samedi , 21 janvier 2017

Faraj Benoit-Camurat : « L’Irak est vraiment un pays chrétien depuis les premières heures du christianisme. »

Le président de l’association Fraternité en Irak fait le point sur la situation des chrétiens d’Irak

Depuis quelques années, l’association Fraternité en Irak vient en aide aux minorités religieuses victimes de violences dans ce pays. Présidée par Faraj Benoit-Camurat, cette structure mène différentes actions pour favoriser le retour des populations civiles après les atrocités perpétrées par Daech. Elle est composée exclusivement de bénévoles : « Par conséquent, quand on nous donne 100 euros, 98,5 euros sont utilisés pour des projets concrets en Irak… Il n’y a pas de frais de fonctionnement, à l’exception de faire certifier nos comptes par un commissaire aux comptes et de renvoyer un reçu fiscal à nos donateurs. » Faraj Benoit-Camurat, qui revient d’Irak, fait le point sur la situation de la communauté chrétienne dans ce pays. Les dons, déductibles à hauteur de 66 % des impôts pour les particuliers, peuvent être adressés à : Fraternité en Irak, BP N°20016, 75721 Paris Cedex 15. Plus de renseignements sur le site : fraternite-en-irak.org

 

Kernews : On parle beaucoup de l’accueil des réfugiés, mais vous avez choisi une démarche inverse et, plutôt que d’héberger des personnes en France, vous voulez aider les chrétiens d’Irak à rebâtir quelque chose dans leur pays. Est-ce votre démarche ?

Faraj Benoit-Camurat : Nous voulons vraiment aider les chrétiens d’Irak à continuer à vivre dans ce pays qui est le leur depuis deux mille ans. La première église dont on a une trace historique date de l’année 73 après Jésus Christ. C’est immédiatement après la passion du Christ que Saint Thomas aurait évangélisé l’Irak et c’est vraiment un pays chrétien depuis les premières heures du christianisme. Pour nous, l’enjeu consiste à les aider à rester chez eux – en l’occurrence les 120 000 chrétiens qui habitaient la plaine de Ninive – ce qui représente un quart des chrétiens d’Irak, un nombre très important. Ces 120 000 chrétiens ont été chassés de chez eux par Daech dans la nuit du 6 au 7 août 2014. Durant cette nuit, ils sont partis entre minuit et trois heures du matin, dans un chaos et une angoisse indescriptibles. Ils ont tout perdu et, aujourd’hui, la plaine de Ninive a été libérée par l’armée irakienne avec quelques combattants chrétiens. Nous retrouvons des villages qui ont été pillés et brûlés, et cette année 2017 va être vraiment charnière pour les chrétiens d’Irak. Cette plaine de Ninive est un foyer de peuplement historique pour la communauté chrétienne, or si ces gens ne peuvent pas revenir, ou si leur retour se passe mal, clairement l’avenir des chrétiens d’Irak sera menacé. C’est pour cette raison que je dis que c’est en 2017 que va se jouer l’avenir des chrétiens d’Irak. Il est quand même très difficile de retourner dans une région dont on a été chassé, parfois par ses voisins… Et c’est un vrai défi pour les chrétiens d’Irak. Malgré le fait que nous n’ayons pas la même histoire, que nous n’ayons pas la même langue et la même culture, nous sommes frères de ces chrétiens d’Irak. Serons-nous capables d’être leurs frères pour les aider à revenir habiter dans cette région qui est la leur ?

Vous évoquez les 120 000 chrétiens d’Irak sur la plaine de Ninive. Quel est le sort des autres, notamment ceux qui sont à Bagdad ?

Depuis la chute du régime de Saddam Hussein, clairement, les chrétiens de Bagdad ont été ciblés. Ils ont été enlevés, menacés, assassinés… On a mis des engins explosifs devant leurs maisons, on a enlevé des prêtres plusieurs fois à Bagdad et des chrétiens de Bagdad ont fait l’objet de deux vagues de violences, en 2008 et en 2010. Ce qui a amené la création de Fraternité en Irak, c’est l’attentat contre la cathédrale de Bagdad qui a fait 58 morts. À l’époque, des terroristes sont entrés dans la cathédrale pendant la messe de la Toussaint et le carnage a duré quasiment une dizaine d’heures. Depuis 2014, tous les habitants de Bagdad ont souffert à cause des attentats à la voiture et au camion piégés. La sécurité est restée vraiment très mauvaise à Bagdad et les chrétiens, comme le reste des Irakiens, ont souffert de cela. Ensuite, le radicalisme de Daech pousse les musulmans dans leurs retranchements et cela a amené parfois, dans certains quartiers, à une forme de radicalisation de certaines communautés chiites qui ont, par exemple, placardé dans les rues d’un quartier chrétien des images incitant les femmes chrétiennes à porter le voile. On a fait monter sur les chrétiens une pression psychologique qui n’existait pas avant à Bagdad. Les autres communautés veulent s’affirmer en montrant que ce sont des vrais et des purs…

Pourtant, ces communautés vivaient en paix depuis deux mille ans. En Syrie, on a vu des chrétiens qui ont dit que ce sont leurs voisins, avec lesquels ils s’entendaient depuis des générations, qui ont changé du jour au lendemain… La situation a-t-elle été la même en Irak ?

Le père Patrick Desbois, un dominicain qui étudie le génocide des Yazidis, dit que ce sont toujours les voisins qui commettent les génocides : il n’y a pas de génocide sans voisins… En Irak, il y a effectivement une partie des voisins qui ont rejoint Daech. Un dentiste m’a raconté que des personnes qu’il avait soignées lui ont téléphoné, alors qu’il avait quitté Karakoch, en lui disant : « Je suis devant ton cabinet dentaire, dis-moi où sont les clés, cela m’évitera de casser la porte pour voler ton matériel… » Et c’étaient des personnes qu’il avait soignées ! C’est une trahison très violente. Mais, en même temps, parmi ces voisins, il y en a aussi qui ont été eux-mêmes victimes de Daech et c’est pour cette raison que l’on ne peut pas mettre tous les musulmans dans le même sac. Je pense au mollah de la mosquée de Karakoch, je ne veux pas dire trop de choses sur lui pour ne pas le mettre en danger, car il est encore entre les mains de Daech, mais il a joué un rôle positif… Il y a des gens qui se sont bien comportés. L’archevêque de Mossoul raconte que des musulmans ont choisi de donner leur temps pour soigner gratuitement des chrétiens réfugiés. Le vrai sujet, pour le retour dans la plaine de Ninive, c’est qu’après ce qui s’est passé – les pillages, les maisons incendiées et les infrastructures détruites – il est nécessaire que justice soit faite. Les chrétiens et les autres communautés ne pourront pas reprendre la vie dans la plaine de Ninive comme si rien ne s’était passé. Ce ne serait pas juste ni normal. Il est nécessaire que l’État irakien fasse justice et que les personnes responsables de crimes contre l’humanité soient jugées, même si, malheureusement, l’Irak n’a pas ratifié le traité de la Cour pénale internationale.

On parle beaucoup des réfugiés de guerre en France, or on observe que parmi les personnes qui arrivent, il y a vraiment très peu de Syriens, mais des hommes seuls d’autres nationalités, et pas de chrétiens, alors que ce sont les premiers persécutés… Les chrétiens sont-ils restés sur place dans des camps ?

C’est un grand dilemme. Pour les chrétiens d’Irak, la France a donné 2500 visas avec une procédure accélérée. Mais si l’on met en place un pont aérien pour accueillir tous les chrétiens d’Irak en France, Daech aura vraiment gagné puisque ce Proche-Orient sera monolithique et il n’y aura plus que des musulmans… Ils continueront encore plus à se faire la guerre entre eux et il n’y aura plus de chrétiens d’Orient, puisque le christianisme irakien porte une grande partie de l’histoire du christianisme. On veut aider ces chrétiens d’Orient à vivre dans des conditions dignes mais, en même temps, si on les accueillait en Europe, on rejoindrait ce que cherchent les djihadistes et on ferait le travail à leur place ! C’est pour cette raison que les archevêques et patriarches d’Orient disent : « Nous voulons que les familles chrétiennes soient libres. Celles qui veulent rester en Irak doivent rester et celles qui souhaitent partir sont libres de partir… » Pour un père de famille, il est très difficile d’offrir à ses enfants comme avenir de rester dans un pays en proie à une guerre civile dans certaines zones. Évidemment, il y a des parents qui choisissent de partir. La première raison de l’exode, c’est les enfants…

Vous menez des actions d’urgence, comme dans le domaine de la santé, mais aussi à plus long terme, puisque vous les aidez par exemple à créer leur entreprise pour se réinstaller…

Cette fraternité passe par tous les aspects de la vie humaine. Évidemment, nous avons dû faire face aux situations d’urgence en amenant en Irak des dizaines de tonnes de médicaments. C’était un vrai défi. Mais, ce qui était plus compliqué, c’était de mener des projets qui vont redonner du travail à ces réfugiés, leur redonner confiance, et cela se fait petit à petit. Aujourd’hui, nous travaillons à l’ouverture de la troisième boulangerie tenue par les réfugiés et dont le pain est ensuite vendu à un prix préférentiel aux réfugiés. Nous avons pu ouvrir récemment une deuxième usine de crème de sésame, un aliment de base qui se met dans le houmous, la purée de pois chiches qui est servie dans de nombreux pays du Proche-Orient. Nous avons pu ouvrir aussi un atelier d’artisanat. C’est une action de longue durée à travers des projets qui redonnent confiance aux réfugiés afin qu’ils ne soient pas les assistés d’O.N.G. occidentales qui apporteraient des sacs de riz…

Vous employez le terme de réfugiés, alors qu’il s’agit de gens qui reviennent sur leur territoire…

En réalité, ce sont des déplacés, parce qu’ils ne sont pas encore revenus sur la plaine de Ninive. D’abord, Mossoul n’est pas encore libre et ces villages se trouvent à une vingtaine de kilomètres de la ville. Ce sont des villages au sens irakien, mais ce sont quand même des villes de 50 000 habitants… Les évêques et les responsables des différentes communautés jugent qu’il n’est pas prudent de donner le feu vert au retour des habitants tant que Mossoul n’aura pas été délivrée. Le deuxième obstacle, c’est que Daech a miné de manière très intensive les lieux de vie, en rendant impossible le retour des populations civiles sans un déminage préalable : par exemple, j’étais dans un village de la plaine de Ninive et les démineurs m’ont expliqué que Daech avait miné les alentours de l’école avec des mines qui se déclenchent à partir d’une pression de seulement 3 kg ! De la même manière, ils ont miné la station de pompage où toute la ville allait chercher son eau, dans le but que personne ne revienne jamais. Pour la grande ville de Karakoch, il semblerait que Daech ait été un peu surpris par la rapidité de l’offensive irakienne et ils n’ont pas eu le temps de miner toutes les maisons. Néanmoins, il y a des soldats qui ont été blessés par des pièges explosifs et il y a quand même un travail de repérage et de déminage à terminer. C’est pour cette raison que nous avons engagé une O.N.G. spécialisée en déminage, qui est constituée d’anciens militaires professionnels, et il y a actuellement un état des lieux du minage de la plaine de Ninive.

Enfin, quels sont les ponts qui existent entre les chrétiens d’Irak et les chrétiens de Syrie ?

Par exemple, à Mossoul, il y a beaucoup de familles chrétiennes qui ont des cousins en Syrie, avec de nombreuses familles qui s’étendent des deux côtés de la frontière. Cette grande église chaldéenne irakienne est aussi présente en Syrie. Ces vieilles églises irakiennes existent des deux côtés de la frontière.

La cour de la grande église Al Tahira de Karakoch servait de pas de tir pour l’entraînement des djihadistes. (Photo : Fraternité en Irak)

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