Guillaume Bernard : « Le critère du clivage entre ce qui est de droite et ce qui est de gauche a glissé au fil du temps. »

Guillaume Bernard est maître de conférences à l’ICES (Institut Catholique d’Études Supérieures) et il a également enseigné à Science-Po Paris. Il est docteur habilité à diriger des recherches en histoire des institutions et des idées politiques, et il a publié de nombreux ouvrages sur le droit et les institutions. Ce spécialiste des idées politiques et des droites en France commente pour nous le résultat de l’élection présidentielle. Il est également l’auteur de « La guerre à droite aura bien lieu » (Éditions Desclée de Brouwer), un ouvrage dans lequel il analyse la recomposition des idées politiques.

Kernews : Après le résultat de l’élection présidentielle, la guerre à droite aura-t-elle lieu ? La guerre à gauche aura-t-elle lieu ? Les Français semblent avoir envie de tourner cette page des clivages et de vérifier si la  nouvelle formule proposée par En Marche ! qui n’est ni de gauche ni de droite, mais consiste à prendre ce qu’il y a de plus pragmatique à gauche et à droite, peut fonctionner. Qu’en pensez-vous ?

Guillaume Bernard : L’élection présidentielle a été marquée par l’écrasement des partis traditionnels qui ont fait la vie de la Ve République : le parti socialiste mitterrandien, écrasé entre Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron, et, de l’autre côté, un parti néo-gaulliste qui a été éliminé du deuxième tour et qui a été contraint de prendre position en faveur d’un autre que lui. On voit bien qu’il y a eu une distorsion entre une partie de l’électorat qui s’est réfugiée dans l’abstention ou dans le vote Marine Le Pen, et l’essentiel des ténors de ce parti qui ont appelé à voter pour Emmanuel Macron. Effectivement, vu de loin, on a une reconfiguration du paysage politique qui a éliminé les deux partis qui faisaient le débat droite-gauche. Pour autant, le débat entre une position qui est à droite et une position qui est à gauche sur le spectre politique a-t-il disparu ? Je ne le crois pas. Je pense que le critère du clivage entre ce qui est de droite et ce qui est de gauche a glissé au fil du temps. Au XIXe siècle, on avait un clivage qui portait essentiellement sur le régime. Au XXe siècle, un clivage qui portait essentiellement sur les activités et le domaine de compétence de l’État. Depuis les années 90, on a un clivage qui porte essentiellement sur le corps social, c’est-à-dire la famille, la nation ou l’Europe. Cette ligne de clivage passe essentiellement au sein de la droite, non pas entre les partis politiques, mais en leur sein. Il y a une partie de la droite qui est en train de dériver vers la gauche, de se recentrer, et qui est susceptible de participer à la grande coalition autour d’Emmanuel Macron. De l’autre côté, il y a un conglomérat, un ensemble de forces, qui aujourd’hui sont disparates, à la recherche d’un discours cohérent – on a bien vu que Marine Le Pen n’avait pas réussi à avoir un discours cohérent – mais il y a tout de même à droite un ensemble de forces qui sont à la recherche de l’affirmation de positions de droite, conservatrices, et qui ne convergent pas avec Emmanuel Macron. Dans le fond, le débat droite-gauche s’est déplacé et nous avons trois forces politiques principales : une gauche socialiste avec Mélenchon, qui a siphonné le PS, une grande coalition centriste libérale et une droite divisée, qui est à la recherche d’un discours cohérent, mais qui n’est pourtant pas une droite libérale au sens philosophique du terme. Le libéralisme, ce n’est pas que la dénonciation de la pression fiscale, c’est beaucoup plus que cela. Une partie de la droite, qui ne s’est pas retrouvée entièrement dans Marine Le Pen, est en désaccord avec ce libéralisme philosophique d’Emmanuel Macron.

Si vous aviez répondu que le terme droite induit de bien gérer le pays et favoriser le développement des entreprises, on aurait pu penser que les idées de droite ont gagné, y compris dans le camp de la gauche. Mais vous placez l’idée de droite sur des thèmes moraux et conservateurs, comme la défense de la vie ou de la famille. Or, regardez le second tour de la présidentielle : cela représente 10 % de la population à Paris, 10 à 15 % de la population dans des villes comme Nantes ou Rennes et 25 % de la population dans des villes moyennes bourgeoises comme La Baule…

Vous mettez le doigt sur quelque chose de très clair : la vie politique, telle qu’on l’a connue jusqu’à il y a encore quelques années, avait fait glisser sur la droite du spectre politique un certain nombre d’idées qui étaient en fait originaires de la gauche et qui avaient colonisé l’espace politique de la droite, donc évidemment les esprits de bien des Français qui, très sincèrement, se pensaient de droite parce qu’ils étaient hostiles à l’Union Soviétique et anti collectivistes… On m’a reproché d’avoir dit que l’on pouvait être à droite sur l’échiquier politique sans être de droite philosophiquement parlant. Je crois que la droite, celle qui s’affirme et qui s’assume sur des positions identitaires et conservatrices, est beaucoup plus importante que vous ne le dites. Simplement, le débat électoral est souvent parasité par les personnes qui incarnent les mouvements. Il est bien évident que Marine Le Pen a été un repoussoir pour un certain nombre de personnes et que beaucoup d’électeurs se sont réfugiés dans l’abstention ou dans le vote blanc. On peut imaginer qu’avec un autre candidat, ils se seraient reportés dessus. Et il y a cette cassure entre ceux qui ont délibérément choisi Emmanuel Macron par libéralisme, au sens philosophique du terme – c’est-à-dire l’idée qu’il n’y a pas de valeurs en soi et qu’il n’y a de valeurs que par la rencontre de volontés – et ceux qui, dans le fond, sont bien sûr contre l’État-providence et la spoliation fiscale, mais qui pensent qu’il y a des valeurs objectives dans la société et des traditions à conserver. Cette cassure est illustrée par les débats internes qu’il y a au sein des Républicains et cette cassure devrait conduire à une recomposition du spectre politique. Encore faut-il que le Front National détermine clairement son positionnement : est-ce un positionnement de droite qui s’assume, ou un positionnement qui dérive vers un néo jacobinisme ? S’il continue sur cette pente, il aura énormément de mal à récupérer l’électorat de droite et l’on pourrait imaginer qu’une nouvelle force politique apparaisse sur cet espace. On n’en est pas encore là, mais il est certain que la cassure idéologique profonde est au sein de la droite. À l’inverse, l’opposition entre la gauche socialiste et la gauche sociale-démocrate est davantage une opposition de degré. Philosophiquement parlant, ils adhèrent aux mêmes idées. Simplement, ils répartissent les choses d’une manière un peu différente. Dans le fond, la gauche macronienne ou mélenchonienne se rejoint sur le libéralisme sociétal, l’euthanasie par exemple. Il y a une droitisation de l’opinion publique, mais celle-ci n’a pas trouvé chaussure à son pied avec la candidature de Marine Le Pen. Regardez les résultats de la primaire à droite, où François Fillon a fait 65 % contre Alain Juppé qui représentait l’option de ceux qui voulaient être sur un positionnement identique au centre droit que celui incarné au centre gauche par Emmanuel Macron…

Cela signifie que ceux qui défendront des positions conservatrices vont devoir expliquer ce qu’ils sont pour reconquérir les Français… Mais cela représente un travail d’au moins une génération…

La renaissance des idées classiques, c’est évidemment un travail sur le long terme. Il y a des choses qui se comprennent et qui s’expliquent assez vite. Dans le fond, quand une majorité de Français veulent tout simplement que les populations d’origine étrangère s’assimilent culturellement, c’est une position classique, c’est l’idée de dire que le corps social a une identité propre et ce n’est pas simplement l’addition d’identités particulières ou communautaristes. De la même façon, lorsque vous avez un courant qui assume l’idée que la famille est quelque chose qui existe en soi, avec ses propres règles de fonctionnement et que le consentement de n’importe quelle personne ne suffit pas à créer une famille, là aussi c’est une position ontologiquement de droite. Instinctivement, cet ordre naturel des choses est perçu par nos contemporains et cette reconquête des esprits pourrait prendre moins de temps qu’on ne l’imagine parce que, tout simplement, elle correspond à ce qui est naturel et traditionnel. Dans le fond, beaucoup de nos contemporains veulent renouer avec quelque chose qui soit simple et vrai.

Certains pensent que les esprits évoluent au fur et à mesure des années, que les jeunes sont dans la mondialisation et que les idées sur la défense de la vie seront bientôt dépassées… Finalement, vous ne pensez pas que ce ce soit un phénomène inéluctable?

Je ne suis pas de cet avis, car nous sommes dans une succession de pétitions de principe : l’utopie au XVIIe et au XVIIIe siècle, l’idéologie du progrès au XIXe et au XXe siècle, tout cela relève d’une quête sans fin… Or, pour pouvoir exister, il faut avoir un certain enracinement, un enracinement culturel, un enracinement familial et un enracinement économique et, dans le fond, la quête sans fin provoque plus d’incapacités à envisager l’avenir, contrairement à une société plus classique. Effectivement, il y a toute une partie de la population qui s’adonne à l’idéologie progressiste mais, dans le fond, je ne crois pas qu’elle soit véritablement enracinée dans des choix rationnels. C’est peut-être plus une question de mode et de mimétisme, comme le fait de ne pas vouloir apparaître comme étant rétrograde. Or, c’est justement parmi les jeunes générations qu’il y a ce refus du monde du tout tout de suite et sans suite… On observe cette volonté de restaurer un ordre des choses qui ne soit pas exclusivement utilitariste et matériel. Il y a incontestablement dans l’opinion publique française une volonté de retrouver un enracinement culturel et social, de rebâtir des liens et de ne pas être simplement dans une société individualiste et atomisée.

Selon votre analyse, une grande partie de la population est en désaccord avec le libéralisme sociétal. Mais au moment d’un vote, il y a des options qui s’exercent sur d’autres thèmes, comme la gestion du pays et la fiscalité. Ces mêmes personnes, entre un candidat de droite pour les valeurs mais plutôt à gauche sur le plan économique, vont peut-être aussi, tout en étant de droite sur les valeurs, préférer un candidat qui ne le sera pas, mais proposera des réformes économiques… N’est-ce pas le choix qui a été fait au second tour de l’élection présidentielle ?

On pourrait penser que la hiérarchie des valeurs puisse entraîner un vote. Mais vous avez raison, l’offre politique ne correspond pas encore aux mouvements de fond de la société. L’offre politique que proposait Marine Le Pen présentait une distorsion, une incohérence dans le discours, tout simplement parce qu’elle était dans l’idée qu’elle pouvait réunir l’électorat qui a voté non au référendum de 2005. Ce non étant à la fois de droite et de gauche, elle pensait défendre des positions contradictoires. C’est une stratégie qui va dans le mur, tout simplement parce que le non de gauche et le non de droite en 2005 n’avaient pas les mêmes motivations. Ce sont deux motivations incompatibles. On a bien vu, lorsqu’il y a le partage de l’électorat LR, que l’offre politique ne répond pas à cette droite qui s’assumerait en tant que telle et qui défendrait des positions cohérentes, c’est-à-dire identitaires, souverainistes et en précisant que la puissance publique ne doit intervenir qu’à partir du moment où les acteurs privés ne sont pas capables de le faire eux-mêmes. Cette offre politique n’est pas présente et c’est ce qui explique que cet électorat de droite se cherche et qu’il a voté par défaut : par défaut pour Marine Le Pen, quand il a préféré mettre en avant les enjeux liés au multiculturalisme, et par défaut pour Emmanuel Macron, lorsqu’il a préféré mettre en avant les enjeux économiques. Dans tous les cas, ces électeurs sont orphelins.

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