François Bousquet : « Rarement, l’offre politique aura aussi peu coïncidé avec la demande du corps électoral. »

Quel avenir pour la droite hors les murs ?

Le journaliste et écrivain François Bousquet a longtemps été l’assistant de Jean-Edern Hallier, il lui a même consacré une biographie, et il s’intéresse maintenant à Patrick Buisson. L’ouvrage est intitulé « La droite buissonnière », celle de Patrick Buisson évidemment. La formule n’est pas nouvelle puisque le philosophe Pol Vandromme avait publié à la fin des années 50 un livre dont le titre était justement « La droite buissonnière », à savoir la droite qui ne se reconnaît pas dans les partis institutionnels. Aujourd’hui, l’expression courante est celle de droite hors les murs, que l’on dit majoritaire en France, mais qui n’est pourtant pas représentée politiquement. Cette droite hors les murs a créé la surprise en votant pour François Fillon lors de la primaire à droite, mais elle semble toujours orpheline. Notre entretien avec François Bousquet permet de mieux comprendre le positionnement idéologique de ceux qui constituent environ un quart de l’électorat français.

« La droite buissonnière » de François Bousquet est publié aux Éditions du Rocher.

 

Kernews : Votre livre permet de découvrir à quel point Patrick Buisson est une personnalité qui a profondément modifié le paysage politique et la droite française. Mais vous allez beaucoup plus loin en racontant l’histoire de l’évolution de celle-ci. Au-delà du jeu de mots avec « La droite buissonnière », vous auriez pu intituler cet ouvrage « La droite hors les murs »…

François Bousquet : Exactement. La droite hors les murs, c’est une troïka avec trois personnages – Patrick Buisson, Éric Zemmour et Philippe de Villiers – qui cherche un espace politique entre la droite des Républicains, Laurent Wauquiez, jusqu’à Marion Maréchal-Le Pen. Cette droite hors les murs a une incarnation médiatique, une incarnation éditoriale, mais elle n’a pas d’incarnation politique. La force de frappe est considérable, avec 200 000 exemplaires pour Philippe de Villiers, 500 000 exemplaires pour Éric Zemmour et 100 000 exemplaires pour le livre de Patrick Buisson, un pavé de 500 pages, très dense… C’est un échec politique, mais c’est une réussite méta politique. J’ai voulu l’appeler la droite buissonnière en hommage à Pol Vandromme qui a consacré aux grands auteurs français du XXe siècle un essai intitulé « La droite buissonnière ». La spécificité de Patrick Buisson, c’est qu’il n’aurait jamais dû se retrouver là où il s’est retrouvé, c’est-à-dire à la tête du pouvoir… Pourquoi ? Parce qu’il a un passif qui, au regard de la société actuelle, le condamnait à être un fantôme médiatique. Ce passif, c’est l’Algérie française, alors qu’il n’a aucune attache familiale avec l’Algérie, il n’est pas issu d’une famille de pieds noirs, mais d’une famille de petits bourgeois parisiens. C’est l’univers de Céline sous les traits affables des personnages de Marcel Aymé, sans la violence, sans la rancœur de Céline… Mais rien ne le prédisposait à intégrer les hautes sphères du pouvoir. Tous les maîtres qu’il s’est choisis, adolescent, étaient des auteurs pro Algérie française… Il a dirigé la rédaction de Minute pendant un an, en 1986, donc il n’avait pas les codes de la société du spectacle et de ce complexe politico-médiatique qui fonctionne sous la loi d’endogamie : le même coopte le même… Donc, le même ne peut pas coopter un personnage comme Patrick Buisson… Mais, grâce à son intelligence, cette faculté de clarifier le réel, d’ouvrir des perspectives, ainsi que sa connaissance de la carte électorale et de l’histoire des mentalités, il a su s’imposer tout en haut de la pyramide.

Vous écrivez à son sujet que l’on rencontre au cours de sa vie peu d’hommes authentiquement intelligents et porteurs d’une vision du monde…

C’est l’impression qu’il m’a laissée. Si vous lisez « 1940-1945, années érotiques », c’est un chef-d’œuvre de sociologie et d’histoire des mentalités. Mais on est passé à côté de ce chef-d’œuvre, parce qu’à l’époque il conseillait Nicolas Sarkozy : la société n’aime pas avoir affaire à des personnages qui ont plusieurs casquettes… Il ne s’agit pas d’adresser des louanges aveugles, mais de prendre le contre-pied de tous les travaux qui ont pu paraître sur lui car, à quelques exceptions près, on a l’impression de lire le casier judiciaire d’un escroc multirécidiviste. J’ai voulu ainsi tordre le cou à quantité de clichés.

On le présente comme un homme d’extrême droite, raciste et antisémite, or vous démontrez que ce n’est pas du tout le cas… En plus, il n’est absolument pas proche du Front national et il estime que ce parti ne gagnera pas les élections… S’agit-il simplement de quelqu’un de la France d’avant ?

C’est exactement cela. Il a consacré un documentaire à Paris et, en voyant ce documentaire, on a en tête le début de « Mélodie en sous-sol » où Jean Gabin sort de prison et retrouve sa banlieue pavillonnaire. Pendant cette parenthèse, il découvre une ville totalement métamorphosée, avec des buildings… Buisson vient d’un Paris villageois. En effet, c’est le monde d’avant… Il a travaillé sur la paysannerie dans un documentaire qu’il a intitulé « Ce monde ancien… » C’est finalement un autoportrait du personnage.

Le nom de Patrick Buisson déchaîne les passions : est-ce parce qu’il a rabattu les prétentions de la gauche, comme vous l’écrivez, en libérant la droite des interdits ?

La punition est à la hauteur de la transgression !

Et si François Fillon a gagné la primaire à droite, est-ce parce que Patrick Buisson a libéré la parole à droite sur certains thèmes ?

François Fillon va peut-être perdre l’élection présidentielle, ce n’est pas certain mais, si c’est le cas, ce sera sur le volet électoral et stratégique. Mais sur le volet idéologique, ce ne sera pas le cas. La gauche a tracé un cordon sanitaire vis-à-vis du Front national et Patrick Buisson a fait voler cela en éclats. Le théoricien allemand Carl Schmitt a consacré une grande partie de son œuvre au concept de souveraineté et il disait : « Est souverain celui qui détient le pouvoir d’exception ». Ce qui fonde la souveraineté, c’est la capacité à délimiter le champ de l’interdit. La vraie souveraineté est symbolique. Est souverain celui qui a la capacité de dire : « Là est le totem, là est le tabou ; Là est le licite, là est l’illicite » Or, cette souveraineté est le monopole exclusif de la gauche. Patrick Buisson fait voler tout cela en éclats à travers le personnage de Nicolas Sarkozy qu’il fait parler par ventriloquie – même si Nicolas Sarkozy n’accepterait pas cette proposition – mais Buisson impose en 2007 cette notion d’identité nationale. À la limite, on pouvait parler de l’identité républicaine, mais en aucun cas de l’identité nationale. Là était l’interdit majeur. À partir de là, on a pu parler de frontières, de limites, d’immigration et de référendum… Il aurait mieux valu que Nicolas Sarkozy, une fois installé à l’Élysée, mette en œuvre le programme sur la base duquel il avait été élu, mais cela n’a pas été le cas. Peu importe, au fond, l’important c’est le champ symbolique de l’interdit, c’est cela qui a volé en éclats. Cela prendra beaucoup de temps, mais je crois que Patrick Buisson nous a fait gagner quelques années…

Quand on parle de l’école buissonnière, on évoque ces élèves qui sèchent l’école, or la droite buissonnière est quand même allée voter aux primaires… De nombreuses études indiquent qu’elle représente 15 à 25 % du corps électoral. Alors, pourquoi ne pèse-t-elle pas politiquement ?

C’est le dilemme de cette droite hors les murs, mais c’est un dilemme ponctuel : la nature politique a horreur du vide et, s’il y a une demande électorale de l’ordre de 20 % d’une droite conservatrice et populiste, mécaniquement, cette droite va susciter son propre candidat. Ou alors le personnel politique va devoir ajuster la demande à l’offre électorale. C’est presque une loi arithmétique. Je crois que cet espace vacant sera politiquement occupé dans les années ou dans les mois qui viennent. Nous sommes en train d’assister à un éclatement du paysage politique, avec ce que l’on pourrait appeler une crise de régime, mais cette droite va forcément émerger. Patrick Buisson s’est inspiré de la campagne du RPF en 1947 et de celle du général De Gaulle en 1958. C’est étonnant, puisque c’est un anti gaulliste historique, mais c’est étonnamment un personnage assez gaullien… Il souhaite offrir un désenclavement sociologique de la droite en agrégeant le vote des catégories populaires à l’électorat conservateur, c’est-à-dire la France des ouvriers et des employés, la France qui aime la poigne… C’est sa ligne en termes de stratégie électorale. Aujourd’hui, il est beaucoup plus sceptique sur la capacité de François Fillon à réunir une droite conservatrice et une droite populiste. Malraux disait que le gaullisme, c’est le métro à l’heure de pointe. Buisson dit que le fillonisme, c’est le Rotary à l’heure de l’apéritif…. La menace que François Fillon fait peser à cette élection présidentielle, c’est de ramener l’électorat de cette droite de gouvernement à l’étiage chiraquien, c’est-à-dire entre 19 et 20 %. Dans tous les cas de figure, Marine Le Pen sera au second tour, mais elle sera aussi systématiquement battue au second tour. Dans les années 80, il aurait aimé aller vers une union des droites mais, dans les années 90, il prend conscience que le Front national n’aura jamais le pouvoir. Ce parti est traversé par une névrose d’échecs et il ne peut pas gagner le pouvoir.

Qu’est-ce qui l’a conduit à comprendre que le Front national n’accèdera jamais au pouvoir?

L’histoire de Jean-Marie Le Pen est symptomatique. Florian Philippot est souverainiste et le souverainisme a toujours été marginal en France. Le Front national aurait besoin d’une ligne plus identitaire. Par ailleurs, le Front national ne peut pas gagner au second tour sans alliances, alors qu’il refuse systématiquement les alliances. Le personnage de Jean-Marie Le Pen est fascinant en termes scéniques : c’est l’ogre, il s’inscrit dans une tradition carnavalesque, on peut même remonter à Aristophane… Dans un livre, Jean Baudrillard dit des choses terribles sur le Parti communiste en expliquant que c’est un parti qui est porté par un comportement d’échec et que la médiocrité de ses cadres fait qu’il ne veut pas du pouvoir. Donc, il se lance dans une surenchère qui l’éloigne du pouvoir. C’est vraiment la définition du comportement d’échec. On peut appliquer par analogie cette grille de lecture au Front national. Cela me désole, puisque je suis issu d’une famille issue de la petite bourgeoisie. J’ai toujours vu mes parents se livrer à des combats boutiquiers ou faubouriens, auxquels je suis très sensible, et je me suis intéressé aux émotions populaires, c’est-à-dire la protestation du peuple à travers les âges. Il y a une quantité indéfinie de révoltes, c’est le peuple sans politique et, à tous les coups, ces révoltes vont échouer et j’en suis venu à renverser le mot célèbre du Duc de Liancourt : on croit que c’est une révolution, non c’est une révolte ! Le Front national est porteur d’une révolte, celle d’une France qui n’est pas représentée.

Pourtant, dans votre analyse, aucun candidat ne peut l’emporter sans le soutien de cette nouvelle classe populaire, cette France des fragilités sociales. Paradoxalement, Emmanuel Macron est présenté comme étant le mieux placé pour gagner cette élection, alors qu’il se situe à l’opposé… Qu’en pensez-vous ?

C’est l’énorme paradoxe de notre époque. Rarement, l’offre politique aura aussi peu coïncidé avec la demande du corps électoral. C’est la faute des Républicains et du Front national qui sont dans des stratégies de rivalités et de concurrences. Nicolas Sarkozy a une quantité de défauts, mais il était parvenu à rassembler cette majorité de deux Français sur trois. On ne peut pas gagner sans les catégories populaires, mais on ne peut pas gagner qu’avec elles. Or, la stratégie du Front national est de penser qu’ils vont pouvoir arriver au pouvoir en ne s’appuyant que sur cette France.

Finalement, toutes les analyses intellectuelles sur le mépris des élites à l’égard de la France d’en bas n’amènent aucun changement : pourquoi se gêneraient-ils, puisqu’ils gagnent toujours…

Ils gagnent à tous les coups et c’est le drame de cette France périphérique qui se laisse aller à cette fatalité. Dans le meilleur des cas, elle vote de Gaulle, Sarkozy ou Le Pen mais, dans le pire des cas, elle s’abstient, donc elle adresse une fin de non-recevoir au pays légal. C’est problématique, puisque nous sommes dans une logique de séparation. Le petit peuple est sorti des écrans radars pendant vingt ans, le peuple n’existe pas. Christophe Guilluy emploie le terme de marronnage : c’est la situation de l’esclave qui quitte la plantation pour se réfugier dans les montagnes, ce sont des fantômes… L’Angleterre périphérique et l’Amérique périphérique se sont vengées à travers le Brexit et Trump. Nous ne prenons pas ce chemin en France.

Pourquoi affirmez-vous que ce petit peuple, qui a comme seule attache sa communauté d’origine, de destin et de mœurs, signe volontairement son arrêt de mort en acceptant l’égalité devant la loi ?

Nous sommes dans une impasse. La France périphérique ne s’est pas imposée d’emblée. C’est étonnamment un mouvement de migration intérieure. Les ouvriers quittent les lieux de production en raison de la désindustrialisation. Ils quittent les banlieues où l’immigration arrive progressivement, ce que les Américains appellent le White flight, c’est-à-dire la délocalisation des pauvres blancs vers la France périphérique. Ils vont d’abord envoyer des signaux par des votes protestataires, mais la plupart d’entre eux vont finir par s’abstenir. Le problème de ces gens-là, c’est qu’ils ne peuvent plus reculer… La plupart des Français ne quittent pas leur département et les départements qui ne comportent pas une grande métropole gagnent de la population. Il y a vraiment un exode urbain. De la même manière que la droite hors les murs doit accoucher d’un personnage politique, cette France va devoir inventer un modèle de développement alternatif. Il n’est pas possible que cette relégation sociale perdure sans accoucher d’une révolte.

Mais ce n’est pas certain…

Alors, on se dirige vers une logique de guerre civile ! Pour en avoir souvent parlé avec Christophe Guilluy, il dit toujours que la séparation interdit par définition la guerre civile, puisque se séparer consiste à refuser la confrontation. Mais ce n’est pas possible.

Mon métier consiste à écouter les gens et j’observe que les mêmes qui étaient dans une position de révolte il y a quelques années, en disant « On va se battre parce que l’usine vient de fermer », sont maintenant sous l’emprise du divertissement médiatique, enfermés dans un piège d’acceptation et de souffrance qui les amène à se résigner : « On ne peut rien faire, c’est le monde qui est comme ça, finalement je vaux bien les 700 euros par mois du revenu universel… » Ne pensez-vous pas que tout cela est déjà inconsciemment entériné ?

Pour ne rien vous cacher, il m’arrive d’épouser ce scénario… Mais il est tellement désespérant, il correspond si peu au réservoir de colère de la population… On est dans une léthargie considérable ! Je suis un rural dans cette France périphérique, ce que les historiens appellent la diagonale du vide, et je vois cette nouvelle classe sociale que sont les « bobos » qui s’est prise d’engouement pour Benoît Hamon pour le revenu universel. C’est une idée de riches pour gérer l’inactivité des pauvres ! C’est une idée de la France de la mondialisation intégrée pour gérer une population livrée à l’abandon, sans emploi, et qui vit dans la ruralité. Mais jusqu’à quand vont-ils l’accepter ? On appelle cette France la France des cas sociaux, mais il y a encore une économie pavillonnaire, c’est-à-dire le plombier, l’électricien ou le boulanger, des corps de métiers qui font vivre un bourg au quotidien. Vous dressez un tableau célinien de la France périphérique, mais je ne veux pas totalement désespérer. Il est possible que cette France reconstruise à partir du bas un monde plus coopératif et plus communautaire.

Récemment mis en ligne

Le Château des Tourelles fait découvrir la gastronomie française à des apprentis du monde entier

Des apprentis cuisiniers viennent de partout dans le monde pour se former à la gastronomie …

One comment

  1. Bon, on est manifestement passé à côté de quelque chose, là. Il y avait du potentiel, c’est dommage. Plusieurs problèmes assez embarrassants: Bousquet n’est pas à l’aise dans l’expression orale, ce qui donne des balbutiements, de la bouillie de mots, des contrepèteries involontaires, mais aussi il ne maîtrise pas certains sujets de base en termes d’analyse métapolitique, ni en termes biographiques sur son propre sujet. Ainsi, par exemple, sur la souveraineté, ou l’origine sociale de Buisson dont le père n’était ni un « paysan de Paris » ni un « Monsieur Hulot » bis, mais un cadre supérieur de l’EDF, ingénieur de formation. Sa famille n’était ni bohème ni cégétiste, mais maurrassienne.

    Maintenant, ce qui serait beaucoup plus intéressant, c’est d’expliquer COMMENT Buisson s’est insinué dans le paysage médiatique, comment il s’est insinué dans les cercles du pouvoir, etc. Dans son propre livre, Buisson raconte que Sarko cherchait « du transgressif », pour « faire le buzz ». Buisson lui aurait proposéde déplacer le clivage gauche-droite sur la ligne de fracture cosmopolite (ou mondialiste)/identitaire.

    Tout cela, il faudrait le réexaminer. Buisson a-t-il « libéré » la parole en France? Je n’en crois rien. C’est Internet et les réseaux sociaux – ou personne, je vous assure, n’est sous l’infuence de Buisson! – qui a permis de libérer la parole populaire grâce à (l’illusion de) l’anonymat. Le réseau social a restauré le principe de l’isoloir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *