L'invité de Yannick Urrien

Ida de Chavagnac : « Dans les banques, on fonctionne de plus en plus à court terme. On voit le bénéfice de l’année en cours, mais on ne voit pas les risques que l’on va faire porter à ceux qui vont nous suivre. »

La lanceuse d’alerte dénonce les risques pris par une grande banque française au détriment des épargnants

Ida de Chavagnac est analyste financière et elle raconte son histoire dans un livre qui vient de paraître. Elle a été licenciée par le Crédit Agricole pour avoir donné l’alerte sur des pressions commerciales n’ayant pas leur place dans le contrôle des risques d’une banque. Elle travaillait dans l’équipe des analystes des risques de crédit de contreparties du Crédit Agricole qui doivent apprécier la solvabilité des gros emprunteurs car, si une entreprise fait faillite, le Crédit Agricole, première banque de détail française – un Français sur quatre y possède un compte – pourrait lui-même se retrouver en péril. En octobre 2014, elle avait alerté les médias en dénonçant une tentative de corruption. Son alerte avait été relayée, toutefois le Crédit Agricole avait réagi via un droit de réponse pour justifier le licenciement, sans pour autant évoquer la question des infractions et des faits de corruption. Ida de Chavagnac répond aux questions de Yannick Urrien.

« Alerte rouge sur la banque verte » d’Ida de Chavagnac est publié aux Éditions L’Aencre.

Kernews : Vous avez été pendant dix-huit ans analyste financière et contrôleur de risques au Crédit Agricole. Ce métier consiste-t-il à faire en sorte que la banque prenne le moins possible de risques ?

Ida de Chavagnac : L’objectif est d’éviter que la banque prenne des risques avec l’argent déposé par les déposants lambda, c’est-à-dire un Français sur quatre. L’objectif est d’obéir à certaines règles de prudence en ne prêtant pas à des sociétés qui seraient mal gérées et qui risqueraient de ne pas rembourser les crédits accordés par la banque.

On entend souvent les entrepreneurs se plaindre que les banques ne leur accordent pas de crédit. Là, c’était vous qui teniez ce rôle de gardienne des finances, mais le Crédit Agricole disait pratiquement oui à tout…

Il y a différentes sortes de oui… Pour prêter à une entreprise, à un industriel qui produit sur le territoire français, on peut être strict parfois, mais les contreparties risquées que l’on voyait passer, c’étaient plutôt des sociétés financières qui ne publiaient pas leurs comptes, qui étaient situées à l’étranger, dans des pays mal contrôlés… Les problèmes étaient plutôt là. Nous avons des règles de sécurité qui nous demandent de faire chaque année l’analyse financière des sociétés avec lesquelles on travaille afin d’étudier les comptes de ces entreprises. Mais une entreprise qui ne publie pas ses comptes, normalement, nous ne devrions pas prendre de risques avec elle. Or, malheureusement, cela se produisait…

Il ne s’agit donc pas des crédits que l’on accorde à des artisans qui veut acheter une nouvelle machine… Vous indiquez que votre supérieur vous explique que la banque ne va pas bien, qu’il faut développer le business et que vous devez accorder les autorisations beaucoup plus rapidement. Cela semble contradictoire puisque, dans un tel contexte, la banque ne devrait a priori ne distribuer des crédits qu’à des gens dont elle serait certaine qu’ils les rembourseront…

Effectivement, on n’est pas à l’abri de certaines contradictions. Mais la logique de mon responsable est une logique à court terme. Plus on prête à des sociétés risquées, plus cela rapporte… Car, si vous prêtez à des sociétés de très bonne qualité, elles vous remboursent avec un taux minimum. En revanche, si vous prêtez à une société de mauvaise qualité, qui a une mauvaise notation, cela rapporte beaucoup plus à court terme… Il y a des risques qui peuvent se réaliser, donc on peut avoir des pertes dans dix ou vingt ans. Mais dans les banques, on fonctionne de plus en plus à court terme. On voit le bénéfice de l’année en cours, mais on ne voit pas les risques que l’on va faire porter à ceux qui vont nous suivre.

Alors, vous vous inquiétez de cette situation et le ton de vos supérieurs change très rapidement…

Je subis des pressions d’une certaine façon. Au début, je considère que je suis libre de mes avis : je suis une analyste expérimentée, donc j’ai le droit d’exprimer des avis favorables ou défavorables.  Mais, petit à petit, je comprends que les avis négatifs sont très mal vus et que je devrais émettre des avis positifs. Il y a finalement une forme de pression.

Vous deviez effectuer vos notations de contrepartie en fonction des critères de risques, qualitatifs et quantitatifs, et d’analyse financière intrinsèque de la contrepartie…

C’est mon métier et quelquefois on me disait que l’on pouvait prendre en compte d’autres éléments, notamment des éléments commerciaux. Mais je répondais que je devais me baser exclusivement sur des éléments d’analyse financière. Cela paraissait à la marge : par exemple, en évaluant une contrepartie, on me disait que ce serait mieux de noter C + plutôt que C…  Cela semble être à la marge, mais cela suffit pour tout changer, notamment les ratios de prudence et bien d’autres éléments dans la gestion de la banque, et cela permet à des opérations d’être finalement plus rentables. Un analyste financier doit rester indépendant et c’est ce qui était attaqué par mon responsable.

Vous racontez ensuite la procédure de licenciement, on a même essayé de vous faire tomber dans le piège du harcèlement…

Le piège du harcèlement est assez simple à comprendre. Quand vous êtes victime d’une certaine forme de pression, il faut savoir que c’est un peu dur à supporter sur le plan humain, mais c’est quelque chose que l’on prend personnellement et l’on finit par se dire que l’on est dans une incompatibilité d’humeur avec son responsable. C’est un piège, parce que ce n’est pas le problème. Le problème porte sur le fond : ce n’est pas un problème d’incompatibilité d’humeur. Si vous vous dites que vous avez un problème d’incompatibilité d’humeur, vous finissez dehors… Mais je répondais que je n’avais aucun problème de mésentente avec mon chef et que j’avais simplement une divergence de fond. Il faut faire attention à ne pas tomber dans ce piège. D’abord, on en souffre et, après, on finit par être pris au piège et par oublier le problème de fond qui est à l’origine de la mésentente.

Vous rencontrez de nombreux avocats qui hésitent à vous défendre. Mais vous recevez quand même pas mal de soutiens…

Dans une démarche comme la mienne, on est toujours soutenu, mais il y a aussi des gens qui nous laissent tomber… Parfois ce sont des gens auxquels on ne s’attend pas… Il est important d’écouter les conseils de tout le monde et d’accepter d’être aidé. En effet, tous les grands avocats, même les avocats en général, n’aiment pas défendre ce genre de dossier, puisque je demande la nullité du licenciement… Donc, il faudrait faire un dossier très approfondi. Cela les ennuie et ils préfèrent négocier. Mais, parfois, on peut rencontrer un ami avocat, on peut lui poser quelques questions, lui demander un bon conseil et, finalement, c’est aussi précieux que de travailler avec un avocat pendant six mois.

Les avocats n’avaient guère envie de se mettre à dos une banque comme le Crédit Agricole…

C’était clair et certains m’ont répondu : « Je ne peux pas, parce que le Crédit Agricole est un gros client de mon cabinet… » Mais quand je leur racontais mon histoire, cela les intéressait et ils étaient d’accord pour me donner des conseils gratuitement.

Derrière cette photographie du Crédit Agricole, on a l’impression de retrouver des grandes affaires très médiatisées, comme l’affaire Kerviel…

Exact. Ce sont des sujets qui sortent de plus en plus. Il y a même parfois des romans sur ces sujets, cela passionne tout le monde. Il se passe des choses dans les banques, mon histoire est pleine de péripéties et, en plus, elle est vraie !

Depuis la sortie de votre livre, quelle a été la réaction du Crédit Agricole ?

Depuis le début, le Crédit Agricole ne répond pas à mon alerte. Ils ne nient aucun des faits que je dénonce, mais ils ont l’air de dire que ce n’est pas grave… Pourtant, un analyste financier est quand même fait pour faire des analyses et, s’il n’a pas le droit de faire ces analyses librement, c’est un problème ! Le Crédit Agricole préfère ne rien répondre. Tout est prouvé dans mon dossier, donc ils ne peuvent rien nier. Même ma lettre de licenciement confirme cela d’une certaine façon. Comme ils ne veulent rien changer, ils ne répondent rien…

N’était-ce pas un peu une forme de naïveté ?  On sait que le monde entier tourne sur du bluff, avec des analystes qui n’analysent rien… On sert des intérêts à un moment donné et cela dans toutes les disciplines…

J’ai voulu réagir. Et si vous dites que les banques sont pourries et que rien ne changera, cela ne changera jamais ! J’ai donc voulu agir, c’est une question de conscience professionnelle. Donc, je tiens bon sur l’objectif que je cherche à atteindre, c’est-à-dire la moralisation des pratiques bancaires. Derrière tout cela, j’ai vu des gens très déprimés, car, quand on attaque la conscience professionnelle des gens, c’est toujours dur à supporter. C’est pour ces gens aussi que je veux témoigner. Je pense que l’impunité a des effets boule de neige et si j’obtenais que justice soit faite, je peux vous dire que les gens arrêteraient de fonctionner de cette manière ! Dès que quelqu’un tenterait de résister, on arrêterait d’utiliser des méthodes de pression pour s’en débarrasser… Il faut agir dans le sens de la moralisation. Si l’on défend seulement son intérêt, on ne défend pas la vraie éthique, donc cela ne sert à rien. C’est pour cette raison que je garde mon cap.

Vous dénoncez cette avancée de la corruption, n’est-ce pas un mot trop dur, car on pourrait aussi parler de laxisme, or ce terme de corruption est très fort …

La corruption, c’est quelque chose de très précis ! On m’a demandé de faire quelque chose qui était contraire à la définition déontologique de mes fonctions et, pour essayer de l’obtenir, on a eu une action sur ma rémunération variable. L’alliance des deux, c’est de la corruption. La corruption a toutes sortes de formes. Dans ce cas précis, on me demande de faire quelque chose qui est contraire à la morale et aux règles de sécurité de la banque. J’élargis la question à la corruption en général et à de nouvelles formes de corruption : si votre chef vous demande de faire quelque chose qui n’est pas correct, même si cela n’a pas de conséquences légales ou réglementaires, là on commence à toucher du doigt la corruption. Il existe une définition au sens large de la corruption et je pense qu’elle avance dans le monde de l’entreprise. L’erreur, c’est quand on pense que l’on n’a pas le choix. C’est ce qui est terrible, puisque les gens disent qu’ils n’ont pas de marge de manœuvre. Je dis que chacun a sa propre marge de manœuvre.

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