L'invité de Yannick Urrien

Guillaume de Thieulloy, président de l’Observatoire de la christianophobie : « Cette affaire ne fait que commencer et je pense que cela risque de coûter très cher aux marques en termes d’image. »

C’est l’affaire qui a fait le plus de buzz sur les réseaux sociaux au cours de ces dernières semaines. Plusieurs enseignes d’agroalimentaire ont effacé les croix orthodoxes sur leurs emballages de produits grecs, ce qui a entraîné une campagne de boycott contre plusieurs marques ou enseignes, dont Carrefour, Lidl, Nestlé et Danone. Lidl a bien reçu le message puisque l’enseigne s’est excusée et s’est engagée à remettre les croix chrétiennes sur les emballages des produits concernés. En revanche, Carrefour n’a pas souhaité réagir, ce qui a provoqué la colère de Valérie Boyer, députée LR des Bouches-du-Rhône, qui appelle au boycott de ce distributeur. Cette polémique arrive au mauvais moment pour Carrefour, dont les marges sont en baisse et dont le nouveau PDG, Alexandre Bompard, a annoncé la fermeture des magasins dont la fréquentation est jugée insuffisante. Guillaume de Thieulloy, journaliste, écrivain et président de l’Observatoire de la christianophobie, est à l’origine de cette campagne très remarquée. Il était l’invité de Yannick Urrien lundi 2 octobre 2017 sur Kernews.

Kernews : Vous dirigez l’observatoire de la christianophobie. Qu’est-ce que la christianophobie et comment la définissez-vous ?

Guillaume de Thieulloy : En réalité, je n’apprécie pas trop le terme de christianophobie, parce qu’en ce moment tout le monde crée sa phobie… Il y a toutes sortes de phobies et, naturellement, ces phobies doivent être pénalisées, mais il s’agit de relever un certain nombre de faits de mépris ou de haine à l’égard des chrétiens ou du christianisme en France et dans le monde. Nous mettons en ligne chaque jour quatre ou cinq articles. Cela va de l’égorgement d’un copte en Égypte à un tag sur une église, en passant par une opération commerciale insultante à l’égard des chrétiens. Nous relevons tous les niveaux de persécution. Le plus grave, c’est l’égorgement du père Hamel l’année dernière mais, à côté, vous avez très régulièrement des tags insultants sur les églises, des vols pour faire des messes noires, des gens un peu hystériques qui entrent dans les églises pour menacer les fidèles… Il y a un peu de tout. Il y a aussi la moquerie journalistique qui est très à la mode et ils se permettent des choses qu’ils ne se permettraient pas avec d’autres religions. Évidemment, cela ne coûte pas cher, ils savent qu’ils ne risquent pas de se faire égorger en insultant le christianisme !

Le sens premier de la laïcité, c’est le respect de toutes les religions, sans phobie…

Exactement. Quand on parle de laïcité, beaucoup de gens estiment que cela voudrait dire qu’il n’est pas possible de parler de religion dans le débat public, ou qu’il faudrait gommer toutes les croix de l’espace public. Comme le disait le général de Gaulle, la République est laïque, c’est-à-dire que les institutions sont neutres du point de vue religieux, mais la France est manifestement catholique. Il suffit de se promener pour voir tout ce que le christianisme a fait dans nos paysages et dans notre patrimoine. L’immense majorité des champs que nous exploitons aujourd’hui ont été défrichés par des moines il y a mille ans.

Toutes les études confirment une très forte baisse de la pratique religieuse et les églises sont beaucoup moins fréquentées.Toutefois, alors qu’il y a très peu de Français pratiquants, une très grande majorité se revendiquent comme catholiques et affirment appartenir à une sphère de civilisation chrétienne. Finalement, l’aspect culturel et civilisationnel l’a emporté sur le plan religieux…

Nous sommes au XXIe siècle et je trouve que c’est déjà quelque chose de fondamental. Je suis surpris en entendant certains clercs méprisants dénoncer ces gens qui vont une fois par an au cimetière… Je ne suis pas du tout méprisant et je considère que c’est déjà très beau que les Français aillent une fois par an fleurir leurs cimetières ou assister à la messe de Noël. Évidemment, ce n’est pas une pratique religieuse très profonde, mais il est fondamental de rappeler que la France, du point de vue géographique, historique et institutionnel, a été façonnée par le christianisme et cela lui a donné une coloration très spécifique. Cela veut dire que les Français tiennent encore la France.

On parle beaucoup de cette affaire des croix chrétiennes gommées, qui suscite une polémique sur les réseaux sociaux. On présente généralement les yaourts grecs avec une photo aérienne des églises et, depuis quelque mois, les consommateurs ont observé que les croix des églises avaient disparu. Carrefour et Lidl ont tout simplement demandé la suppression des croix. Qu’en est-il ?

Notre attention a été alertée sur le sujet au départ par des packagings de Lidl, qui avait gommé toutes les croix sur les églises de Santorin : c’est l’image un peu carte postale que l’on voit de la Grèce, avec ses églises orthodoxes blanches et bleues qui donnent sur la mer, avec une croix en or au-dessus. L’image de ces croix avait été gommée sur tous les paquets de yaourts vendus par Lidl. En creusant, on a constaté que beaucoup de grands noms de la distribution et de l’agroalimentaire, comme Carrefour ou Nestlé, avaient gommé ces croix. Certains se défendent en disant qu’elles n’y étaient jamais, mais ce n’est pas très convaincant comme argumentaire, puisqu’ils ont même été jusqu’à gommer les croix du Kremlin qui figurent sur les boîtes de thé russe ! Or, je rappelle que Staline n’a jamais osé retirer les croix du Kremlin et il est assez baroque de voir Nestlé le faire ! Ils expliquent qu’ils font cela pour pouvoir vendre leurs produits à tout le monde, en particulier dans les pays musulmans où, semble-t-il, il serait très mal vu de voir des croix sur les packagings !

En réalité, des packagings avec des croix chrétiennes, lorsque c’est une illustration, sont vendus dans de nombreux pays musulmans, comme au Maroc, en Tunisie ou en Algérie, et cela ne pose aucun problème. Les musulmans connaissent la géographie et la planète autant que nous…

On est dans l’autocensure du politiquement correct. On imagine qu’une croix pourrait choquer l’interlocuteur, donc on imagine que l’interlocuteur serait tellement borné qu’il ne supporterait pas l’image d’une croix ! C’est une forme de racisme qui est tout à fait paradoxale. Il y a évidemment quelques djihadistes qui font des bonds chaque fois qu’ils voient une croix, mais ce n’est pas le commun des musulmans, Dieu merci. C’est vraiment insulter les musulmans et, globalement, tous les consommateurs puisque tout le monde sait qu’il y a une croix sur une église. Ce n’est pas parce que l’on retire la croix que l’église deviendrait politiquement correcte !

La députée Valérie Boyer appelle au boycott de Carrefour. Est-ce légal ?

C’est très intéressant, parce que ce n’est plus illégal. On peut appeler au boycott en respectant un certain nombre de critères. On a tout à fait le droit de dire : « Nous refusons de consommer des produits Carrefour parce qu’il y a cette attaque contre la chrétienté ». Effectivement, cela bouge beaucoup sur les réseaux sociaux, avec plusieurs types de réactions. Certains veulent faire la politique de l’autruche, mais, ce que l’on observe, c’est que ce distributeur reçoit chaque jour des centaines de courriels, c’est beaucoup… On parle de centaines de milliers de consommateurs et les marques ont tout intérêt à ne pas faire la politique de l’autruche. On relève aussi des attitudes plus constructives, comme celle de Lidl qui a reconnu avoir fait une erreur et qui a décidé de remettre les photos initiales. Ce qui est certain, c’est que cette affaire ne fait que commencer. Je ne sais pas comment les choses vont évoluer, mais je pense que cela risque de coûter très cher aux marques en termes d’image.

Que vous inspire ce mouvement de la part d’une grande partie de la population, y compris de la part de gens qui ne vont pas à l’église ?

Je suis très admiratif que les Français aiment la France dans ce qu’elle a de traditionnel, après plus de quarante ans de matraquage idéologique sur le thème que la France serait responsable de tous les maux. Les Français aiment la France dans son identité, son patrimoine et sa gastronomie, et non pas une France idéologique. Malgré la déstructuration délibérée de la prétendue Éducation nationale, vous avez encore une forte majorité de Français qui aiment la France et ses symboles.

En l’occurrence il s’agit de yaourts grecs…

Mais si nous sommes européens, c’est parce que nous partageons toutes ces choses qui nous viennent de Rome, d’Athènes ou de Jérusalem, comme on le dit traditionnellement ! Malgré tout, c’est la même civilisation européenne, dont nos élites prétendues voudraient nous arracher, mais à laquelle nous tenons beaucoup.

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