L'invité de Yannick Urrien

Gérard Filoche : « Macron est le chef leader de la finance au détriment des petits et des indépendants ».

Le médiatique syndicaliste appelle à ne pas faire d’amalgame entre les patrons de PME et les patrons des grands groupes…

Militant syndicaliste et politique depuis plus de 55 ans, Gérard Filoche a notamment été communiste, cofondateur de SOS Racisme, puis cadre dirigeant du Parti socialiste de 1994 à 2017. L’ancien inspecteur du travail était l’invité de Yannick Urrien sur Kernews pour présenter ses deux derniers livres dans lesquels il dresse un bilan très négatif de l’action d’Emmanuel Macron.

« Macron ou la casse sociale » de Gérard Filoche est publié aux Éditions L’Archipel.

« Le social au cœur. Mai 1968 vivant » de Gérard Filoche est publié aux Éditions L’Archipel.

Kernews : On a souvent l’image caricaturale d’un Gérard Filoche inspecteur du travail qui recherche la moindre broutille ou la moindre punaise mal accrochée… Or, en réalité, vous défendez dans votre dernier livre un modèle économique assez traditionnel, sans haine à l’égard des petites et moyennes entreprises…

Gérard Filoche : Absolument. Il existe des variétés de capitalisme. Il y a une forme de capitalisme qui a été amenée, par les rapports de forces sociaux, par la force du salariat aussi, à faire un certain nombre de concessions sur la protection sociale, les salaires ou la redistribution des richesses, qui a été bien meilleure que ce que nous connaissons aujourd’hui avec Macron. Macron est l’un des pires, parce que son modèle c’est Margaret Thatcher : il l’a dit en Grande-Bretagne et il essaie de nous imposer, quarante ans après l’élection de François Mitterrand, le modèle thatchérien d’une façon presque fanatique. Il veut supprimer la société salariale, il veut une société sans statuts et il propose de supprimer les cotisations sociales… Ce qui est une vraie contre-révolution par rapport à ce que nous vivons depuis 1945.

Margaret Thatcher ne proposait pas de supprimer le salariat…

Effectivement, Emmanuel Macron va plus loin quand il dit qu’il veut une France start-up. C’est un vrai retour à avant le salariat, lorsque nous avions des loueurs de bras, des tâcherons… On appelait cela des appointés ou des trimardeurs. Maintenant, ce sont des start-upeurs, des développeurs, des incubateurs, des managers et des auto-entrepreneurs. Mais c’est la même chose ! Ce sont des gens qui auront un contrat commercial et non plus un contrat de travail. Emmanuel Macron a d’ailleurs dit : « Ne cherchez plus de patrons, mais des clients ! » On revient cent soixante dix ans en arrière, avant le droit du travail, le code de la fonction publique, les horaires, le SMIC, l’hygiène, la sécurité, les conditions de travail, les institutions représentatives du personnel, la médecine du travail, l’inspection du travail… Il casse tout cela et c’est une vraie contre-révolution.

Face à cela, on ne décèle pas de mouvement de révolte important : certes, on entend formuler une sorte de mécontentement, mais avec un certain fatalisme, comme si c’était l’évolution naturelle de la vie…

Vous pouvez avoir en apparence raison en disant cela. On ne voyait pas Mai 68 quelques semaines avant Mai 68 ! Rappelez-vous Pierre Viansson-Ponté, qui disait que la France s’ennuyait : deux mois seulement avant Mai 68, il ne voyait pas le train arriver… Il y avait pourtant un mécontentement qui s’était développé, mais les gens ne voyaient pas Mai 68 arriver. Comme la situation était intenable sous De Gaulle et Pompidou, le couvercle a explosé brutalement. Il y a quelque chose de parallèle aujourd’hui, puisque les gens souffrent depuis des années. Ils ont eu un grand espoir avec l’arrivée de la gauche, mais ils ont été immédiatement trahis par la politique de François Hollande et c’est ce qui a permis à Macron de se glisser entre les gouttes et d’arriver au pouvoir subrepticement. Il dit lui-même qu’il est arrivé par effraction et qu’il y a une espèce de violence de l’histoire. Il y a une contradiction entre cette violence de l’histoire et ce qu’il veut faire subir à notre société. Alors, les gens en prennent conscience longuement, avec les cheminots à l’avant-garde, puis les pilotes d’Air France et les étudiants, mais aussi les salariés qui vont perdre leurs droits et enfin les auto-entrepreneurs qui comprennent qu’ils sont des dupes et des pauvres indépendants floués qui s’auto-exploitent… Tout cela mature et je veux bien admettre qu’on ne puisse pas le voir du premier coup. J’ai senti Mai 68 avant Mai 68 et je sens qu’il y a une contradiction explosive entre ce que notre société est, aspire à être, voudrait être, et le traitement brutal et sauvage que lui inflige Macron.

On observe effectivement de nombreux témoignages d’auto-entrepreneurs ou de jeunes qui essaient de lancer ce qu’ils appellent une start-up et qui échouent. En réalité, cette France qui lève des fonds, ce sont seulement quelques milliers de personnes contre des milliers et des milliers de gens qui triment…

Vous avez totalement raison. 90 % des actifs sont des salariés et non des indépendants ou autre chose ! Pour la moitié de ces actifs, le salaire médian est de 1 700 euros et 9 millions d’entre eux ont moins de 900 euros. Cela veut dire que le salariat lui-même est extrêmement surexploité aujourd’hui. On parle souvent de ces patrons qui gagnent six cents SMIC, mais 98 % des salariés gagnent moins de 3200 euros nets. Cela veut dire qu’il y a eu un compactage des salaires. Le dernier moment où il y a eu une petite redistribution positive, c’était sous Lionel Jospin, avec les 35 heures. Et la meilleure année sociale, c’est l’ an 2000. Mais, depuis, avec Chirac, Sarkozy et Hollande, une parenthèse malheureuse et regrettable, on a Macron et on a l’impression d’une espèce de rouleau compresseur qui essaie de rattraper les temps de Reagan et de Thatcher pour nous imposer cela en France. C’est contradictoire avec la masse du salariat qui ne peut pas accepter cela. C’est très brutal et on appelle cela la théorie du choc :  si l’on vous écrase de partout en même temps, vous êtes obligé de ployer et de céder. Il y a plusieurs millions de militants en France mais, au-delà, de plus en plus de Français pensent que la finance abuse, que les riches sont trop riches et que l’on nous en prend trop… Macron a des pieds d’argile à cause de cela.

En province, il y a une France qui travaille et qui n’est pas dans cette opposition entre les patrons et les salariés. Il s’agit de de nombreux commerçants, coiffeurs ou restaurateurs, avec trois ou quatre salariés, qui ne gagnent pas très bien leur vie et qui s’efforcent de gérer honnêtement leur entreprise. On a parfois le sentiment que vous ne vous adressez pas suffisamment à cette France moyenne qui travaille…

Au contraire, ceux qui liront mon livre verront que je fais très attention à cela ! J’ai été inspecteur du travail pendant trente ans, j’ai visité près de 10 000 entreprises avec le Code du travail à la main et je sais très bien distinguer les petites, les moyennes et les grosses. Tout se joue dans 1 000 entreprises en France, ces 1 000 entreprises qui font 50 % du produit intérieur brut. Ce sont elles qui décident du sort de toutes les autres. Pour le boulanger, ce n’est pas le salaire de son apprenti ou de sa vendeuse qui compte, c’est le prix du pétrin d’un côté et le prix de la farine de l’autre. Ce sont 1 000 entreprises qui décident de ces prix fondamentaux. Vous savez que 80 % des entreprises sont des sous-traitantes, ce qui signifie qu’elles ne sont pas indépendantes. Donc, les vrais adversaires des petits et moyens employeurs sont les entreprises qui les écrasent par la baisse des prix qu’elles imposent. Je voudrais que l’on régule tout cela et je voudrais que les donneurs d’ordres soient responsables économiquement et juridiquement de tout ce qui se passe sous leurs ordres : par exemple, quand il y a une entreprise intervenante, elle doit être alignée sur la convention collective de l’entreprise utilisatrice. Il n’est pas normal que des chaînes de coiffeurs qui ont 3 000 salariés n’aient aucune institution représentative du personnel parce qu’il n’y a pas plus de 7 ou8 salariés par salon de coiffure ! Si vous avez la même étiquette dans 2 000 villes, on doit pouvoir faire reconnaître que c’est une société unique et l’employeur ne doit pas pouvoir se défiler par rapport à ses obligations sociales. Je vous dis cela aussi pour McDonald’s, qui n’a même pas de comité central d’entreprise en France, tellement c’est éclaté… Alors qu’en Californie, ils ont été obligés de payer tous les salariés de McDonald’s au même tarif que la maison-mère… Nous sommes en retard et cela ne peut que s’aggraver avec Macron, parce que c’est un libertarien anti droits sociaux. Je suis très vigilant vis-à-vis des petites entreprises et je montre du doigt les responsabilités et les fortunes énormes des grosses entreprises. En vérité, Macron est là pour que ces 1 000 entreprises soient les Shadoks qui pompent, pompent, pompent et cela ne revient jamais… Macron est le complice numéro un de tout cela. C’est le chef leader de la finance. C’est le plus réactionnaire des dirigeants européens. Il est le leader des trafics financiers libres, des optimisations fiscales libres, au détriment des petits et des indépendants.

Les patrons de PME ne reçoivent pas votre discours et ils auraient plutôt tendance à se classer dans le camp du patronat…

J’ai écrit 35 livres sur le droit du travail, la sécurité sociale ou la dette et j’ai toujours dit ce que je viens de vous dire. J’ai toujours fait la distinction entre les petites et moyennes entreprises, et les grosses. J’ai toujours pointé du doigt les 1 000 entreprises qui font 50 % du PIB. J’ai toujours expliqué qu’il fallait réguler la sous-traitance. J’ai même fait voter cela en 1997 par le Parti socialiste mais, malheureusement, cela n’a jamais été mis en œuvre. C’est de cette façon que l’on peut renverser les choses du point de vue économique et mettre le doigt sur ceux qui s’empiffrent de milliards et pas sur le petit patron qui travaille 14 heures par jour pour s’en sortir et qui est obligé d’égorger ses propres salariés parce que, sinon, il ne s’en sort pas…

Et qui s’égorge parfois lui-même…

Je suis entré dans des chantiers pour un contrôle et le petit employeur de l’entreprise générale d’électricité venait me voir, en m’expliquant qu’il n’avait pas de chaussures de sécurité et qu’il n’avait pas pu faire de vestiaires, parce qu’il était obligé de verser 3 000 euros pour avoir le marché… Je comprenais très bien la situation de cet homme. De la même manière, en France, vous avez 516 000 travailleurs détachés que le patronat se réjouit d’aller prendre en Bulgarie, en Roumanie, en Pologne ou en Hongrie, sans les payer au même tarif que les travailleurs français, c’est-à-dire en ne payant pas les cotisations sociales au prix d’ici. Avec une telle discrimination salariale, le patronat français ne va pas se priver et, dans un an ou deux, nous aurons 700 000 travailleurs détachés. Macron s’est beaucoup agité, mais il n’a pas touché à cette discrimination salariale fondamentale. Par ailleurs, vous avez 500 familles qui possèdent 460 milliards, alors que le budget de l’État est de 300 milliards ! Il y a 600 milliards d’avoirs français dans les paradis fiscaux. Vous avez 58 multinationales françaises qui blanchissent à peu près 100 milliards par an au Luxembourg… Donc, la France n’a jamais été aussi riche… Mais cela ne concerne que 1 % de la France. Le fossé social qu’il y a entre la très riche France et l’immense majorité du pays est explosif. On peut faire du bien aux gens si l’on abandonne la politique de Macron, qui est une politique folle. Il est là depuis un an et il y a 2,1 % de chômeurs de plus ! On nous explique que cette rigueur sert à rembourser la dette, mais la dette a augmenté d’un point et demi depuis qu’il est là ! Quand il dit qu’il va rembourser les banques, c’est comme un jardinier qui arrose la rivière pendant que son jardin s’assèche. C’est la politique absurde de Macron et cela va se révéler.

Enfin, vous publiez « Le social au cœur. Mai 1968 vivant ». Vous avez surtout envie de montrer que Mai 68 n’était pas une révolution de bobos, mais véritablement un mouvement ouvrier…

Souvent, Mai 68 est raconté de façon biaisée. Le mouvement étudiant allemand était beaucoup plus puissant que le mouvement étudiant français. Mais on l’a oublié, parce qu’il n’y a pas eu une grande grève générale avec 90 % des salariés… En France, c’est le mouvement social qui a compté. Les entreprises ont été obligées de trouver des arrangements et cela a touché tout le monde : les mineurs, les métallurgistes, les cheminots, les postiers, mais aussi les gardiens de musée, les chirurgiens-dentistes, les footballeurs, les cinéastes à Cannes, et il y a même eu des mouvements dans des couvents ! Donc, l’impact a été profond dans la conscience collective. Les gens ont cherché à se libérer de la tutelle d’un pouvoir qui ne les entendait pas. Le détonateur étudiant a été l’étincelle qu’il fallait et la plaine s’est enflammée à toute vitesse… Ce sont des événements que l’on ne commande pas et qui s’embrasent quand les chefs de la société sont trop brutaux, trop arrogants, trop tournés sur le service des riches ou la classe restreinte supérieure… Ce sont des points communs entre la situation de 68 et celle d’aujourd’hui.

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