mercredi , 29 mars 2017

Gilles August, l’un des avocats les plus influents du barreau de Paris, dialogue avec l’économiste Nicolas Bouzou.

C’est un événement d’avoir pu réunir sur un même plateau, à La Baule, Gilles August et Nicolas Bouzou pour parler de politique et d’économie. Gilles August est le cofondateur d’August Debouzy, premier réseau international, il est membre des barreaux de Paris et New York, et son cabinet compte 130 avocats à Paris. Gilles August accompagne depuis vingt ans les acteurs incontournables de l’économie française et internationale. Il est également à l’origine du programme Start you up qui aide les star-tup françaises à se développer. Cet homme discret, dont la prise de parole est rare, est souvent présenté comme l’un des avocats les plus influents du barreau de Paris. Il a accepté, à l’occasion d’un week-end à La Baule, de venir dialoguer en toute amitié avec l’économiste Nicolas Bouzou dans le studio de Kernews. 

 

Kernews : Dans vos secteurs respectifs, l’économie et le droit, quelles sont les mesures essentielles qu’une future majorité devrait mettre en oeuvre ?

Nicolas Bouzou : Le problème essentiel, c’est celui du chômage. Et je vais être un peu provocateur en disant qu’il n’est pas très difficile à résoudre. On pourrait considérablement faire baisser le chômage dans notre pays si on le souhaitait, car on connaît les mesures qui permettraient de lutter contre ce que l’on appelle le chômage structurel, c’est-à-dire celui qui n’est pas lié à l’activité économique. Il faudrait introduire un nouveau contrat de travail à durée indéterminée, qui soit beaucoup plus flexible que l’actuel CDI et qui diminuerait le rôle du juge par rapport à la situation actuelle. Il faut aussi revoir la formation professionnelle en la ciblant davantage vers ceux qui en ont besoin. Il faut faire monter en charge l’apprentissage, continuer de baisser le coût du travail pour les personnes les moins qualifiées, privatiser une partie du service public de l’emploi et rendre les indemnisations chômage dégressives au bout de douze mois… Cela fait un peu catalogue, mais la question du chômage m’agace beaucoup, parce que beaucoup de pays ont réussi à lutter contre le chômage d’une façon très efficace : je pense aux Pays-Bas, à la Suisse, à l’Allemagne ou au Danemark. Si l’on commençait à agir là-dessus, on pourrait montrer aux Français que tout n’est pas perdu dans le domaine économique et on pourrait aussi leur montrer que la politique peut encore avoir des effets tangibles et positifs.

Gilles August, vous êtes un avocat renommé, vous travaillez essentiellement sur des sujets économiques, vous êtes donc moins connu du grand public que vos confrères qui plaident aux Assises et s’expriment davantage dans les journaux télévisés… Alors, quel message lanceriez-vous au prochain président de la République ?

Gilles August : Nicolas Bouzou vient de parler de droit en évoquant un certain nombre de mesures qui dérivent de la loi. La loi est au coeur du système et nous devons la remettre au centre de nos préoccupations. Nous devons la simplifier, la faire comprendre et l’appliquer. La simplifier, cela veut dire simplifier le Code du travail, mais aussi un certain nombre de mesures administratives qui, aujourd’hui, paralysent les entreprises et les initiatives économiques. C’est un travail qui a été commencé par quelques gouvernements. Espérons que le prochain gouvernement s’y attellera vraiment sérieusement et qu’il nous permettra d’arriver à un niveau de simplification qui rendra la loi compréhensible et tangible pour la population. Nous devons également revaloriser la justice, elle est l’arbitre du droit et nous devons augmenter son budget. On me répondra que ce sont des dépenses supplémentaires, or, selon moi, c’est une dépense d’investissement. Il est urgent d’investir pour moderniser et rendre vivables nos prisons. La prison est une punition, mais elle ne doit pas être une torture. Il faut également que le gouvernement explique mieux la loi pour qu’elle soit mieux acceptée par la population. Nombre de mesures récentes ont reçu une opposition forte parce que mal expliquées.

Nous aurions pu avoir la même conversation en 1988, en 1993, en 1995 ou en 2002 !

N.B :  C’est quelque chose qui me frappe en France ! Ces questions ont été tranchées il y a longtemps chez nos voisins : en Allemagne au début des années 2000, aux Pays-Bas au début des années 80, en Suisse à la fin des années 70, idem en Angleterre… C’est vraiment une question qui m’obsède. Cela fait quinze ans que je fais ce métier et je me rends compte que sur les questions de croissance ou de marché du travail, cela fait quinze ans que je dis la même chose ! Les problèmes n’ont pas été réglés. Je pense que le blocage de notre pays est avant tout un blocage psychologique. J’avais publié un livre intitulé « Le grand refoulement » parce que la France souffre d’un refoulement au sens freudien. Nous ne voulons pas nommer les choses et, comme nous ne voulons pas nommer les choses, nous refoulons le fait que nous pourrions régler un certain nombre de problèmes. Sur le chômage, Emmanuel Macron avait évoqué il y a dix-huit mois, à juste titre, la question de l’illettrisme dans certaines industries qui étaient sur le point de fermer et, quelques heures après, la classe médiatique était à feu et à sang parce que, soi-disant, il avait été méprisant à l’égard des illettrés… C’est terrible : si l’on n’a pas la capacité de nommer ce type de problèmes, comment voulez-vous que nous puissions les résoudre ?

G.A : Nous avons de la chance parce que nous avons un pays formidable, qui a tous les atouts pour réussir, et nous avons surtout la chance d’assister à un changement de paradigme : l’émergence des nouvelles technologies qui sont aujourd’hui parfaitement comprises et adoptées par les Français. Les Français innovent dans ce domaine et façonnent une nouvelle société. Nous avons une politique qui a été une politique de l’emploi et non pas une politique du travail. Nous sommes arrivés à un niveau où nous avons défini l’emploi sans travail. C’est absurde ! Il faut redonner du sens à ce que nous faisons. Par ailleurs, dans cette société qui change, avec des modalités multiples d’exercice du travail, l’État va être confronté à un problème pour la perception de l’impôt. Il va y avoir un problème de régulation, en raison de cette révolution numérique qui est très bien décrite par Nicolas Bouzou dans son livre. Nous avons aujourd’hui une occasion unique de redéfinir le système et de le reprendre quasiment à zéro.  Il fut un jour où, postérieurement à la Révolution française, un groupe de sages s’est réuni pour réécrire le Code civil. Nous devons réécrire certains codes au regard des changements qui nous entourent et de la direction que la France veut prendre. C’est un travail qui peut être parfaitement entrepris au cours d’un quinquennat en regroupant des spécialistes qui réécriront, après consultations, les codes qui nous gouvernent. La loi est fondamentale. Pour qu’elle soit utile, appliquée, comprise, il faut redonner des moyens à la justice, redonner des moyens au droit et lui conférer une place centrale, parce que c’est notre seule protection, le fondement de notre démocratie et le fondement de notre modèle social.

Vous évoquez un éventuel problème de perception de l’impôt de la part de l’État. Il y a deux lectures possibles : est-ce parce qu’il va y avoir de moins en moins de contribuables solvables, ou parce que l’ubérisation de la société aura pour effet d’amplifier les délocalisations ?

G.A : Je pense à l’impôt au sens le plus large du terme. Nous avons une créativité sans limites pour qualifier les impôts en France : des taxes, des contributions, des charges… Ces impôts sont aujourd’hui perçus principalement sur le travail et cela pose évidemment un problème : quand le travail est moins récompensé, le travail est moins important. Il ne s’agit pas de diminuer les impôts de façon aveugle et brutale, mais de repenser l’impôt.

N.B : Historiquement, la France a toujours eu des problèmes fiscaux ! Déjà, Sully avait été chargé d’augmenter les recettes fiscales par Henri IV ! Mais nous avons toujours eu un problème de dépenses publiques. La fiscalité, ce n’est jamais que l’autre face de la dépense publique. On peut la simplifier et la rendre plus efficace, mais la réalité c’est que nous avons une fiscalité qui est excessive en France. La fiscalité est suffisamment lourde pour que l’on puisse considérer qu’elle a un impact négatif sur la croissance économique, sur la compétitivité et sur l’emploi. Nous devons absolument alléger notre fiscalité, pour qu’elle soit moins handicapante pour notre économie, mais aussi pour que les citoyens y adhèrent davantage. Mais on ne peut pas avoir cette réflexion sans aborder la dépense publique. Gilles August abordait la question de la justice et des fonctions régaliennes. L’équation doit respecter deux contraintes : réduire la dépense publique, mais l’augmenter dans les fonctions régaliennes, c’est-à-dire l’armée, la police et la justice. C’est tout à fait possible. Quand vous regardez la répartition de la dépense publique en France, il y a l’État, les collectivités locales et la dépense sociale. La moitié de la dépense publique, c’est de la dépense sociale, et c’est la question des retraites qui prend le plus de place. J’imagine assez bien un accord entre la prochaine majorité et les Français autour de l’idée selon laquelle on va demander un effort supplémentaire en matière de retraites, en allongeant progressivement la durée de cotisation, mais cet argent ne sera pas perdu. Cela va nous permettre d’alléger les prélèvements obligatoires et cela va nous permettre aussi de réinvestir cet argent ailleurs, notamment dans les fonctions régaliennes. Nous avons la dépense publique la plus importante du monde, les prélèvements obligatoires quasiment les plus importants du monde, mais quand vous entrez dans un tribunal ou dans un commissariat, vous avez l’impression d’être dans un pays dans lequel le secteur public ne compte absolument pas. La France n’aura jamais une dépense publique de 30 à 35 % du PIB comme en Suisse, on peut avoir 45 ou 50% du PIB, cela ne pose pas de problème à partir du moment où c’est bien investi.

Mais cela fait trente ans que l’on nous annonce une nouvelle augmentation des impôts, à chaque gouvernement, en nous disant : « C’est la dernière fois, faites-nous confiance, c’est pour redresser le pays ! » Les gens n’ont plus envie de faire le moindre effort !

N.B : Il faut une réforme positive. La réforme est toujours présentée comme la nécessité de faire moins. Si l’on propose des réformes, c’est pour faire mieux. On a énormément d’atouts, on a beaucoup de créateurs d’entreprises, on a de l’innovation, des infrastructures… On a vraiment un socle sur lequel on peut bâtir quelque chose d’intéressant. Il s’agit de profiter de la mutation que nous évoquions, à travers cette vague d’innovations, pour faire mieux et être encore plus entreprenants avec un État plus efficace.

G.A : En général, quand on dit quelque chose, on pense que l’on a raison… Ainsi, cela fait trente ou quarante ans que l’on nous explique toujours la même chose, pour aboutir à des résultats peu probants qui créent des inquiétudes. On doit comprendre ces peurs. Le monde est en train de changer et nous allons forcément nous adapter, parce que nous sommes forts, intelligents et flexibles. Pour cela, il faut fixer le cap. Il faut que les Français comprennent le cap et que l’on nous explique pourquoi on va dans une certaine direction et comment on va y arriver.  Mais il faut revenir aux fondamentaux de la loi, qui est notre valeur commune, une valeur fondamentale qui participe de toutes les autres valeurs, on a vécu cela au cours de ces précédentes années sur des questions philosophiques. Si nous nous retrouvons autour de la loi et de son application, alors, cela fonctionnera. Pour cela, il faut éviter la loi émotion, la loi du journal de 20 heures, la loi qui redéfinit quelque chose qui l’a déjà été, et nous avons beaucoup de solutions. Il faut simplement rendre la loi plus lisible, plus compréhensible et, surtout, supprimer des strates. Par exemple, le législateur oublie généralement de supprimer et d’abroger la loi précédente chaque fois qu’il légifère. Nous devrions entamer une phase d’abrogation d’un certain nombre de lois. Évidemment, on n’abroge pas dans le vide, il faut avoir un projet, il faut que ce projet soit abouti et qu’on l’applique. Quand on vit la loi au quotidien, on se rend compte qu’elle se contente de modifier des mots, des articles, des virgules ou des paragraphes et de renvoyer à d’autres articles de loi. Même lorsque l’on est juriste, cela devient parfois très difficile à comprendre et à appliquer ! Quelqu’un a récemment parlé de lâcheté des magistrats… Je crois au contraire qu’ils sont très courageux, parce qu’ils tentent d’appliquer un système qui est très difficile à appliquer… Il faut leur rendre hommage et les aider à faire leur métier. Il faudrait que le législateur commence à abroger des lois avant d’en créer de nouvelles, cela devrait être obligatoire et, à partir de là, nous aurons un système qui va commencer à bouger.

Vous employez le terme de direction, mais lorsque l’on demande au conducteur de reprendre la bonne direction, cela implique que l’on se trouve sur la route… Sommes-nous encore sur la route, ou déjà dans le ravin ? Vous qui conseillez des entreprises dans le monde entier, ressentez-vous une perte d’attractivité de notre pays ?

G.A : Nous ne sommes pas dans le ravin, mais l’attractivité de notre pays a baissé au cours de ces dernières années, c’est flagrant. En quelques années, on a observé une baisse de 70 % des investissements étrangers dans notre pays, c’est significatif… C’est devenu un vrai handicap économique, mais nous avons tous les moyens pour le surmonter. Nous avons de très bonnes écoles, des bonnes universités, un excellent système de santé, une recherche de pointe, des secteurs où nous sommes les leaders mondiaux, et un très beau pays…

Donc, vos clients ne viennent pas vous dire : « Ce pays est mort, déménagez tout ailleurs ! »

G.A : J’ai pu rencontrer des gens qui m’ont dit qu’il était très compliqué d’investir dans un système instable. Cette instabilité générale nous pose un problème, mais je crois que les politiques l’ont bien entendu. Les commerçants, comme les consommateurs, ont besoin d’être dans un État de droit qui ne va pas varier du jour au lendemain. Il y a beaucoup de choses à changer, ce qui suppose encore de l’instabilité, mais celle-ci ne sera pas un frein si nous avons un cap. La gestion quotidienne, même efficace, ne constitue pas un cap. La France a déjà été capable de se choisir un destin, un modèle de société, elle a longtemps inspiré d’autres pays, elle peut encore le faire.

 

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