Guillaume Villemot : « Je suis très frappé de voir à quel point on est en manque éducatif de conversation en France. »

Guillaume Villemot est le fondateur du Festival des Conversations et l’auteur du livre « Osez les conversations ». Il nous invite à combattre certaines dérives du numérique en retrouvant le plaisir de converser dans une société multiconnectée où l’on observe une certaine indifférence à l’égard de l’autre et un exhibitionnisme souvent exacerbé sur les réseaux sociaux. Guillaume Villemot est également le cofondateur, avec Alexandre Jardin, du mouvement citoyen Bleu Blanc Zèbre et il a créé une agence spécialisée en stratégies de conversation qui a pour objectif de faire des marques de ses clients des sujets de conversation.

« Osez les conversations » de Guillaume Villemot est publié aux Éditions Eyrolles.

Kernews : Dans notre société, nous avons perdu l’art de la conversation. Vous rappelez que ce n’est pas un débat, car il s’agit d’écouter l’autre et de se mettre dans sa peau, même si on n’est pas d’accord avec lui. Mais qu’est-ce que la conversation ?

Guillaume Villemot : Il y a différentes civilisations et des cultures de la conversation qui sont différentes. Par exemple, dans le nord de la planète, on peut avoir un échange avec simplement cinq phrases, parce que l’on va prendre du temps et intégrer le silence dans la conversation. Converser, cela veut dire faire avec. Cela veut dire que l’on va construire quelque chose avec quelqu’un d’autre et que l’on va avancer avec lui. Il faut être dans un état d’esprit de conversation. Si je fais autre chose en vous écoutant, je ne suis plus dans un état d’esprit de conversation, mais dans un état d’esprit de bavardage. Si je n’écoute pas ce que vous me dites et si je ne prends pas en compte votre point de vue et votre ressenti, on sera dans le débat et dans une logique de confrontation.

Aujourd’hui, dans les médias, on n’écoute plus l’autre, on coupe la parole de son interlocuteur et l’on emploie des mots parfois démesurés en lui lançant « Ce que vous dites est abominable ». Qu’en pensez-vous ?

La télévision n’est pas forcément le meilleur espace de conversation, mais on est en train de se rendre compte d’une chose. Tout est un éternel jeu de balancier. On s’aperçoit que l’on a beaucoup exagéré et j’ai le sentiment que l’on est en train de rééquilibrer les choses petit à petit. On est en train de prendre conscience que ce que dit l’autre n’est pas forcément aberrant et que, pour avancer mieux, il faut prendre en compte ce que dit l’autre. Je ne dis pas que cela est très visible, mais il y a des petites choses qui apparaissent et qui donnent le sentiment que l’on peut à nouveau recommencer à se faire confiance.

Beaucoup de gens estiment que le périmètre du débat d’idées aurait plutôt tendance à se réduire…

C’est ce que pensent les gens, mais en observant de nombreux sujets, je trouve qu’il y a des signaux positifs. À l’inverse, quand on est dans une société qui est obligée d’organiser une Fête des Voisins, ce n’est jamais très bon signe… Mais c’est aussi une façon de se remettre sur des rails. C’est une façon de se poser des questions et de s’arrêter. Ce qui nous manque, aujourd’hui, c’est ce rapport au temps. Si l’on recommence à prendre du temps, on retrouvera celui de converser et de découvrir les autres. Quand François Mitterrand a été élu, il avait nommé un secrétariat d’État au temps libre. C’était une approche intéressante, parce que cela voulait dire qu’il y avait un moment où l’on pouvait prendre soin de soi. C’était un moment où l’on pouvait se libérer des contraintes que l’on pouvait avoir autour de soi. On est dans une logique où l’on veut tout tout de suite : si l’on n’est pas dans l’immédiateté, on rate quelque chose. Mais, à côté de cela, on retrouve des moments où l’on arrive à se poser et à échanger.

Vous êtes à l’origine de la création d’une agence de communication qui permet de favoriser la conversation autour des marques. Cela veut dire que des marques peuvent prendre des initiatives qui entraîneront un sujet de conversation…

On peut arriver à faire cela. Il ne faut pas tomber dans la fausse conversation, car on ne peut pas se décréter marque de conversation. Il faut créer les conditions de la conversation. Si vous prenez une marque comme Starbucks, qui est assez extraordinaire, elle a réussi à créer des espaces de conversation dans la structure même de ses établissements, avec des canapés, le Wifi gratuit, et elle crée même des sujets de conversation puisque l’on vous demande votre prénom quand vous commandez un café. Et il y a tout un art qui consiste à mal l’écrire, parce que vous avez des gens qui photographient cela et qui postent la photo sur les réseaux sociaux, et l’on se rend compte que cela devient de véritables sujets de conversation… En Suède, des jeunes ont créé une application et, si vous montrez que vous vous êtes levé dès la première sonnerie de votre téléphone, on vous offre le café. C’est typiquement une marque qui a réussi à créer de la conversation. À l’inverse, ce n’est pas Justin Bridou qui avait décrété dans sa signature publicitaire « Le premier des réseaux sociaux » car, le saucisson que l’on partage est une façon de créer un début de conversation. Mais c’est comme l’amour, il faut des preuves d’amour et, dans la conversation, il faut aussi des preuves de conversation… Quand un homme politique poste sur Facebook où il a des milliers d’amis : « Je vous dis en avant-première, mes amis, que je vais me présenter aux primaires… », c’est prendre les gens pour des gogos, parce que cet homme n’est pas un ami, on ne se connaît pas… On peut être une marque qui suscite des sujets de conversation, encore faut-il s’en donner les moyens et tous les attributs. Il faut respecter le principe du temps, respecter le principe de l’échange et respecter le principe de l’attention à l’autre… Une marque peut arriver à le faire, mais pas toutes.

Une marque doit s’engager pour susciter une conversation, or beaucoup de marques ont peur de s’engager…

Bien sûr, parce que c’est impliquant. On ne sait pas comment les choses peuvent se passer, on ne sait pas comment les gens peuvent réagir, cela peut être très casse-gueule. Vous avez des grands distributeurs qui sont dans cette approche qui consiste à dire qu’ils ne vendent pas uniquement un produit, mais aussi un état d’esprit pour créer un lien fort avec le consommateur. L’apparition des nouvelles technologies permet cela. On peut créer des fenêtres de conversation, c’est-à-dire un espace où l’on peut échanger entre les marques et les consommateurs, mais aussi entre consommateurs. La FNAC organise chaque année des soirées privées pour ses adhérents et, ce que les adhérents retiennent comme avantage premier, c’est le fait de se retrouver dans une soirée réservée entre eux. À ce moment-là, la marque devient le liant permettant de créer de la conversation. Vous avez un certain nombre de magasins et de marques qui reviennent aujourd’hui à cet aspect. Dans un autre univers, quelqu’un qui va gérer le rayon ski chez Decathlon sera un fou de ski et il va savoir de quoi il parle. Vous avez besoin d’avoir en face de vous des gens qui seront capables de vous raconter, non pas une histoire, mais qui nous feront vivre leur histoire. C’est comme cela que l’on arrive à créer de la conversation.

Il y a une quinzaine d’années, il fallait éviter de parler de l’immigration ou de l’identité nationale, parce que le ton pouvait monter très rapidement. Mais la liste des sujets sensibles s’étend… Par exemple, si vous dites que vous êtes contre la limitation de vitesse, on va vous rétorquer que vous défendez les chauffards et les criminels de la route… Si vous estimez que l’on paie trop d’impôts, votre interlocuteur va s’énerver en vous accusant d’être du côté des exilés fiscaux… La conversation doit-elle être maniée avec prudence ?

Cela dépend dans quel état d’esprit vous êtes lorsque vous lancez ces sujets. Vous pouvez lancer ces mêmes sujets dans une approche de conversation ou dans une approche de débat. Par exemple, sur la limitation de vitesse, si vous estimez scandaleux de baisser la vitesse autorisée, vous êtes dans une approche de débat. Mais si vous commencez en demandant à votre interlocuteur ce qu’il pense de cette mesure de baisser à 80 km/h la vitesse sur les routes secondaires, la personne va s’exprimer… On peut parler de tout à partir du moment où l’on est dans une logique d’ouverture. Il ne s’agit pas d’affirmer ce que l’on pense parce que l’on est dans une logique d’affirmation. On peut traiter de tous les sujets à partir du moment où l’on traite cela dans un esprit d’ouverture à l’autre. Je suis très frappé de voir à quel point on est en manque éducatif de conversation en France. On nous rebat les oreilles en nous disant que la conversation est un art très français : or ce n’est pas vrai, c’est un art d’élite française. Si vous comparez la France du XVIIIe siècle et l’Angleterre du XVIIIe siècle, on s’aperçoit que les salons de conversation sont réservés à une élite en France, alors qu’à Londres, au même moment, on crée des conversations partout. En Angleterre, aujourd’hui, vous avez un rapport entre des étudiants et leur professeur qui est un rapport d’échange. On peut parler de tout avec un professeur en Angleterre à partir du moment où l’on écoute l’autre. On nous apprend d’abord le respect du point de vue de l’autre. En France, on ne respecte pas le point de vue de l’autre et l’on part du principe que si le point de vue de l’autre est différent, c’est qu’il est moins bien. C’est ce qui est compliqué et c’est ce qui fait que l’on est totalement handicapé de la conversation en France.

Il y a aussi toujours une volonté de domination sur le sujet que l’on évoque…

Oui. C’est très bien d’avoir des très grands spécialistes de la rhétorique comme Monsieur Mélenchon, mais ce n’est pas de la conversation, c’est de l’affirmation. C’est un vrai point éducatif et je suis convaincu que si l’on veut défendre le principe de la conversation, il faut que l’on nous apprenne à le tenir et à comprendre le point de vue de l’autre. Dans les pays du Maghreb, on vous demande toujours comment vous allez et comment va la famille… On commence par évoquer pendant quelques minutes des sujets totalement périphériques qui n’ont rien à voir avec l’objet de la rencontre et c’est un formidable indicateur de l’état d’esprit de la personne qui est en face de vous.

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