Jacques Villemain : « Il y a une mémoire nationale qui n’est pas guérie et qui demande à guérir. »

Une analyse juridique explique pourquoi les Vendéens ont été victimes d’un crime contre l’humanité et d’un crime de génocide

Jacques Villemain est un diplomate et juriste de haut rang qui a notamment travaillé auprès des tribunaux pénaux internationaux et de la Cour internationale de La Haye aux Pays-Bas. Ce spécialiste des questions de justice et de droit pénal international a étudié la guerre de Vendée et il vient de publier un ouvrage qui constitue un réel tournant dans la querelle sur la question du génocide vendéen. L’auteur fonde sa réflexion sur le droit et la jurisprudence élaborés depuis 1945 et précisés par les tribunaux sur les crimes en Yougoslavie et au Rwanda notamment. Selon lui, il y a eu crime contre l’humanité, c’est-à-dire « une attaque généralisée ou systématique contre toute une population civile » faite de meurtres, de viols, de tortures, de déportations, organisée par les lois du 1er août et du 1er octobre 1793. Jacques Villemain affirme que les Vendéens existaient bel et bien en tant que groupe social et religieux : c’est un point important contre ceux qui nient le génocide, en contestant l’existence d’un « peuple » vendéen. Il rappelle également que « la seule chose qui importe en matière de génocide est moins ce que l’on est, que ce que le génocideur croit qu’on est ». Dans ce contexte, si les faits tragiques qui se sont produits en Vendée en 1793-1794 avaient lieu aujourd’hui, comment seraient-ils qualifiés au regard du droit pénal international : Crimes de guerre ? Crimes contre l’humanité ? Crime de génocide ? Jacques Villemain était l’invité de Yannick Urrien sur Kernews.

« Vendée 1793-1794 » de Jacques Villemain est publié aux Éditions du Cerf.

 

Kernews : Ce sont souvent des historiens qui évoquent la question de la guerre de Vendée, alors que vous abordez ces événements sous l’angle d’une étude juridique. Vous travaillez depuis plusieurs années sur le droit pénal international, mais aussi sur la guerre de Vendée. D’abord, existe-t-il des définitions précises d’un génocide et d’un crime contre l’humanité?

Jacques Villemain : Oui, ces infractions sont repérées depuis très longtemps. La codification du crime de guerre remonte au Moyen Âge et elle s’est faite au fur et à mesure. La codification ultime, c’est la Convention de Genève de 1949. Pour le crime contre l’humanité, cela a été défini en 1945 par le tribunal de Nuremberg, le tribunal chargé de juger les crimes des nazis, et l’un de ces crimes contre l’humanité s’appelait extermination. C’est devenu ensuite une infraction autonome en 1948, avec la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide qui a été adoptée par l’organisation des Nations Unies.

Est-ce toujours associé à un crime contre un groupe humain ?

Pas forcément contre un groupe. Le crime de génocide et le crime contre l’humanité, oui, parce que ce sont des crimes de masse. Mais le crime de guerre peut être commis contre une seule personne : par exemple, un soldat qui viole une femme ou qui pille une maison, c’est un crime de guerre.

Comment avez-vous été amené à vous intéresser à la guerre de Vendée ?

Alors que je travaillais sur ces sujets, je suis tombé sur une revue d’histoire sur le thème des crimes de la guerre de Vendée, dans laquelle plusieurs historiens réputés niaient que ce soit un génocide ou un crime contre l’humanité. En même temps, ils décrivaient ce qui s’était passé dans des termes tels que voyant cela avec mes lunettes de juriste, je me disais qu’il était quand même extraordinaire de réussir à décrire aussi précisément un crime contre l’humanité ou un génocide, sans être capable de mettre le mot sur la chose ! Cela m’a beaucoup surpris et j’ai voulu creuser le sujet.

Aucun historien ne conteste les atrocités commises en Vendée, mais la version officielle, celle relayée auprès du grand public, c’est qu’il y avait en quelque sorte « un îlot de résistance » qu’il fallait combattre sur cette terre de Vendée et qu’il y aurait eu des « dérapages ». Voilà comment beaucoup de Français se représentent encore cette période ! Qu’en pensez-vous ?

La thèse ne peut pas être celle d’un dérapage, parce que ces violences ont été commises en application d’une politique délibérée, qui est d’ailleurs explicitée par des lois. Une première loi, le 19 mars 1793, met les Vendéens hors-la-loi : c’est-à-dire qu’ils ne sont plus protégés par aucune loi, y compris les lois de la guerre. Cette loi du 19 mars légalise en quelque sorte le crime de guerre, puisque l’on ne respectera pas le droit de la guerre envers les Vendéens. On ne fera pas de prisonniers, on massacrera les blessés dans les hôpitaux… Ce n’est pas un dérapage, c’est une politique délibérée !

Donc, ce ne sont pas les résistants vendéens qui sont ciblés, mais les Vendéens dans leur ensemble…

Au début, on essaie peut-être de faire la différence. Il y a même sur le plan rhétorique, dans une des lois, un article qui dit que les femmes et les enfants devraient être transportés hors des zones de combat. Mais, très vite, on se rend compte que c’est toute la population vendéenne qui est en révolte. Le paysan vendéen se déplace avec sa famille quand il va combattre : du coup, les autorités républicaines considèrent que toute la population est ciblée, y compris les femmes et les enfants qui, pourtant, ne combattent pas, mais font la cuisine ou soignent les blessés. Barère, à la tribune de la Convention, parle de toutes les populations de 10 à 66 ans, or ils massacreront bien en dessous de 10 ans et bien au-delà de 66 ans… C’est toute la population vendéenne qui est très rapidement visée, ne serait-ce que parce que l’on n’a pas les moyens de faire la différence. Il y a à peu près 800 000 personnes dans la zone insurgée et, si l’on devait déplacer les femmes, les enfants et les vieillards pour les mettre à l’abri, on arrive à 500 000 personnes, c’est impossible… Donc, la seule solution, c’est de cibler toute la population. Assez rapidement, on va arriver à la conclusion qu’il faut exterminer cette population dans son intégralité.

On en déduit qu’il s’agit bien d’un génocide ou d’un crime contre l’humanité : justement, existe-t-il une différence entre un génocide et un crime contre l’humanité ?

Oui, dans un génocide, il y a une intention dans l’intention. Le crime contre l’humanité, c’est l’attaque généralisée ou systématique contre une population, mais cela peut être pour un certain nombre de motifs, notamment ce que la population fait ou ce qu’on lui reproche de faire. En l’occurrence, on lui reproche de se révolter. Ce n’est pas une raison pour attaquer des civils, mais on attaque des rebelles pour ce que ces gens ont fait ou font. Le génocide, c’est différent : on attaque les gens pour ce qu’ils sont et, au fond, on leur reproche d’exister, on vous tue pour ce que vous êtes et non pas pour ce que vous faites. J’estime que cela commence avec la période des colonnes infernales, mais cela peut avoir commencé avant, peut-être à partir de la virée de Galerne. Les autorités républicaines en arrivent à cette conclusion que les Vendéens ne se rendront jamais, qu’ils ne deviendront jamais républicains, que la France ne pourra pas accéder à la modernité qu’ils promeuvent et que la seule solution est d’éliminer ces gens, qui sont irrécupérables, de manière à ce que la France puisse progresser. À cet égard, il y a quelque chose dans l’attitude des conventionnels parisiens qui rappelle un peu ce qu’ont fait les Khmers rouges, qui parlaient d’un peuple ancien et d’un peuple nouveau, et disaient qu’il fallait que le peuple ancien disparaisse pour que le peuple nouveau puisse apparaître…

Ce terme de génocide correspond parfaitement à ce qui s’est passé lors de la Seconde Guerre mondiale : il y a une volonté de tuer un peuple parce que c’est ce peuple…

En fait, on a affiné les deux notions en droit pénal international à partir de l’expérience de la guerre de Yougoslavie dans laquelle il y avait un groupe, les Serbes, qui ont voulu s’emparer d’une région, qui était la Bosnie, pour en faire un état ethniquement pur et qui, du coup, devaient soit faire fuir, soit massacrer, tous ceux qui n’appartenaient pas au groupe. Au Rwanda, c’était entre les Hutus et les Tutsis, il y a un groupe qui a décidé que l’autre devait disparaître. Dans ces deux cas, on a jugé le crime contre l’humanité et le crime de génocide. Il n’a pas été toujours simple de savoir si l’intention était de tuer les gens pour ce qu’ils faisaient, ou pour ce qu’ils étaient. À partir de là, une jurisprudence très précise s’est mise en place.

Malgré ces abominations et votre analyse, qui amène le lecteur à la confirmation qu’il s’agissait bien d’un génocide, vous ne semblez pas pour autant condamner l’exaltation habituelle à l’égard de la défense des « valeurs de la République ». Pour quelles raisons ?

Il y a eu tout un travail qui a été fait sur la Révolution française, notamment à l’occasion du bicentenaire, mais aussi auparavant, et tous les historiens ont mis en évidence le fait qu’au fond la Révolution avait en quelque sorte dérapé à partir de 1792. On fait aujourd’hui largement la différence entre la période de 1789-1791, qui est celle où l’on affirme les Droits de l’homme et, ensuite, on arrive à une idéologie extrémiste, l’idéologie de la régénération : la France doit être renouvelée, avec cette idée que s’il y a une partie de la France qui ne veut pas, ou ne peut pas, être renouvelée, la seule manière sera de l’éliminer. Les révolutionnaires s’entretuent entre eux, c’est une logique d’épuration successive qui n’était pas inscrite nécessairement dans 1789. Tout cela est bien décrit par François Furet et il y a eu, en quelque sorte, un dérapage de la Révolution… Que l’émancipation se fasse par des détours et éventuellement par des crimes, hélas, on le voit dans l’histoire, et pas seulement dans l’histoire de France. À mon sens, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain.

Certains historiens voulaient faire le procès du communisme, au nom des 100 millions de morts, et les communistes réagissaient en disant : « L’idée du communisme est bonne, mais ça a dérapé… » Votre interprétation de la guerre de Vendée ne peut-elle pas induire une forme de blanc-seing à une telle réponse ?

Pour ce qui est du communisme, cela dépend de l’analyse que l’on en fait. Si l’on fait l’analyse de Pie XI, qui disait que « le communisme est intrinsèquement pervers », cela veut dire que cette cause produira toujours les mêmes effets. Dans tous les pays où le communisme a triomphé, l’oppression politique a régné. On ne peut quand même pas en dire autant des idéaux de 1789. Il n’y a pas une relation nécessaire de cause à effet. Là où il est intéressant de faire la comparaison avec le communisme, c’est dans la manière de voir cette histoire car, comme vous le soulignez, pendant très longtemps, les partisans du communisme ont dit que tout cela était un dérapage, mais qu’au fond le bilan était « globalement positif ». On l’a aussi beaucoup dit à propos de la Révolution française puisque, pendant tout le XIXe siècle, on a voulu installer la République en France et reconnaître la République comme fille de la Révolution et mère de toutes les libertés. D’une certaine manière, si l’on reconnaissait que la Révolution avait commis des crimes, on salissait en quelque sorte l’idéal républicain. Je crois qu’aujourd’hui nous n’en sommes plus là. La République est là, elle ne partira pas et plus grand monde ne pense à une restauration monarchique. Aujourd’hui, on peut faire la distinction entre la République comme régime et la Révolution comme période historique qui a aussi commis des crimes. Cette histoire de bilan positif, c’est totalement inacceptable d’un point de vue juridique : on ne fait pas de bilan dans lequel on passerait par pertes et profits des centaines de milliers de personnes…

La France, la communauté nationale, est-elle mal à l’aise parce qu’inconsciemment elle cherche toujours à occulter, minimiser, effacer, oublier ces crimes ? Pourtant, ils sont encore dans notre mémoire collective depuis plus de deux siècles… Que faut-il faire maintenant ? Un grand débat national ? Une journée nationale du souvenir pour ne jamais oublier ? Dans le cas des fait-divers tragiques, on dit souvent que la famille de la victime a besoin de comprendre, d’écouter le criminel, ses motivations, ses excuses, pour faire le deuil et pour passer à autre chose…

Le malaise est réel. Je suis moi-même Breton, j’ai passé mon enfance en Bretagne et il y avait quand même cette idée qu’il s’était passé quelque chose de très grave à l’époque, que l’Ouest de la France est au fond un pays d’arriérés et que l’on ne pouvait pas faire autrement, sinon on en serait encore à la féodalité… C’est aussi toute une région que l’on a stigmatisée. Quand j’étais gamin, on avait encore les albums de Bécassine… C’est toujours cette idée que les Bretons sont des arriérés et, d’une manière générale, les gens de l’Ouest… Une espèce de stigmatisation sourde, où les gens auraient été presque coupables et auraient mérité ce qui leur serait arrivé. Je crois que cette stigmatisation reste encore quelque part dans les mémoires. J’ai constaté à l’occasion de la sortie de mon livre à quel point la mémoire de tout cela est encore vive. Effectivement, il ne serait pas inutile de faire ce que l’on a fait dans un certain nombre de pays, comme en Afrique du Sud, en Argentine, au Chili, avec les commissions de vérité et de réconciliation. D’un côté, on reconnaît que les crimes sont des crimes et que les victimes ont été des victimes, et les criminels doivent le reconnaître ouvertement. Moyennant cela, il y a une espèce de réconciliation, c’est-à-dire que l’on tourne la page et que l’on passe à autre chose. Les thèses de Reynald Secher ont suscité une immense polémique et de la violence verbale. Lui-même n’a pas pu faire carrière à l’université. Tout cela montre à quel point la sensibilité reste vive. La manière de la dépasser serait de reconnaître que cela été des crimes, peut-être de prendre quelques mesures symboliques comme effacer le nom de Turreau de l’Arc de Triomphe, car c’est le général qui commandait les colonnes infernales… Il y a aussi une station de métro qui s’appelle Robespierre et qui ferait bien de s’appeler autrement ! On pourrait prendre quelques mesures symboliques et tourner la page. Ce qui n’est pas acceptable, c’est de continuer à dire que les Vendéens étaient des traîtres qui plantaient un couteau dans le dos de la France au moment où elle se battait sur des frontières extérieures, notamment contre l’Allemagne. Il y a une mémoire nationale qui n’est pas guérie et qui demande à guérir. Nous n’avons pas besoin de dire que c’est la République qui est criminelle. D’abord, le régime de 1793-1794 portait le nom de République, mais le nom de République a aussi été porté par l’Union soviétique et par de nombreux autres pays… Tous les régimes politiques peuvent commettre des crimes, les monarchies aussi. Ce ne sont pas les Républiques qui commettent des crimes, mais des hommes. C’est pour cette raison que je désigne un certain nombre de responsables qui sont des personnes physiques. Les crimes sont commis par des criminels, les régimes ne sont que le cadre politique qui, éventuellement, favorise ou permet la chose, mais ce ne sont pas les régimes qui commettent des crimes. Bien entendu, je ne suis pas du tout contre le fait que l’on dise qu’il y a des régimes criminels – le Troisième Reich est clairement un régime criminel – mais le dire est une affirmation politique. Au tribunal de Nuremberg, on n’a pas mis le troisième Reich dans le box des accusés, mais un certain nombre de personnes. A la fin du fin, ce sont des hommes qui commettent le mal, ce quelqu’un qui décide de tuer est un homme de chair et de sang, donc il faut s’en tenir à cela. Et puis, la République d’aujourd’hui, très franchement, n’a rien à voir avec le régime de 1793-1794… Donc, on ne peut pas prétendre que la République est un régime criminel parce qu’un autre régime qui portait ce nom il y a 200 ans a commis des crimes. C’est absurde !

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