L'invité de Yannick Urrien

Gérard Leclerc : « L’Occident a voulu donner congé à Dieu avec les Lumières et ne cesse de s’expliquer avec Dieu, parce que les idéologies modernes sont désormais sans sève et sans saveur. »

Le philosophe analyse la genèse intellectuelle et culturelle de Mai 68.

Gérard Leclerc, éditorialiste à France Catholique et à Radio Notre-Dame, est journaliste et philosophe. Il revient sur le cinquantenaire de Mai 68 en livrant les clés de la genèse intellectuelle et culturelle de Mai 68. Il introduit une donnée trop oubliée, d’ordre « historico-transcendantale », en rappelant comment ce personnage étonnant que fut Maurice Clavel avait discerné une charge métaphysique dans les convulsions d’une société violemment refusée par une nouvelle génération. Ainsi, sous les pavés de la révolte, l’Esprit resurgissait, de façon tempétueuse. N’est-ce pas lui qui devrait réapparaître pour nous éclairer dans les incertitudes anthropologiques où nous nous enfonçons aujourd’hui ?

« Sous les pavés, l’Esprit » de Gérard Leclerc est publié aux Éditions Salvator – France Empire.

Kernews : Vous abordez Mai 68 en rappelant que ces événements nous ont fait basculer de civilisation et nous ont aussi écartés de toute spiritualité. Comment en arrivez-vous à ce constat ?

Gérard Leclerc : Le phénomène est complexe et il ne saurait être isolé de l’histoire, non seulement de la France, mais de l’Europe et du monde occidental en général qui, dans les années 60, balance dans une nouvelle ère. Après la guerre et après les sacrifices de la reconstruction, nos pays entrent dans une ère d’abondance, on part de la société de consommation et, du même coup, c’est tout l’univers mental qui change puisque l’on n’a plus la même perception. La génération du baby-boom, que l’on appelle le peuple adolescent, se trouve devant un nouveau monde et se sent un peu démunie parce qu’il y a rupture de tradition et de transmission. On n’arrive plus à transmettre, parce que l’on se trouve dans deux mondes qui sont étrangers les uns aux autres. Nous ne sommes plus dans le monde de la guerre, ni dans celui de l’après-guerre : c’est un nouveau monde qui hésite à s’identifier. Parallèlement, il y a un phénomène de déchristianisation dans les années 60 et de désaffection par rapport à la pratique religieuse. Tout cela est à mettre en rapport. On assiste aussi à un basculement idéologique dans l’ordre politique. La France a été dominée par une intelligentsia marxisante depuis la guerre et, contrairement aux apparences, Mai 68 va consacrer le déclin et, bientôt, la fin du marxisme. Mon ami Maurice Clavel disait que l’on avait fait une sorte d’été de la Saint-Martin au marxisme, c’est-à-dire un renouveau qui allait durer quelques jours, pour en fait déboucher sur un déclin et une disparition. Ce sont des facteurs concomitants pour essayer de comprendre ce qui s’est passé dans ces moments.

Vous soulignez que ces événements se sont attaqués aux fondements ultimes du vivre ensemble alors que l’on aurait pu penser que ce mouvement, où tout le monde se rassemble, était justement une progression vers le vivre ensemble… En réalité, l’inverse s’est produit, puisque les fondamentaux de la société, comme la famille, ont commencé à être détruits…

Oui, parce que c’est l’ère de l’individualisme, alors que dans la période précédente il y avait un dynamisme de rassemblement et d’unification. On se retrouve devant une société qui se fragmente et, désormais, c’est le règne de l’individu. Cela correspond tout à fait à la dynamique de l’économie qui ne reconnaît que des consommateurs et il faut jouer sur les appétits de ces consommateurs. Le lien social ancien va se désintégrer, c’est ce qui est un peu étrange. J’ai vécu cela en étant à la Sorbonne et au Quartier latin, dans un milieu fortement politisé, et l’on s’aperçoit très rapidement que Mai 68 ne va pas déboucher sur une nouvelle révolution léniniste, mais sur le triomphe du capitalisme libéral.

Selon vous, Mai 68 va marquer une transition vers la fin du gauchisme mais, en même temps, cette révolution s’attaque aux fondements du vivre ensemble. Sommes-nous ainsi tombés dans une société qui n’est plus gauchiste au sens caricatural du terme, mais plutôt libertarienne, et qui appartient donc à cette famille du gauchisme ?

On va passer d’une révolution politique à une révolution culturelle et à une révolution des mœurs. Nous sommes partis d’une idéologie marxisante et léniniste dure pour arriver à Marcuse : c’est-à-dire des gens que Lénine aurait détestés, parce que l’attention se déporte du projet politique commun vers les mœurs, qu’il s’agit de libérer, et le paysage intellectuel change fondamentalement. En France, on voit arriver sur la scène intellectuelle des gens comme Deleuze, Foucault, Guattari et autres, qui vont insister non plus sur l’aspect politique des choses, mais sur le problème des mentalités et des mœurs. Ce qui compte, c’est l’individu et ses désirs, en dehors de toute philosophie de la personne. Toute la philosophie ancienne d’inspiration chrétienne, comme le personnalisme, va se retrouver moquée et désintégrée au profit de ce que Deleuze appelle les machines désirantes. Pour Foucault, c’est l’homme né des Lumières qui se disloque comme une simple figure dans le sable qui s’efface… C’est la fin d’un certain humanisme au profit d’un véritable éclatement, y compris de la personnalité avec son éthique d’inspiration judéo-chrétienne.

En fait, vous décelez en Mai 68 une dimension, on ne va pas dire religieuse, mais presque théologique et certainement philosophique…

La philosophie est absolument nécessaire pour rendre compte, tout comme la théologie. Très curieusement, je me réclame d’une autre aspiration, qui est celle de Maurice Clavel. C’est quelqu’un qui a beaucoup compté pour moi et il a une interprétation des événements qui est contraire à tout ce que l’on raconte par ailleurs. Maurice Clavel est un philosophe très brillant, bien connu sur la scène parisienne. Il se convertit au christianisme au milieu des années 60, à la suite d’une crise personnelle dont il ne peut sortir que par une conversion radicale. Maurice Clavel va juger l’événement Mai 68 à la lumière de sa propre expérience. La convulsion personnelle qui l’a amené au bord de la mort et de la dislocation, retraduite au niveau social, l’amène à poser des questions essentielles et la première de ces questions est le rapport à l’infini. L’Occident a voulu donner congé à Dieu avec les Lumières et ne cesse de s’expliquer avec Dieu, parce que les idéologies modernes sont désormais sans sève et sans saveur et la première idéologie qui se trouve exposée à la mort et au dessèchement, c’est le marxisme. La convulsion, c’est aussi l’aveu d’une société qui est incapable de transmettre des convictions à sa jeunesse, parce qu’il y a eu une rupture de transmission. On est dans le néant et Clavel pense que cela peut être l’amorce d’un retour de l’esprit, parce que les vraies questions se reposent et il faut s’expliquer avec ce Dieu que l’on a voulu expulser de sa conscience. Malheureusement, la conclusion de Mai 68 n’a pas été clavelienne. L’esprit n’a pas rejailli, n’est pas réapparu, parfois il a encore été expulsé plus fortement, mais l’exigence demeure. Pour moi, Mai 68 a ouvert tous les dossiers sans les refermer et nous nous trouvons devant des requêtes qui posent la question même de notre humanité. Qu’est-ce que notre humanité face aux défis du transhumanisme ou de l’intelligence artificielle ? Nous nous trouvons devant des problèmes dont la profondeur anthropologique est sans fond et, de ce point de vue, l’interrogation clavelienne demeure. Qu’est-ce que l’homme sans transcendance ? Qu’est-ce que l’homme sans Dieu ?

Il y a beaucoup de livres qui sortent en ce moment sur Mai 68 et on a parfois l’impression d’être dans une galerie d’art moderne où des visiteurs commentent un tableau d’une façon totalement différente : par exemple, Gérard Filoche explique que Mai 68 est une révolution ouvrière et de gauche, alors que pour vous c’est une révolution de gens en quête de sens…

Mais il n’a pas tort et c’est le côté polymorphe de tout événement social… Le point de vue ouvrier qui est le sien est aussi tout à fait pertinent, parce que l’on ne peut pas faire abstraction d’une grève nationale qui était beaucoup plus forte que celles du Front populaire en 1936… J’étais plutôt du côté étudiant que du côté ouvrier et syndical, donc je suis plus attentif aux dimensions philosophiques. Je comprends les revendications ouvrières, mais quel projet politique voulaient-ils ? Est-ce qu’ils voulaient la révolution ? Ce qui ressort de Mai 68, c’est quand même le refus du Parti communiste de se lancer dans une aventure de prise du pouvoir. Le pouvoir gaulliste vacille et l’on se demande s’il va y avoir un coup d’État. Le Parti communiste refuse d’entrer dans une perspective de coup d’État et, par l’intermédiaire de la CGT, entre dès le départ dans une perspective de négociation. Il s’agit de négocier avec le pouvoir en place, mais non de le renverser. C’est sur ce point que j’ai une différence d’analyse avec Gérard Filoche. La dimension syndicale et ouvrière est certaine, mais elle n’est pas de nature révolutionnaire.

Vous citez Maurice Clavel qui n’admet pas l’existence de cet homme qui exclut Dieu et qui, d’ailleurs, dans la grande pensée occidentale vient en quelque sorte d’avouer son inexistence : inexistence de l’homme qui a voulu exclure Dieu ou inexistence de Dieu ? 50 ans plus tard, on constate que l’on a voulu faire une révolution parce que l’on était en manque de sens. Sommes-nous dans une impasse ?

Non, en ce sens où c’est la société de consommation et le libéralisme économique qui ont gagné, parce qu’il n’y avait pas d’autre issue dès lors que la perspective communiste était exclue. Un idéologue libéral comme Jean-François Revel a compris cela tout de suite. En définitive, la Terre promise de Mai 68, ce n’est pas l’Union soviétique, mais les États-Unis d’Amérique… De ce point de vue, l’issue de Mai 68, c’est la victoire du libéralisme et du capitalisme. Oui, parce que la dimension clavelienne a échappé totalement à cette révolution économique libérale et elle demeure posée parce que le sens de l’existence, la saveur de l’existence, ce qui est l’homme et son mystère, demeurent des questions absolument béantes. Et ce n’est pas une société de consommation qui peut répondre à de telles interrogations !

À la fin de votre livre, vous consacrez un chapitre au Concile Vatican II. Est-ce un échec de l’Église puisque, si le message de Vatican II avait été reçu, il n’y aurait sans doute pas eu tous ces Mai 68 à travers le monde ?

Le Concile était nécessaire pour l’Église et, avant même d’être un concile d’adaptation, c’était un concile d’approfondissement. Il s’agissait, dans l’esprit du Pape Jean XXIII, de rendre sensibles au monde les richesses spirituelles de la révélation et, en même temps, il y a une volonté de comprendre le monde pour l’évangéliser. Quand on lit les textes de Vatican II, qui concernent le monde moderne, on s’aperçoit qu’il y a un décalage qui est démenti par l’évolution sociale. On n’avait pas prévu cet éclatement vers l’individualisme, ce qui fait que l’Église catholique va être prise au dépourvu par la révolution dite des Sixties. Il va y avoir un phénomène de désintégration qui va dissoudre les habitudes qui étaient soigneusement encadrées par tout un dispositif disciplinaire qui faisait que l’obligation d’aller à la messe le dimanche relevait de la conscience. Par ailleurs, il y a la crise du clergé qui se manifeste singulièrement en 68. On assiste à une désertion grave de jeunes prêtres et la hiérarchie de l’époque va être vraiment à la peine pour essayer d’enrayer ce phénomène, dont l’Église ne s’est pas relevée depuis.

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