L'invité de Yannick Urrien

Jean-Gabriel Causse : « Le taux de burn-out est supérieur de 20 % dans des bureaux blancs et, en plus, vous serez moins créatif et moins productif. »

Jean-Gabriel Causse est designer couleur et il est venu présenter ses études sur l’influence des couleurs lors d’une conférence organisée par l’association Eclat à Pornichet. Il est l’auteur de « L’étonnant pouvoir des couleurs », paru en 2014 aux éditions du Palio, et il publie cette année « Les crayons de couleur » chez Flammarion. Jean-Gabriel Causse est le premier designer à aborder le thème de la couleur non seulement d’un point de vue esthétique, mais également en tenant compte de l’influence que ses déclinaisons peuvent avoir sur nos perceptions et nos comportements pour colorier notre vie. Ce Français de 47 ans, membre du Comité Français de la Couleur, est basé à Paris et à Tokyo.

Il a répondu aux questions de Yannick Urrien avant sa visite à Pornichet.

Kernews : On sait depuis longtemps qu’il y a des couleurs gaies et tristes et qu’elles ont une influence. Or, dans votre livre, vous allez plus loin en soulignant qu’elles ont un impact non neutre sur notre moral et même sur notre santé… À l’origine, vous étiez dans le secteur de la publicité. Comment avez-vous été amené à étudier cette question ?

Jean-Gabriel Causse : Au départ, j’étais publicitaire et je voulais monter une agence. J’avais un tee-shirt blanc et, par hasard, j’ai renversé du vin. Je me suis dit que c’était une couleur bordeaux, mais j’aurais aussi pu dire que c’était la couleur exacte du Château Pétrus et que cette couleur prendrait une dimension supplémentaire chez les amateurs de vin. Alors, j’ai lancé la première agence de conseil en communication sur les couleurs et j’ai travaillé sur des couleurs assez extraordinaires dans l’inconscient collectif, comme celle des yeux de Mona Lisa. J’ai travaillé avec le Louvre pour savoir exactement quelle était la couleur de ses yeux… J’ai aussi eu la chance de travailler avec la NASA pour que l’on puisse définir le bleu de la planète bleue. On a étalonné une photo d’Apollo 17 et on a pu définir ainsi ce bleu. Voilà comment on bascule de publicitaire à coloriste.

Vous présentez votre livre comme un roman. Pour quelles raisons ?

En tant que coloriste, j’ai travaillé sur les tendances des couleurs dans différents domaines comme le textile, l’urbanisme ou la décoration. Un jour, les professeurs Marcel Rufo et David Da Fonseca, qui sont pédopsychiatres, m’ont demandé de refaire les couleurs de l’hôpital Salvator à Marseille. Je me suis demandé ce que je pouvais mettre comme couleurs dans la chambre d’une gamine dépressive ou dans un réfectoire avec des enfants anorexiques… Dans le petit monde de la couleur, personne n’en avait la moindre idée. J’ai regardé tout bêtement sur Internet et j’ai compris qu’il y avait des scientifiques qui travaillaient sur le sujet depuis des années et qui avaient énormément appris de choses avec les neurosciences sur les influences de la couleur. J’ai publié un premier essai sur le sujet, « L’étonnant pouvoir des couleurs », qui a été traduit dans une quinzaine de langues, mais j’ai voulu toucher un public beaucoup plus large en racontant les influences de la couleur à travers un roman.

Il y a des études sur l’impact de la couleur depuis des décennies. Par exemple, dans l’univers de la presse, on a toujours dit que lorsque l’on voulait créer un journal ou un magazine, il fallait que le titre soit en rouge, autrement le journal serait moins vendu…

C’est tout à fait vrai : le rouge, c’est la chaleur. L’information, c’est quelque chose de chaud, il faut la saisir. Donc, un journal avec un titre rouge active l’envie d’achat. Il y a aussi le côté culturel, c’est-à-dire l’acquis. De nombreux journaux sont rouges, donc un titre rouge signifie que c’est un journal d’information. Il y a des choses innées, qui sont universelles, et des choses acquises qui relèvent de notre éducation. Ainsi, le rose est considéré comme une couleur féminine en Occident, alors que ce n’est pas du tout une couleur féminine dans les trois quarts de l’humanité. Par exemple, on a proposé à des enfants des jouets bleus et roses, et l’on s’est rendu compte que les garçons et les filles d’un ou deux ans jouent très bien avec des jouets des deux couleurs, mais qu’avec l’âge, les petits garçons posent les jouets roses pour jouer avec les bleus et que les petites filles font l’inverse… Tout simplement parce qu’il y a eu l’influence des proches ou des parents qui disent que le rose est une couleur pour les filles. Donc, c’est purement culturel.

Au sujet de l’influence des couleurs sur la santé, quand on parle de la vitamine C, notre inconscient fonctionne à l’orange alors que ce n’est pas totalement vrai…

C’est purement subjectif puisque l’on a le sentiment qu’il y a beaucoup de vitamine C dans des oranges ou dans des citrons, alors qu’il en a dix fois plus dans le kiwi. Mais si vous sortez une tablette de vitamine C verte, les gens ne vont pas y croire… Il y a des études très intéressantes sur des médicaments qui sont sortis dans différentes couleurs et l’on s’est rendu compte que la même molécule pouvait être moins efficace si la couleur n’était pas adaptée. Imaginez une petite pilule rouge pour un somnifère : le somnifère ne sera pas efficace, parce que vous aurez le sentiment qu’un somnifère ne peut pas être rouge… Il est donc très important d’associer la couleur du produit à sa fonction.

Souvent, les commerçants ne se rendent pas compte que la couleur de leur logo peut avoir un impact considérable sur la fréquentation du magasin et sur la perception que vont avoir les passants…

Selon les secteurs d’activité, les couleurs ne sont pas les mêmes. Par exemple, pour un restaurant, la meilleure couleur est le rouge. Quand vous avez du rouge à l’extérieur et à l’intérieur – ce que faisaient nos grands-parents de façon intuitive en mettant des nappes rouges et blanches – vous avez beaucoup plus faim. Avec du rouge, vous serez beaucoup plus amené à prendre une entrée, un plat et un dessert, que si le restaurant est bleu… Essayez d’imaginer dans quelle ambiance une viande rouge est bonne : elle vous paraîtra bien meilleure dans un restaurant rouge que dans un restaurant vert ! Il y a des constantes à prendre en considération selon les secteurs d’activité et selon les pays. La même baguette de pain pourra être très appétissante pour un Français si elle est très dorée, alors qu’elle sera plus appétissante pour un Hollandais ou un Norvégien si elle est beaucoup plus claire. Chaque culture a ses référents de couleur et il est vraiment important de les prendre en considération pour optimiser les ventes.

Dans chaque civilisation, les perceptions des couleurs sont différentes. Sommes-nous aussi dans un phénomène de mondialisation de la perception des couleurs ?

Oui. Si vous allez au Japon et si vous vous habillez en violet, on l’acceptera, mais on vous regardera d’une façon un peu bizarre, parce que c’était la couleur réservée aux empereurs. C’est une couleur que très peu de Japonais portent, mais les jeunes commencent à le faire. Les vêtements sont à peu près partout les mêmes dans le monde et toutes les influences ont tendance à s’atténuer.

Comment travaillez-vous ?

Je travaille beaucoup avec des cabinets d’architectes, par exemple, et j’essaie de réfléchir avec eux sur les meilleures couleurs pour optimiser les bâtiments sur le plan extérieur ou intérieur. Ainsi, vous ne travaillerez pas de la même façon dans une pièce à dominante chromatique bleue que dans une pièce à dominante chromatique rouge. Dans une pièce avec du bleu, vous serez beaucoup plus créatif, vous aurez certainement de meilleures idées, mais vous ferez plus de fautes d’orthographe parce que vous serez concentré moins longtemps… Pour les intérieurs, la couleur la moins recommandée, quel que soit le public et quel que soit le métier, c’est malheureusement celle qui est la plus présente autour de nous, à savoir le blanc. Des études de la médecine du travail indiquent que le taux de burn-out est supérieur de 20 % dans des bureaux blancs et, en plus, vous serez moins créatif et moins productif. Le blanc n’a que des inconvénients ! Malheureusement, comme beaucoup de gens ont peur de mettre de la couleur dans leur environnement, c’est toujours la couleur dominante dans nos bureaux et dans nos maisons. J’essaie de démontrer à quel point il nous manque quelque chose dans un monde qui n’a pas de couleur.

Le noir reste-t-il associé à l’élégance ou à la sobriété ?

Le noir est depuis peu de temps la couleur de l’élégance en Occident. En Chine ou en Inde, personne n’est en noir. Idem en Afrique ou en Amérique du Sud. Il n’y a qu’en Occident, depuis un siècle, que le noir est devenu une couleur chic. C’est parti d’Édouard VII, prince de Galles, qui allait devenir roi d’Angleterre. Il avait pour habitude d’aller fumer le cigare avec ses amis dans des clubs et sa femme se plaignait des mauvaises odeurs quand il rentrait chez lui… Alors, il a demandé à son tailleur de lui créer une tenue pour fumer le cigare avec ses copains et c’est ainsi qu’est né le smoking. Il faut imaginer que s’habiller en noir et blanc à l’époque, pour un prince anglais, était quelque chose de révolutionnaire, puisque le noir et le blanc étaient les couleurs les plus laides possible, donc réservées à ceux qui ne devaient pas séduire : c’est-à-dire les domestiques, les hommes d’Église et les femmes en deuil. Donc, voir un prince de Galles vêtu comme un domestique, c’était quelque chose de vraiment révolutionnaire. Et c’est devenu une mode à Londres à la fin du XIXe siècle. Finalement, s’habiller en noir et blanc, c’est devenu le chic du chic à New York. C’est revenu en Europe encore plus fortement pour les hommes. Ensuite, il y a eu la Première Guerre mondiale, où les femmes ont pris la place des hommes. Dans les années 20, elles ont continué à s’habiller en homme et à prendre les codes couleurs des hommes en s’habillant en noir. Coco Chanel a inventé en 1926 la petite robe noire et le noir est devenu chic pour les femmes au cours des années 20. En 1926, une femme qui s’habillait en noir, c’était quand même le signe d’un deuil. Mais dire que le noir est une couleur élégante, ce n’est pas du tout vrai en Amérique du Sud ou en Asie.

Vous soulignez que la couleur orange est celle de la communication et l’on retrouve aussi beaucoup de bleu dans les sociétés technologiques…

Dans les neurosciences, la couleur orange est celle de la communication. Quand on regarde cette couleur, on active la zone du langage. Dans un environnement orange, on est généralement beaucoup plus ouvert à la discussion. Il y a aussi les influences culturelles. France Telecom avait un logo bleu… Donc, lorsque Bouygues Télécom a un logo orange et bleu, ce n’est pas complètement idiot, puisque l’on associe les influences innées aux influences acquises.

Que pensez-vous des choix de Google, qui aime bien jouer en mélangeant des couleurs très différentes ?

Pour une petite marque, il est beaucoup plus intéressant de garder sa couleur et de vraiment la garder. Si vous changez la couleur de votre logo, il sera assez compliqué pour les consommateurs de s’y retrouver, parce que l’identité d’une marque c’est 80 % la couleur et 20 % le graphisme. Il est très risqué pour une marque de changer ses couleurs. Google peut s’amuser avec son logo en mettant plein de couleurs, ce n’est pas très grave. Mais je ne conseille pas à une petite marque de suivre cet exemple !

Enfin, vous recommandez d’avoir un peu de mauve dans sa chambre…

C’est une belle étude. En Angleterre, on a demandé à deux mille couples quelle était la couleur dominante de leur chambre à coucher et combien ils avaient de rapports sexuels par semaine. Dans une chambre blanche, c’est 1,5. Dans une chambre rouge, c’est 3 à 3,2. Et, dans une chambre mauve, on est à 3,5. Donc, le mauve est une très bonne couleur et une couleur propice aux activités nocturnes.

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