L'invité de Yannick Urrien La Baule Styles

Fabrice Luchini : « Il y a quelque chose de baudelairien à La Baule, car tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté… »

« Poésie ? », le spectacle événement à Paris, sera présenté à Atlantia le 16 septembre

Depuis plus de deux ans, le spectacle de Fabrice Luchini, « Poésie ? », rencontre à Paris un succès phénoménal. En province, c’est l’événement de rentrée à Atlantia : l’acteur sera sur la scène du palais des congrès de La Baule le 16 septembre prochain. Il explique : « C’est en découvrant un texte de Paul Valéry sur le langage et la poésie que j’ai eu envie de me confronter de nouveau à des textes de pure poésie, des textes de pure littérature, de pur théâtre… »

Avec sa diction si particulière, sa façon de jouer unique, son immense talent, il séduit sans difficulté. De Paul Valéry à Rimbaud, en passant par Molière, Céline, Flaubert… La poésie, est-ce qu’on la lit ? Est-ce qu’on la dit ? Est-ce qu’on la joue ? Qui, mieux que Fabrice Luchini, avec sa passion pour les mots et leur sens, pourrait répondre à cette question ? La poésie s’est imposée à lui comme matériau de travail.

À l’occasion de sa venue à La Baule, Fabrice Luchini a accordé un entretien passionnant à Yannick Urrien pour Kernews et La Baule +. Diffusé sur Kernews, il peut être écouté à la demande sur le site de la station.

Pratique : « Poésie ? » de Fabrice Luchini, samedi 16 septembre 2017 à 20h à Atlantia. Réservations au guichet de l’Office de Tourisme de La Baule, par téléphone à Atlantia au 02 40 11 51 51 du lundi au vendredi de 9h à 12h et de 14h à 16h30. Au guichet d’Atlantia uniquement les jours de représentation. Attention, il est probable que le spectacle soit rapidement complet.

Fabrice Luchini répond à Yannick Urrien sur Kernews

Kernews : Vous serez le 16 septembre au palais des congrès Atlantia de La Baule pour présenter votre spectacle « Poésie ? ». Certains pourraient penser que l’on va s’ennuyer, mais vous nous rappelez que la poésie c’est d’abord le sens des mots. On croit souvent que cela se limite à réciter des vers sur la nature ou l’amour, or c’est aussi une photographie de la société. Aujourd’hui, on résume sa pensée sur Twitter, alors qu’auparavant il y avait la poésie… Est-ce cela ?

Fabrice Luchini : On ne peut pas mieux formuler. Je joue ce spectacle depuis trois ans. J’ai commencé au Théâtre des Mathurins, puis au Théâtre Montparnasse maintenant. Il a pris une ampleur et, tous les soirs, je m’interroge sur ce mot. Que signifie la poésie ? Je demande au public un grand effort. Pendant une vingtaine de minutes, je le mets en contact avec cette étonnante apparition dans la poésie française, je le confronte à Rimbaud, du plus simple au plus complexe. Depuis trois ans, le spectacle commence par « Le Bateau ivre » que j’ai dû jouer plus de 2000 fois ! Évidemment, ce n’est pas évident. Après, j’évoque la poésie, dans une page de Céline, de Proust ou de Jules Renard. Je commence à faire une variation autour de ce mot et je m’interroge sur la poésie. Je n’avais surtout pas envie de faire exactement ce que vous dites, c’est-à-dire le cliché incroyablement rasoir, en déclamant : « Poète, prends ton luth et me donne un baiser. » On ne sait pas trop ce que cela veut dire et, s’il y a un point d’interrogation dans le titre de mon spectacle, c’est parce que, depuis trois ans, je m’interroge avec le public. Ce qui est étonnant, c’est l’adhésion, puisqu’il y a quand même presque 800 000 personnes qui sont venues écouter cela au théâtre ! Nous avons eu tout le monde, des personnes les plus simples aux plus intellectuelles, de Finkielkraut à François Hollande… Tout le monde est venu… Effectivement, après, il y a une variation sur ma passion littéraire et ma révélation. Donc, cela devient un peu un spectacle biographique, ma rencontre avec le répertoire, avec Labiche… Donc, je tente une possibilité de réponse sur le mot poésie et j’intègre Labiche dans ce spectacle. Mais cela peut aussi aller jusqu’à Johnny Hallyday ! C’est un travail autour de la langue française.

Votre spectacle est un immense succès. Les gens ne viennent pas seulement pour vous voir, mais aussi pour le plaisir de retrouver le sens des mots à une époque où l’on se plaint de la perte de la réalité de leur signification…

Parce qu’il y a une dévitalisation. Je ne veux pas me placer comme philosophe, ni comme essayiste, ni comme politique… Je n’ai pas envie de mener le combat conventionnel : « Ah, ma petite dame, les gens ne parlent plus bien ! » Il n’est pas question de parler bien ou de parler mal mais, ce qu’il y a de tragique, cela n’a l’air de rien, il y a ces tics qui envahissent notre langue et qui sont comme une condamnation, la démonstration de l’absence d’arguments, d’adjectifs, de richesse, de couleur… Quand les gens disent : « Ah, j’vais vous dire un truc, c’est juste du bonheur votre spectacle ! » J’entends : « Cela n’a l’air de rien, mais c’est juste impossible ! » Cela veut-il dire que les gens ne soient plus du tout capables d’argumenter avec une richesse de mots ? Ce n’est pas un combat pour la belle langue française qui serait devenue une mauvaise langue. Cela veut dire simplement que la puissance vitale des grands écrivains français est immense. J’évoque Molière avec « Les Fâcheux » ou « Le Misanthrope », Labiche qui nous fait rire sur l’infinie bêtise de nos contemporains, mais toujours avec bienveillance, et le génie de Jules Renard qui, en quelques mots, nous raconte sa position artistique en disant : « Je ne sais pas si j’ai du goût, mais j’ai le dégoût très sûr. » J’apprécie la phrase de Guitry : « J’aime beaucoup les enfants, surtout quand ils pleurent parce qu’on les emmène… » Vous voyez, cette pensée incorrecte qui faisait la tessiture du génie français. Tout part du génie français ! Je n’ai pas compris ce qu’a dit mon ami le président de la République… Je n’ai pas le temps, lui non plus. Je n’ai pas compris cette phrase, donc je ne veux pas lui faire de procès…

À sa décharge, il était sans doute pris par le courant du politiquement correct ambiant…

À sa décharge certainement. Je l’aime beaucoup. Il est venu dans ma maison à l’île de Ré. Je lui ai prêté ma maison, où il a écrit son livre. On a parlé de René Char, de Camus, on a fait des rencontres avec les élèves de sa femme sur Nietzsche… Ce qu’il y a de génial dans notre patrimoine, ce qui est immense, ce que Nietzsche appelait le génie de la petite musique de chambre, c’est ce que les Français sont les seuls en Europe à avoir inventé : c’est-à-dire cette incroyable psychologie française dont parle Nietzsche, ce souffle moliéresque, ce génie bienveillant de Labiche, cette fulgurance de l’éternité de l’adolescence d’un Rimbaud, cette acuité prodigieuse de Céline… Ce grand poète Céline, avec le scandale parallèle à Céline, ce scandale mêlé de Céline poète génial et Céline individu incroyablement infréquentable… Et Proust qui vient dans tout cela ! Et moi qui m’interroge depuis trois ans et qui vais venir jouer dans cette grande salle d’Atlantia pour essayer d’être au service de cet immense répertoire… Je m’interroge souvent en me disant : « Mais pourquoi ça marche ? » Ce n’est pas évident mon truc !

C’est l’exercice le plus difficile…

Et pourtant, ils sont là… Quand c’est réussi, c’est la phrase de Michel Bouquet, le plus grand acteur français, qui me revient en mémoire comme une obsession :  il y a trente ans, Bouquet m’a convoqué dans sa loge et il m’a dit : « Ta passion de la littérature et ta manière de pratiquer une sorte de one-man-show littéraire un jour vont certainement avoir un écho. Alors, là, la salle sera pleine et quand la salle sera pleine, il ne faut jamais que tu oublies l’essentiel, Fabrice, c’est que le public ne vient pas te regarder jouer, il vient jouir avec toi… » Certains soirs, il y a ce miracle… Mais c’est un miracle grâce au génie de la langue française, car elle est démente la langue française. Vous imaginez, vous rencontrez des raseurs – on les appelait les fâcheux au XVIIe siècle – on en rencontre dix dans la journée, c’est un mec qui vous empêche d’alleràé un rendez-vous parce qu’il vous raconte des conneries…Que des conneries. On a envie de s’en aller, mais il continue de crier… Molière dit : « Sous quel astre, Bon Dieu, faut-il que je sois né, pour être de fâcheux toujours assassiné ! Il semble que partout le sort me les adresse. Et j’en vois, chaque jour, quelque nouvelle espèce. Mais il n’est rien d’égal au fâcheux d’aujourd’hui… » Et, tout d’un coup, il y a le problème éternel d’Alceste et Philinte, cet Alceste qui ne veut pas que Philinte fasse des ronds de jambe à un quelconque ministre de la Culture… Tout cela est dans mon spectacle et c’est merveilleux pour moi. En plus, j’en ai créé un nouveau. Je joue deux spectacles en ce moment puisque je joue « Des écrivains parlent d’argent ». C’est beaucoup plus austère, avec Péguy, Marx, Freud… Il y a aussi ce spectacle « Poésie ? » que je présente encore à travers la France. Alors, je suis très ému de voir que cela interroge les gens.

Rimbaud a écrit ses poèmes entre quinze et vingt ans. Or, aujourd’hui, à quinze ans, on tape en langage SMS : « Tu fé koi ? »

Et lui était capable d’écrire : « Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes. Et les ressacs et les courants : Je sais le soir, l’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes… » Cet homme de dix-sept ans, qui va pondre l’un des poèmes les plus profonds de la littérature, va pondre un poème que personne ne comprend, « Le Bateau ivre », ces quinze minutes de pure fulgurance pour finir par dire des choses extraordinaires : « J’ai vu des archipels sidéraux ! Et des îles dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur… »

Votre spectacle devrait être subventionné car vous nous faites découvrir le véritable fond de la poésie, alors que l’Éducation nationale a malheureusement failli et, lorsque l’on parle de poésie à des jeunes, ils s’esclaffent…

Ils vont dire : « On va se faire chier ! » J’ai été au Figaro Magazine avec Jean d’Ormesson, qui a eu la gentillesse de venir me voir au théâtre, et le journaliste lui a posé l’éternelle question : « Fabrice Luchini vient d’un milieu modeste, alors que vous venez d’un milieu extrêmement favorisé, la cuillère en or dans la bouche… » Et Jean d’Ormesson a arrêté le journaliste : « Mais Fabrice et moi sommes nés dans le même pays et nous venons du même milieu, c’est le milieu de la littérature… » C’est bouleversant !

C’est bouleversant de vous entendre à une époque où la langue française est en recul, même au sein des professions dites intellectuelles. Vous recevez des cartons d’invitation pour des soirées avec la mention « Save the date », c’est le truc à la mode !

C’est effarant ! J’ai fait une émission sur France Culture avec Alain Finkielkraut et il a fait un chapeau pour parler de mon nouveau spectacle, je ne pourrai jamais le jouer à La Baule, parce qu’il faut des salles assez confidentielles de 300 à 400 places. Il dit exactement ce que vous dites. On a l’impression que la langue française est aux abonnés absents. Nous ouvrons la radio, nous allumons la télévision et nous sommes atterrés. Quelque chose est absent et cette absence, c’est la langue française. Il ne faut pas que l’on nous prenne comme des vieux ringards qui disent : « Oh, on parlait mieux avant ! » Céline a mis l’argot comme aucun moderne n’a mis l’argot ! Rimbaud a fait des poèmes pornographiques qui transgressent toutes les pornographies que l’on connaît. Il ne faut pas penser qu’il y ait, d’un côté, Le Figaro où l’on parle bien et, de l’autre, les jeunes qui disent « Ouais, ta meuf j’vais m’la tirer ! » Je suis en train de travailler sur Victor Hugo pour ma lecture sur l’argent, avec son génie et sa capacité démente à aller dans des facilités hallucinantes, et son génie fulgurant mélangé à des facilités par moments. Hugo, que j’admire, disait : « Un pauvre homme passait dans le givre et le vent. Je cognai sur ma vitre ; il s’arrêta devant ma porte, que j’ouvris d’une façon civile. Les ânes revenaient du marché de la ville, portant les paysans accroupis sur leurs bâts. C’était le vieux qui vit dans une niche au bas de la montée, et rêve, attendant, solitaire, un rayon du ciel triste, un liard de la terre. Tendant les mains pour l’homme et les joignant pour Dieu je lui criai : « Venez vous réchauffer un peu. Comment vous nommez-vous ? » Il me dit : « Je me nomme le pauvre. » Je lui pris la main : « Entrez, brave homme. » Et je lui fis donner une jatte de lait. Le vieillard grelottait de froid ; il me parlait, et je lui répondais, pensif, et sans l’entendre. » C’est merveilleux. Vous voyez, moi qui suis très dépressif, qui ai un fond un peu désespéré, il y a la langue française qui m’aide à vivre pour dire comme Céline : « Loin du français je meurs ». C’est ce que je réponds à ceux qui me demandent si, un jour, je vais quitter la France comme tous les gens qui gagnent bien leur vie…

Vous évoquez Céline : lorsque l’on parle de lui, on est toujours dans la caricature de ceux qui ont lu quelques lignes sur Wikipédia sans prendre la peine de découvrir son œuvre…

Céline pose un problème. Il a apporté une bombe atomique qui s’appelle « Voyage au bout de la nuit », il a apporté un renouveau de la langue mais, malheureusement, l’homme pensait de manière incontestablement haineuse. C’est un homme du ressentiment. Il a même dit : « J’ai tellement de haine que je vivrais bien jusqu’à 1000 ans ! » À la fin de sa vie, quand on lui a demandé pourquoi il continuait d’écrire, il a répondu : « Pour rendre les autres illisibles ! »

Enfin, quelle image avez-vous de La Baule ?

Quand j’ai joué à Nantes l’année dernière, je me suis réfugié à La Baule par instinct. Je n’avais pas envie d’être avec des bobos, j’avais envie de me promener dans les endroits que j’aime, où il y a une solitude peuplée. J’ai habité dans un très bel endroit à La Baule et je me suis dit qu’il y a quelque chose d’unique dans cette ville. Il y a quelque chose de baudelairien à La Baule, car tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté : « Vois sur ces canaux dormir ces vaisseaux dont l’humeur est vagabonde, c’est pour assouvir ton moindre désir qu’ils viennent du bout du monde. » J’ai eu cette sensation dans l’avenue marchande. Il était 15 heures 15 exactement, je suis entré dans un magasin pour demander un chapeau, ou peut-être un anorak et, en sortant dans cette rue commerçante, je me suis dit : c’est merveilleux que ça existe !

Pour présenter La Baule, on dit souvent que c’est une ville qui en a tous les avantages, mais que ce n’est pas vraiment une ville, parce que l’on est aussi à la campagne et vous évoquez cette « solitude peuplée »…

Voilà ! Alors, je vais prendre mon vélo, je vais traverser les marais, je vais peut-être me mettre une balle dans la tête, mais en tout cas je vous adore ! Ciao !

 

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