’est un journal qui se permet de juger ses concurrents en expliquant que tel concurrent est plutôt sympa et qu’il ne faut surtout pas aller lire tel autre… Cela n’a absolument aucun sens !

Le pouvoir d’achat des retraités va baisser au cours des prochaines années et vous estimez que, d’ici à 2023, il y aura 30 à 40 % de perte de revenus. Finalement, n’est-on pas en train de préparer les retraités à cette baisse de pouvoir d’achat à travers cette récente mesure sur la CSG ? L’idée n’est-elle pas de réduire progressivement la quantité dans l’assiette ?

La retraite Agirc-Arrco dépend beaucoup des taux d’intérêt. Avec les taux à 0 %, les caisses sont en quasi-faillite et elles attendent la remontée des taux avec beaucoup d’impatience. Cette remontée des taux va arriver, ce sera encore assez long – au moins deux ans – mais quand les taux remonteront, nous connaîtrons la prochaine crise financière. À ce moment-là, les actifs Agric-Arrco vont s’effondrer…

À cela s’ajoutent les conséquences des traités de libre-échange sur l’économie, le démantèlement des services publics dans les villes moyennes, la politique d’austérité qui s’accentue et les atteintes aux libertés individuelles… Tout cela vous permet de penser que c’est en 2023 que tout ira vraiment mal…

Il y avait plusieurs critères pour choisir cette date. D’abord, il ne fallait pas que ce soit une année d’élections, car, en prenant l’hypothèse que les Français fassent une révolution, ce ne sera certainement pas une année d’élections. En 2022, certains voteront pour Emmanuel Macron, il sera élu avec une faible majorité, mais on ne pourra pas empêcher ceux qui n’auront pas voté pour lui de penser qu’il n’est pas légitime. Entre temps, il y aura une crise financière qui passera très mal. En faisant un peu de prospective, notamment sur les chiffres du chômage, cela ne va pas être beau.

Dans votre analyse, les révolutionnaires seront liés à la Russie et c’est l’ambassade américaine qui dirigera la contre-révolution…

C’est simplement la transposition de tout ce qui s’est fait ces derniers temps. Vous avez la Russie, la Chine, l’Inde et un certain nombre de pays du Caucase qui se réunissent régulièrement pour tenir des conférences sur la fabrication des révolutions de couleur par l’Amérique. On a tous les documents, il y a l’exemple récent de l’Ukraine, avec l’Europe qui soutient des néonazis parce qu’ils ont mis dehors un président pro russe. Mais tout cela parce qu’il y a un agenda… En Hongrie, il y a une immense campagne de dénigrement de George Soros car, grâce à Internet, beaucoup de gens ont su comment ce milliardaire fonctionnait, quels types de fondations il finançait et à quoi servaient ces fondations. On l’a vu se vanter d’organiser la révolution en Ukraine et se vanter de vouloir la faire en Russie pour faire tomber Vladimir Poutine à coups de milliards. Après, des communicants choisissent un nom, comme la Révolution orange, jasmin ou bleue…

Cela peut être l’agence Hill Knowlton, celle qui a inventé l’affaire des bébés jetés des couveuses de la maternité de Koweït City…

Et qui a appelé la fille de l’ambassadeur koweïtien, en la faisant passer pour une infirmière, pour qu’elle vienne raconter cela à la tribune de l’ONU ! Il y avait déjà pas mal de fake news à l’époque ! Je me suis intéressé à l’Ukraine, j’y suis allé avant la révolution, et ce que j’ai vu était totalement l’inverse de ce que l’on me racontait en France dans les grands médias. On me décrivait un dictateur qui opprimait son peuple, qui s’en mettait plein les poches et qui était corrompu par la Russie. Alors, qu’il s’en mettait plein les poches, je n’en doute pas une seconde… Mais un samedi après-midi, sur les Champs-Élysées de Kiev, il y avait cent mètres de linéaire de tentes payées par des O.N.G. pour critiquer le président, avec des caricatures insultantes, où il était en Hitler ou Staline… Essayez de mettre une tente sur les Champs-Élysées un samedi après-midi, en distribuant des caricatures d’Emmanuel Macron… Vous tenez cinq minutes et, au minimum, vous passez la journée au poste si vous avez de la chance ! Celui qui avait sa voiture avec « Hollande démission », quand il se promenait dans Paris, s’est fait attraper et il a eu de nombreuses gardes à vue. En Ukraine, le dictateur sanguinaire a laissé faire tout cela sur son avenue principale… Après, quand j’ai vu Bernard-Henri Lévy arriver, j’ai compris…

Vous évoquez le communautarisme, mais en fait très peu, et vous ne pensez pas que le soulèvement sera communautaire et qu’il viendra de la banlieue. Pour quelles raisons ?

C’est un sujet qui mériterait trois livres et qui aurait totalement réorienté le mien… Je suis assez marxiste sur ce point, en pensant qu’il n’y a pas moins révolutionnaire que le lumpenprolétariat. Penser que ce sont les jeunes de banlieue qui vont faire la révolution et qui vont faire tomber le pouvoir, c’est n’importe quoi ! C’est n’avoir rien compris aux phénomènes sociologiques de base. En banlieue, on pense d’abord à Dieu, on pense d’abord à sa communauté et une immense majorité de ces jeunes se sentent Français. Sans doute, certains s’impliqueront dans une révolution, mais il ne faut pas penser que cela viendra d’eux… En France, quand vous avez des manifestations, notamment d’étudiants, les casseurs viennent souvent de l’extérieur et ces gens décrédibilisent la manifestation. Si les Français veulent une révolution, mais que, d’un seul coup, des hordes de jeunes débarquent en cassant tout, il n’y aura pas de révolution… Si vous avez des migrants partout dans les rues, dans une misère absolument totale, ce sera totalement anti-révolutionnaire ! Aldous Huxley dans « Le meilleur des mondes » expliquait qu’il y a cinq castes à travers les Alphas, les Bêtas, les Gammas, les Deltas et les Epsilons, et tout le monde est entraîné à plaindre celui du dessous et à ne pas vouloir faire les efforts de celui du dessus. Plus il y en a en dessous, plus il y a de gens dans la misère dans les rues, plus chacun se dit qu’il a de la chance d’avoir son petit studio avec vingt ans de crédit sur le dos ! Dans ce cas-là, on ne fait rien…

En conclusion, c’est en fait un ouvrage optimiste puisque vous misez sur un réveil du peuple, alors que beaucoup de gens estiment que les Français sont endormis…

La seule manière de redevenir optimiste, c’est de penser que cela va changer. En continuant de voter pour des gens qui ne seront jamais élus ? Voter pour des gens qui feront n’importe quoi ? Évidemment, non ! C’est pour cette raison que cette petite ambiance révolutionnaire, que je sens monter petit à petit, se développe beaucoup sur Internet en ce moment. Internet a pris le pas sur les médias traditionnels et, si un jour la France devait entrer en révolution, cela se ferait au début avant tout sur Internet.

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