Jean-François Chemain : « On retrouve avec des kalachnikovs des gamins qui ont fait leurs études dans le secteur public, donc on a loupé quelque chose. »

Qui sont ces jeunes des banlieues dont on parle tant et que pensent-ils réellement ? Jean-François Chemain est diplômé de l’IEP de Paris, agrégé et docteur en histoire. Il a exercé pendant une dizaine d’années le métier de consultant international dans plusieurs cabinets anglo-saxons, avant de devenir cadre dirigeant dans un grand groupe industriel français. Depuis 2006, il a choisi d’enseigner l’histoire, la géographie et l’éducation civique dans un collège de ZEP de la banlieue lyonnaise. Son livre « Kiffe la France » avait été un grand succès et il avait même fait l’objet d’un débat télévisé avec Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre de l’Éducation nationale. L’ouvrage vient de sortir en livre de poche. Jean-François Chemain vient de publier « Tarek, une chance pour la France ? » où il dresse le portrait d’une jeunesse de banlieue déchirée entre le rejet de la France et le désir de l’aimer. Pour lui, rien n’est irréversible, mais il est urgent d’agir.

« Tarek, une chance pour la France ? » de Jean-François Chemain est publié aux Éditions Via Romana.

Extraits de l’entretien

Kernews : Il ressort un sentiment de vos livres : il est faux de dire que ces jeunes des banlieues détestent la France, mais tout autant de penser que ces jeunes l’aiment. En réalité, ils sont partagés entre amour et haine, ils ont envie de l’admirer et ils souhaiteraient que la France soit plus désirable… Finalement, c’est un peu comme lorsque l’on est énervé à l’égard de quelqu’un qui a du potentiel, mais qui ne fait pas ce qu’il devrait faire…

Jean-François Chemain : C’est tout à fait cela et vous avez parfaitement résumé mes deux livres. Cela fait 10 ans que j’enseigne en Zone d’éducation prioritaire, après un parcours particulier, puisque je suis entré dans l’éducation nationale à 45 ans, après avoir travaillé en entreprise. C’était ma manière de faire de la politique autrement, sur le terrain, pour enseigner l’histoire et transmettre l’amour de la France à ces jeunes. Effectivement, ils sont partagés. On a le sentiment de marcher en équilibriste sur une ligne de crête et, en une heure de cours, on tombe plusieurs fois du bon et du mauvais côté. Alors, ils n’aiment pas la France, pour la plupart d’entre eux, parce qu’il est mal vu d’aimer la France en Zone d’éducation prioritaire. Ce qui est bien vu, c’est d’avoir des origines, comme ils disent… Chacun fait la chasse à ses origines et même ceux qui sont issus de familles espagnoles, portugaises ou italiennes, depuis plusieurs générations, reviennent aussi à leurs origines, tellement ils sont mélangés à d’autres qui ont des origines plus récentes. Il faut y ajouter aussi le phénomène religieux, puisque la plupart de mes élèves sont de confession musulmane. Pour eux, il y a une sorte d’équation : si l’on est français on est chrétien, donc si l’on est musulman on ne peut pas être français ! C’est aussi simple que cela dans leur tête. Il faut essayer de démonter ce genre de raisonnement. Il y a quelques difficultés à les faire adhérer à cette idée qu’ils sont français et leur donner des raisons d’aimer la France, sachant que les programmes d’éducation nationale ne poussent pas tellement à l’amour de soi, on est plutôt dans une forme de repentance… En revanche, il n’est pas difficile d’arriver à leur transmettre quelque chose de positif sur la France. La Marseillaise est au programme de la troisième et j’ai eu la chance d’arriver à faire chanter la Marseillaise à mes élèves avec enthousiasme. Mon boulot c’est d’essayer, par des petits coups de pouce, de les faire tomber du bon côté.

On observe qu’ils sont attachés à des valeurs, mais qu’ils ne raisonnent absolument pas comme on pourrait le faire dans une société moderne et laïque. Ainsi, pour eux, il est inimaginable de ne pas croire en Dieu et ils éprouvent presque davantage de respect pour un catholique affirmé que pour un non-croyant…

Absolument. Je suis très frappé de voir que les jeunes qui ont commis des attentats sortaient tout juste du système de l’Éducation nationale. On retrouve avec des kalachnikovs des gamins qui ont fait leurs études dans le secteur public, donc on a loupé quelque chose. C’est vrai, ils raisonnent d’une manière totalement différente de nous parce que, pour eux, l’aspect religieux est extrêmement important et on ne peut pas l’extirper facilement. Pour arracher nos ancêtres à l’imprégnation du christianisme, il a fallu des siècles. Pour eux, l’existence de Dieu est une évidence, il est évident que l’on n’est normal que si l’on est croyant, de préférence comme eux, et la laïcité est quelque chose d’extrêmement difficile à leur faire comprendre. On ne pourra leur faire accepter la laïcité que si l’on arrive à leur faire comprendre ce que cela signifie. Dans un cours sur la laïcité, j’explique que la laïcité c’est le droit de pouvoir changer de religion et, à la fin, les élèves me demandent : « Mais alors, pourquoi ne devenez-vous pas musulman ? » C’est finalement tout ce qu’ils retiennent de la laïcité !

Comment peuvent-ils faire leur chemin vers la laïcité alors que lorsqu’ils retournent chez eux, ils sont toujours rattrapés par la religion ?

Mais même sans aller chez eux ! Ce sont des jeunes qui vivent dans une sorte de ghetto et la question religieuse est omniprésente. Pendant le ramadan, on ne parle que de ramadan… Ils ont énormément de mal à sortir de ce conditionnement religieux et n’oublions pas que pour arriver à transformer les esprits, on a utilisé des moyens terribles au moment de la Révolution française. Je ne souhaite évidemment pas que l’on en arrive là, mais je pose la question : comment peut-on faire changer à 180° des mentalités et d’une manière pacifique ? Le mieux, c’est de tenir des discours qui soient intellectuellement justes. Je n’ai pas la solution politique et, à mon niveau, j’ai le sentiment de faire bouger les choses. Vous connaissez l’histoire du colibri de Pierre Rabhi : c’est l’histoire de cet oiseau qui essaie d’éteindre un énorme incendie en transportant une goutte d’eau et, comme tous les oiseaux se moquent de lui, il répond : « Je fais ma part ». À mon niveau, cela consiste à nourrir des relations d’amitié avec ces élèves. On a raison de dire que ce sont des élèves très difficiles mais, au fond, ce sont des élèves qui ont soif d’aimer et d’être aimés. Ils ont soif d’aimer le prof et ils ont soif d’être aimés par le prof. Ils ont aussi soif d’aimer la même chose que leur professeur. J’ai des élèves que j’ai eus il y a plusieurs années et qui continuent de me contacter, et je m’aperçois qu’ils ont très bien évolué.

Dans vos deux livres, vous ne traitez absolument pas ces jeunes avec mépris et il y a même une sorte de sympathie qui se dégage… On imagine en quelque sorte des lions indomptés…

C’est tout à fait cela, on vit parfois des moments où l’on est face à des animaux très agressifs. La couverture du livre me représente debout sur le bureau pour échapper à la vindicte d’une classe qui avait complètement débordé, suite à un propos malheureux de ma part… C’est une histoire vécue, donc on a parfois des moments très difficiles mais qui sont quand même rares. Mais je dis bien que ce sont eux qui m’ont adopté. À 45 ans, je suis arrivé dans la cour de récréation avec mes vêtements de cadre supérieur… Je n’avais pas le look, j’étais terrorisé de me retrouver dans cette cour de récréation où tout le monde se courait derrière en criant « Nique ta mère » et j’ai été entouré par des gamins bienveillants qui m’ont dit : « Monsieur, vous n’avez pas une tête de prof, vous avez l’air d’un bourgeois aristocrate, pourquoi venez-vous enseigner à des racailles comme nous ? » Ce sont des gamins qui ont énormément d’humour et, avec l’humour, on arrive à tout.

La société française est partagée entre ceux qui se complaisent dans l’angélisme et ceux qui estiment qu’il faut se montrer intraitable à l’égard de ces jeunes. Or, vous estimez que ces deux parties se trompent…

Oui, la moitié de la France est dans le déni : « Il ne devrait pas y avoir de problème et le vrai problème vient de ceux qui prétendent qu’il y en a un. » De l’autre côté, il y a ceux qui sont dans un discours très raide, presque haineux, qui refusent d’admettre que l’on puisse tirer quelque chose de ces jeunes et qui disent qu’il faut les renvoyer là d’où ils viennent… D’ailleurs, je pense que l’on ne renverra jamais ces jeunes là d’où ils viennent et, en plus, ce ne serait pas conforme à nos valeurs. Je pense qu’il faut être dans le réalisme, ni dans le cynisme et ni dans l’angélisme, et ma posture est extrêmement inconfortable puisque les uns me prennent pour un dangereux fasciste, alors que d’autres me traitent de naïf…

Pourtant, quand on voit les jeunes à la sortie des établissements scolaires dans les pays du Maghreb, ils sont toujours disciplinés et on ne retrouve absolument pas ce climat que « Nique ta mère»…

En France, depuis le début des années 70, on a vu se développer des théories qui pouvaient avoir de l’intérêt par rapport à la jeunesse française telle qu’elle était à l’époque… Dans les pays d’origine de ces élèves, je sais que ça file doux ! J’ai un ami qui vient d’être mis à pied, parce qu’il a intercepté un peu brutalement l’un de ses élèves qui avaient balayé de la main tout ce qu’il avait sur son bureau. Je pense que dans ces pays, cela ne se serait pas produit. Le système ne remet pas en question son idéologie et il se contente sobrement de regarder sombrer le navire. Mais les parents viennent tous me dire : « De mon temps, on me donnait des coups de règle sur les doigts ! » Je ne dis pas que c’est une bonne chose, mais j’observe qu’il y a des parents d’élèves qui sont nostalgiques de méthodes qui sont considérées aujourd’hui comme inacceptables. A mon niveau, je n’ai pas la capacité de remettre cela en cause et je prends les choses telles qu’elles sont. Je fais un parallèle étymologique qui est extrêmement intéressant : le mot autorité vient d’une vieille racine latine qui signifie être rempli d’une force divine et l’équivalent grec c’est enthousiasme, puisque l’équivalent grec d’enthousiasme, c’est être rempli d’esprit divin. L’étymologie vient donc rejoindre un constat que j’ai fait d’une manière très pragmatique : quand on enseigne avec enthousiasme, on enseigne avec autorité.

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