L'invité de Yannick Urrien

Gilles Cosson : « L’affaiblissement des valeurs est certainement l’une des raisons principales de nos déficiences actuelles. »

Gilles Cosson est l’auteur de nombreux ouvrages philosophiques, notamment sur le sens de la vie. Dans son dernier livre, il raconte la chute de l’Empire romain en amenant ses lecteurs à faire de troublantes analogies avec la situation actuelle de l’Occident. Cependant, il se montre optimiste, car il démontre que le christianisme a joué un rôle important dans la transmission des valeurs de la civilisation romaine.

Gilles Cosson est polytechnicien, docteur ès Sciences Économiques, M.S. Massachussets Institute of Technology et il a occupé de hautes fonctions dans le monde industriel et financier, notamment à Paribas, comme membre du directoire, où il a longtemps travaillé aux côtés de Jacques de Fouchier et de Jean-Yves Haberer.

« Et Rome s’enfonça dans la nuit : 24-27 août ap. J.-C. » de Gilles Cosson est publié aux Éditions de Paris Max Chaleil.

Kernews : On trouve beaucoup d’écrits sur la chute de l’Empire romain, mais votre livre nous incite à établir un parallèle avec le monde actuel. Derrière le titre « Et Rome s’enfonça dans la nuit » auriez-vous pu aussi titrer « Et l’Occident s’enfonça dans la nuit » ?

Gilles Cosson : C’est la question que je me suis posée. Il y a des parallèles évidents et quelques différences significatives. Les parallèles évidents tiennent de l’affaiblissement de toutes les grandes valeurs qui avaient fait la République, puis l’Empire, à travers le respect des institutions, la volonté de se battre pour elles, y compris en donnant sa vie, le respect des campagnes avec le travail du laboureur citoyen qui a fourni les meilleurs soldats de la République… Tout ceci a disparu et l’on assiste à une inflation monétaire constante et à un goût du luxe qui ont mené à des excès déplorables pour le maintien de l’image de l’Empire. Tout ceci fait inévitablement penser à un certain nombre de problèmes que nous rencontrons, comme la perte du sens des valeurs pour lesquelles on est prêt à donner sa vie. C’est ce qui avait fait la force de l’Empire, une nation de citoyens en armes et une nation qui respectait le droit, mais cette nation a progressivement évolué vers un affaiblissement de ses vertus. Évidemment, on ne peut que penser à ce qui se passe parfois en Europe ou aux États-Unis, où s’oppose de plus en plus une civilisation hédoniste face à de vieilles traditions puritaines. Cependant, il y a des différences qu’il ne faudrait pas trop minimiser, comme le fait que les Romains de cette époque sont attaqués par ceux qu’ils appellent des barbares, pour l’essentiel des tribus germaniques, Ostrogoths, Wisigoths, Vandales, Burgondes ou Francs… Ces tribus ont quand même une particularité qui les rapproche des Romains : la plupart d’entre elles sont converties à l’arianisme, une variante du christianisme, puisqu’elle souligne simplement que le père est supérieur au fils, sans nier l’existence divine du fils. Ces tribus ne sont donc pas totalement inassimilables, parce qu’elles ont en commun le respect du Dieu des chrétiens et, au milieu des drames qui vont se produire, il y a une petite parenté qu’il ne faut pas surestimer puisque les Goths sont des tribus extrêmement sauvages et primitives, animées d’une très grande volonté de combattre, là où les Romains s’étaient féminisés, avec une judiciarisation à outrance, et un respect de tous les droits des minorités.

Vous nous invitez à faire un parallèle avec le phénomène de l’immigration, notamment en évoquant les différences culturelles. Mais la plupart de ces gens ne viennent-ils pas quand même pour travailler ou gagner de l’argent ?

Ce n’est pas faux, mais c’est un peu plus complexe. Effectivement, les immigrants sont poussés par une forme de misère. Ils veulent profiter de cet Occident qu’ils voient comme riche – et qui l’est par rapport à l’endroit d’où ils viennent – mais ils transportent très souvent avec eux une civilisation qui a une profonde unité puisque l’islam est à la fois une religion et une civilisation. Il y a dans la doctrine musulmane une parfaite symbiose entre la vie civile et la vie religieuse, et c’est un marqueur identitaire très puissant qui cohabite avec le goût de l’argent et de la progression matérielle. On trouve effectivement chez les Goths de l’époque une aptitude très grande à chercher la richesse, à travers le combat notamment, mais il y a quand même une admiration de la civilisation romaine. Lorsque Rome est prise d’assaut par Alaric, il faut savoir qu’il a cherché pendant deux ans à se faire reconnaître par l’empereur régnant, Honorius, comme son chef militaire numéro un. Il a un grand respect pour la dignité impériale et pour l’immense image que Rome a répandue pendant des siècles. Je ne suis pas sûr que, dans toutes les populations que vous évoquez, notamment dans les banlieues, il y ait une admiration sans faille pour le chef de l’État, le principe de la République ou la laïcité…

À leur décharge, n’est-ce pas aussi de notre faute, puisque cela fait des décennies que l’on présente des excuses en s’accusant de tous les maux ?

Le principe de repentance a fait des ravages et c’est tout à fait déplorable. L’Occident au XIXe siècle a pénétré dans le ventre mou du monde musulman, en Afrique du Nord, mais pas seulement, tout simplement parce que la nature a horreur du vide. Mais rappelons-nous que la France a apporté aux pays du Maghreb une prospérité relative, une mise en valeur du terrain ou une industrie qui n’existaient pas avant sa présence. Les valeurs ancestrales de soumission ont été remplacées par cet esprit d’entreprise et il n’y a vraiment pas de quoi rougir. Aujourd’hui, on veut trop souvent voir uniquement le côté sombre de cette installation et c’est très excessif. En se battant la coulpe comme on l’a fait pendant trente ans, on a convaincu des gens – qui ne demandaient finalement qu’à le croire – qu’ils étaient uniquement des victimes, ce qui n’est évidemment pas exact.

Dans ces dialogues sur la chute de l’Empire romain, on s’interroge sur le crépuscule de la civilisation, à savoir les échecs militaires, le commandement déplorable, le paupérisme des campagnes, l’épidémie de peste… Si l’on transpose cela aujourd’hui, on peut évoquer les usines qui ferment, le terrorisme, l’administration qui contrôle tout, l’appauvrissement des zones rurales… Mais le véritable signe du déclin ne vient-il pas des comportements qui structurent notre société ?

Vous avez raison, on a trop souvent tendance à confondre la cause et l’effet. À l’époque de Rome, les généraux sont insuffisants, les campagnes ne donnent pas ce qu’elles devraient donner, mais il s’agit très souvent d’un effet de cause. Par exemple, si le commandement militaire est déplorable, c’est parce que les gens n’avaient pas envie de combattre et, par conséquent, ils ne sécrétaient plus les chefs militaires nécessaires. On trouve que la criminalité augmente, on va dire que c’est l’une des causes de la décadence, mais en réalité c’est parce que les valeurs qui ont structuré la société romaine pendant des siècles, avec une certaine rigueur dans le comportement personnel, se sont effacées au bénéfice du goût de l’argent. Le parallèle est facile avec notre époque. Il est trop commode de constater en oubliant d’analyser les vraies causes, comme l’insuffisance d’éducation civique, la perte des valeurs familiales ou un recul de cet esprit qui a fait l’admiration du monde entier. Il faut faire très attention lorsque nous incriminons pour de mauvaises raisons. Et l’affaiblissement des valeurs est certainement l’une des raisons principales de nos déficiences actuelles.

Rome a été confrontée à cette inquiétude : on ne trouve plus un seul homme d’État prêt à sacrifier sa carrière et ses plaisirs pour servir le bien commun et ce sont les barbares qui en ont profité…

Le terme de barbares vient des Grecs : tout ce qui n’est pas citoyen grec est barbare par définition. Donc, l’appellation n’a pas le sens qu’elle a aujourd’hui. Néanmoins, il est certain que les tribus qui déferlent sur l’Empire romain sont des tribus dont l’audace et le courage sont indiscutables, mais dont le niveau de culture ou de compréhension de ce qu’est une loi est extrêmement faible. Il y a des quantités de témoignages parfaitement écrits, l’ensemble de la population sait très souvent lire et écrire, les lettrés font preuve d’intelligence et de subtilité et, deux cents ans après, les nobles Francs qui ont conquis tous les pays ne savent plus lire et écrire… Ce sont dans les couvents que l’on a gardé, heureusement, l’héritage culturel.

Quand on lit la lettre d’Augustin, on s’aperçoit qu’ils avaient tous conscience d’assister à la chute de l’Empire romain. Aujourd’hui, personne n’imagine vivre celle d’une civilisation…

Il faut faire une distinction entre les élites et le peuple. Les élites romaines étaient conscientes que leur supériorité était contestée et que le modèle romain d’autrefois n’avait plus une valeur universelle. On a connu le cas de légionnaires romains à la fin de l’Empire, alors qu’ils avaient le droit d’être citoyens romains après vingt ans de service, qui ne prenaient même plus cette citoyenneté… C’était l’indice effrayant de l’effondrement des valeurs. On peut dire, malheureusement, que dans certains cas, dans nos pays, certains ne se sentent absolument pas Allemands, Français ou Italiens et leur rêve est ailleurs. Mais il y a une nuance entre la population et les élites, puisque les élites s’interrogent avec angoisse. Le Sénat, comme le Pape de l’époque, Innocent Ier, sentent venir de grandes catastrophes. Aujourd’hui, on peut s’interroger : est-ce de la tromperie volontaire ou de l’inconscience ? Il y a parfois un peu des deux. À Rome, la population est complètement anesthésiée par le pain et les jeux. Les sénateurs et les patriciens faisaient travailler des esclaves et ce qu’ils appelaient la plèbe vivait aux crochets complets de l’État qui leur donnait le pain et les jeux. Aujourd’hui, c’est quand même différent et c’est à l’honneur de la civilisation de l’information. La distinction n’existe plus entre les plus riches et les plus pauvres, car nous avons quand même une conscience commune de notre appartenance à une civilisation et l’information a abouti à une prise de conscience bien meilleure de ce que sont ces enjeux.

La chute de l’Empire romain se caractérise aussi par la perte de contrôle des territoires. Les populations prennent conscience de leur identité et se révoltent. Que pensez-vous de ce qui se passe avec la Catalogne aujourd’hui ?

Je pense que nous avons eu le plus grand mal à surmonter les drames du XIXe siècle, avec le nationalisme qui a envahi tous nos pays. Nous étions tous devenus extraordinairement fiers de nos origines, c’est bien, mais on a vu ce que cela a donné. Pour peu que des questions économiques viennent polluer un peu le débat, ce qui est le cas de la Catalogne, le nationalisme s’est enraciné. La Première Guerre mondiale a éclaté parce que les Britanniques, convaincus de leur supériorité morale, voyaient en l’Allemagne un concurrent redoutable qu’il fallait abattre. En Européen du XXIe siècle, je vois le nationalisme avec beaucoup de prudence, parce qu’il a provoqué beaucoup de catastrophes. Le nationalisme catalan est estimable dans la mesure où il se rattache à une culture et à une langue mais, à l’inverse, il faut faire très attention avant de lâcher la bride aux nationalistes : sinon, on ouvre une boîte de Pandore… L’Europe a beaucoup de défauts, mais elle a quand même éteint cette fièvre hystérique qui caractérisait l’ouverture de la guerre de 14 et, a fortiori, les folies qui se sont produites en Allemagne au cours des années 30.

On date la chute de l’Empire romain à 410 après Jésus Christ et ce fut un temps long. En conclusion, vous semblez finalement optimiste sur l’avenir des valeurs de l’Occident… Pour quelles raisons ?

Je crois que les valeurs de l’Occident qui, pour l’essentiel, sont liées à la liberté de choix, que la religion chrétienne a parfaitement admise notamment, ainsi que la séparation de l’Église dans son rôle spirituel et de l’État, sont destinées à triompher quoiqu’il arrive. Quand on regarde le XXe siècle, on constate que le nazisme, une épouvantable perversion, ainsi que le communisme, qui en était une autre, ont cédé devant cette exigence de liberté. On peut penser que d’autres religions, y compris sur notre sol, ont un autre objectif qui est celui de la soumission à la loi religieuse dans tous les axes de la vie. Je tiens à affirmer mon optimisme, car je ne donne aucune chance à long terme à ce que cet esprit de soumission puisse l’emporter sur notre noble esprit de liberté. Malheureusement, il peut y avoir, sur ce chemin, des drames épouvantables.

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