mardi , 21 février 2017

Guillaume Bernard : « Il est très envisageable qu’il y ait une distorsion entre les idées véritablement professées par François Fillon et celles que les électeurs ont projetées sur lui. »

Le spécialiste de la droite française annonce une recomposition profonde du paysage politique dans « La guerre à droite aura bien lieu ».

Guillaume Bernard est maître de conférences à l’ICES (Institut Catholique d’Études Supérieures). Il a enseigné à Science-Po Paris et il est docteur habilité à diriger des recherches en histoire des institutions et des idées politiques. Il est également l’auteur d’un certain nombre d’ouvrages scientifiques, notamment sur le droit et les institutions. On le présente souvent comme l’un des meilleurs connaisseurs de la droite française, ou plutôt des droites françaises. Il nous apporte son éclairage sur la recomposition qui se prépare et se précise à la suite de la victoire de François Fillon à la primaire de la droite.

« La guerre à droite aura bien lieu » de Guillaume Bernard est publié aux Éditions Desclée de Brouwer.

 

Kernews : On a tendance à considérer qu’il y a d’un côté la droite et de l’autre la gauche, comme s’il y existait un corpus d’idées unique dans chaque camp. Pour tenter un parallèle trivial avec la météo, c’est comme si l’on disait qu’il y a simplement l’été et l’hiver : soit 30 degrés au soleil sans la pluie, soit moins 5 degrés sous la neige ! Or, sur 365 jours par an, la situation est beaucoup plus nuancée et finalement similaire dans l’histoire de nos idées politiques. Est-ce le message que vous avez voulu faire passer ?

Guillaume Bernard : J’aime bien votre comparaison et c’est une manière de présenter les choses qui rend le sujet aimable. Effectivement, j’ai voulu démontrer que nous ne sommes pas face à un phénomène manichéen, avec le blanc ou le noir et le bien ou le mal… Il y a une vie politique qui est faite d’interactions, d’évolutions et de glissements, et c’est le glissement des idées et des organisations depuis la Révolution française, jusque dans les années 90, de la gauche vers la droite, que j’ai essayé de montrer. De l’autre côté, depuis les années 90, on assiste à un mouvement qui va de droite vers la gauche, ce que j’ai proposé d’appeler le mouvement dextrogyre.

Dans ce mouvement, il y avait l’idée inconsciente au sein d’une bonne partie de l’électorat de droite que la droite qui le représentait n’était pas vraiment de droite…

Il y a les questions doctrinales et il y a aussi le spectre politique. J’essaie de proposer une analyse qui prend en considération l’aspect partisan, c’est-à-dire les organisations politiques, et l’aspect doctrinal. Effectivement, un spectre politique peut être analysé avec un côté gauche et un côté droit, mais ce qui est à droite sur le spectre politique n’est pas forcément de droite du point de vue doctrinal. Les forces politiques nouvelles, à partir de la Révolution française, sont apparues par la gauche du spectre politique en repoussant vers la droite des organisations et des idées qui étaient nées antérieurement. C’est de cette manière que le libéralisme a glissé de la gauche, où il était originellement situé, vers la droite du spectre politique. C’est d’ailleurs parfaitement compréhensible puisqu’au XXe siècle, avec l’Union soviétique très puissante – qui fait partie des vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale – il est assez logique que face au collectivisme soviétique, il y ait le libéralisme qui se situe à droite. Il est à droite du spectre politique, mais il n’est pas de droite. Les idées ontologiquement de droite, ce que j’appelle les idées classiques, reprennent véritablement du poil de la bête et elles se déploient depuis la chute du Mur de Berlin. Depuis les années 90, il n’y a plus eu de pressions venant de la gauche et ces idées situées à droite, et qui sont de droite, ont recommencé à se développer dans un contexte qui n’était plus celui de l’affrontement Est-Ouest, mais celui d’une mondialisation incontrôlée et celui d’un scepticisme sur la construction européenne et son élargissement. Par conséquent, on a une inversion des pressions politiques, ce qui explique bien des choses aujourd’hui, c’est-à-dire le populisme, l’euro scepticisme et le conservatisme qui retrouvent droit de cité dans l’expression politique nationale. Ce sont ces interactions entre les idées et le système partisan que j’ai essayé d’analyser.

Le libéralisme, qui n’est pas une idée de droite, a été poussé à droite parce qu’il y a eu cette époque du bloc soviétique. Finalement, cela ressemble au débat que nous avons eu autour de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, où des gens de droite qui étaient contre le projet n’arrivaient pas à faire passer leurs idées auprès d’autres personnes de droite qui leur répondaient : « Quand je vois qui est contre cet aéroport, je suis pour… »

C’est exactement cela avec le libéralisme. Depuis les années 90, on a un glissement de la droite vers la gauche ce qui fait que le libéralisme sociétal – pour simplifier, Mai 68 – était resté à gauche, alors que le libéralisme économique avait glissé à droite. On est en train de retrouver une unité idéologique dans le libéralisme, qui est incarnée par la personne d’Emmanuel Macron.

Vous évoquez le libéralisme sociétal. Peut-on aussi parler de l’anarchisme de droite, qui se retrouve dans ce que vous qualifiez de droite « hors les murs » ?

Accoler le terme anarchiste à celui de droite, conduit à penser qu’il s’agit d’une contradiction. C’est un peu comme libéral et conservateur, ce sont deux notions antinomiques. Anarchiste, c’est quand même l’idée qu’il n’y a pas d’ordre, alors que l’idée qui pourrait fonder véritablement la pensée de la droite ontologique, c’est quand même celle qu’il existe un ordre cosmologique des choses et un ordre qui s’impose aux hommes. La pensée politique de droite classique estime qu’il existe une sociabilité naturelle et un ordre des choses. Par conséquent, anarchiste de droite, c’est quand même antinomique… Cela dit, on voit bien ce que cela signifie, il s’agit de dire que l’on ne reconnaît pas la légitimité de l’ordre légal tel qu’il existe aujourd’hui. Il est difficile de déterminer une liste d’auteurs, on pourrait citer Bernanos ou Les Hussards qui, d’une certaine manière, par une sorte de beauté du geste gratuit, ayant un tel idéal d’un ordre légitime, seraient anarchistes dans ce qui ne serait qu’un ordre légal qu’ils ne respecteraient pas. On peut l’admettre dans un esprit esthétique ou littéraire mais, philosophiquement parlant, anarchiste et droite ne vont pas ensemble, comme d’ailleurs libéral et conservateur. Le libéralisme, c’est quand même l’idée qu’il n’y a pas de valeurs autres que ce qui est le fruit d’un consentement, autres que ce qui est la rencontre de volontés… Conservateur, c’est quand même l’idée d’un enracinement dans une tradition, dans un héritage et dans des coutumes : donc, la conservation d’un héritage n’est généralement pas compatible avec l’idée que n’a de valeur tout ce que je veux bien.

En France, on a résumé l’idée du libéralisme autour de la question du matraquage fiscal… On a présenté des personnalités comme Philippe de Villiers ou Ronald Reagan comme des libéraux sur le plan économique, mais aussi comme des conservateurs…

Il y a effectivement une ambiguïté sur l’idée de libéralisme. On peut dénoncer et condamner le matraquage fiscal, la spoliation des familles et des entreprises, sans pour autant se convertir à la philosophie du libéralisme qui est une philosophie totale et qui englobe tout, aussi bien l’aspect économique que l’aspect sociétal. Ce n’est pas parce que l’on n’est pas libéral que l’on est de gauche, ce qui est une erreur de certains aujourd’hui. Et ce n’est pas non plus parce que l’on dénonce la spoliation fiscale et un État-providence trop développé, que l’on doit par ailleurs se convertir à la philosophie politique libérale.

Dans les débats politiques, les gens suivent deux ou trois sujets et ils en découvrent un qu’ils caricaturent ensuite dans les réseaux sociaux. Il va donc falloir être patient pour que cette réflexion touche le grand public…

C’est effectivement un travail de longue haleine. Il y a parfois des repères, des valeurs qui ont disparu, par affaissement du niveau scolaire et par disparition d’une certaine culture politique, mais c’est quand même le rôle des enseignants et des chercheurs de rendre aux mots leur véritable sens. En même temps, il ne faut pas désespérer parce que cette pensée classique, qui est véritablement la pensée traditionnelle de la droite, il y a beaucoup de Français qui la partagent sans même s’en rendre compte, sans avoir conscience de développer une pensée aristotélico-thomiste. Quand les Français adoubent l’idée d’une Europe qui est une civilisation qui mériterait d’avoir une défense commune, mais en même temps rejettent la technocratie de Bruxelles, ils défendent une pensée classique de la sociabilité naturelle. Quand les Français défendent l’idée d’une identité nationale dans laquelle les vagues d’immigration doivent se fondre et accepter l’assimilation, sous peine de ne pas être véritablement membres du corps social, là aussi c’est une idée classique qui est parfaitement exprimée. De la même manière, quand il s’agit de la famille, ils défendent une conception traditionnelle contre une vision atomisée des corps sociaux. La modernité politique a, bien sûr, déraciné une partie des conceptions traditionnelles, mais cette modernité n’a pas entièrement détruit la réalité de l’ordre social classique et cet ordre social classique est susceptible de renaître. À partir d’une approche électorale des choses, j’ai voulu développer tout un ensemble de thèmes afin d’illustrer cette opposition entre classiques et modernes. Finalement, beaucoup de nos contemporains sont classiques, sans même le savoir…

Sur cette opposition entre classiques et modernes, Alain Juppé a été surpris de perdre la primaire à droite et a déclaré : « Je ne comprends pas, j’ai la pêche et j’ai des idées modernes » en sous-entendant ainsi que François Fillon est un conservateur réactionnaire… En réalité, les idées de François Fillon ne correspondent-elles pas à la nouvelle modernité, car le modernisme d’Alain Juppé reste celui de mai 68 ?

Vous mettez le doigt sur une vraie difficulté. On a incontestablement dans l’opinion publique une droitisation de cette opinion qui correspond à ce mouvement dextrogyre. Il est très envisageable qu’il y ait une distorsion entre les idées véritablement professées par François Fillon et celles que les électeurs ont projetées sur lui. L’électorat de François Fillon ne correspond pas totalement à la réalité du corps électoral, ce n’est que 10 % du corps électoral, ce sont des catégories sociales plutôt élevées et des personnes plutôt âgées. Mais, de toute façon, il y a un risque de distorsion entre ce que les électeurs ont projeté sur leur candidat et les idées du candidat lui-même. Effectivement, il y a une ambiguïté dans la position de François Fillon : il est un peu moins atlantiste qu’Alain Juppé, il est un peu moins européiste qu’Alain Juppé… Par conséquent, il est apparu comme étant plus conservateur et souverainiste, donc plus recommandable pour les électeurs. Ce qui a été rejeté dans cette campagne des primaires, c’est Nicolas Sarkozy, perçu comme un danger parce qu’il pouvait exploser en pleine campagne à cause des affaires judiciaires qui le cernent, et aussi cette idée de l’identité heureuse et du multiculturalisme, c’est la modernité sociale et sociétale qui refuse l’idée d’une identité enracinée, qui a été balayée. Pour autant, François Fillon est-il l’antithèse d’Alain Juppé ? Personnellement, j’en doute. Mais, pour ce qui est des électeurs dans leur choix, c’est incontestablement ce que cela signifiait. Le thème des racines chrétiennes de l’Europe est sans doute l’une des raisons qui a justifié le vote d’un certain nombre d’électeurs en faveur de François Fillon.

C’est comme pour une rencontre amoureuse : les premiers jours, on se fait des idées fausses sur l’autre car on projette ses attentes, puis on découvre au fur et à mesure que ce que l’on avait perçu n’est pas la réalité…

Je pense que la campagne va être longue, on ne connaît pas tous les autres candidats, on ne sait pas qui il y aura sur la ligne de départ pour le premier tour de la présidentielle… Bien des surprises peuvent arriver…

Vous abordez dans votre livre la question du terrorisme intellectuel. Dans votre analyse, vous estimez qu’une partie de la droite actuelle, qui n’est pas la vraie droite, va se déplacer vers la gauche. Clairement, cela veut dire que des gens comme Nathalie Kosciusko-Morizet ou Rama Yade, par exemple, vont constituer un bloc allié à la gauche qui va être très important, même inconsciemment, ou formulé sous des étiquettes différentes, amplifiant ainsi le terrorisme intellectuel face à une droite qui donnera encore le sentiment d’être minoritaire, alors qu’elle sera majoritaire dans l’opinion. Est-ce votre analyse ?

Ce sont deux éléments parfaitement complémentaires. Il y a une domination médiatique et culturelle officielle de la gauche et toute une partie de la droite qui est en train de glisser de la droite vers la gauche est susceptible de se rallier à cette gauche pour constituer vraisemblablement un gouvernement de grande coalition face aux forces politiques de droite, notamment le Front national. D’autre part, il y a le courant profond du pays réel et il est certain que si cette distorsion s’accentue, s’il y a le sentiment qu’il y a une coupure, une cassure, une incompréhension entre les élites et le peuple, cela pourrait aboutir à des formes d’insurrection : pensons aux Bonnets rouges, aux policiers en colère, à la Manif pour tous… Ce sont différents mouvements mais, s’ils connaissaient un élément catalyseur susceptible de les réunir, cela pourrait effectivement conduire à des mouvements sociaux d’ampleur. Je ne le souhaite pas nécessairement, mais il est certain que la représentativité de nos élites est très discutable et cela peut se terminer par une remise en cause du régime politique tel qu’il existe aujourd’hui. Les conditions ne sont pas entièrement réunies pour qu’il y ait un renversement de régime, mais la IVe République est bien tombée en trois semaines, entre le 13 mai et le 1er juin 1958. Tout est possible, s’il n’y a pas cette relation de confiance entre les gouvernants et les gouvernés. Et cette relation de confiance passe par le fait que les mêmes termes et les mêmes mots soient utilisés : d’où cet effort de conceptualisation des termes de philosophie politique que j’ai essayé de faire dans cet ouvrage.

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