vendredi , 23 juin 2017

Jean Lassalle : « Pour la première fois, le dictateur n’a ni visage, ni frontières, ni armée. »

Jean Lassalle est député centriste des Pyrénées-Atlantiques et candidat à l’élection présidentielle. C’est aussi l’un des parlementaires les plus médiatiques de France : il a chanté en béarnais à l’Assemblée nationale pour dénoncer la disparition des services publics de proximité, il a fait une grève de la faim de 39 jours pour éviter le départ de l’usine Toyal de la vallée d’Aspe et, du 10 avril 2013 au 11 décembre 2013, il a effectué un tour de France de 5000 kilomètres à pied à la rencontre des citoyens pour écouter leurs griefs… Enfin, en 2014, il a fait un tour d’Europe qui lui a permis de rencontrer de nombreuses personnalités, dont Angela Merkel. Il dresse un constat sévère sur l’Europe : manque de démocratie, absence d’identité européenne, opacité des institutions européennes et croissance des inégalités. Son dernier livre s’intitule « Un berger à l’Élysée ».

Écoutez l’entretien intégral entre Yannick Urrien et Jean Lassale.

Extraits de l’entretien

Kernews : Après avoir parcouru la France à pied, vous auriez pu appeler votre mouvement «En Marche» !

Jean Lassalle : «En Marche», c’est Emmanuel Macron qui a repris le copyright… Effectivement, lorsque j’ai commencé à marcher, la France entière a rigolé en se demandant pourquoi un député faisait le tour de France en marchant. Lorsque j’ai publié mon deuxième ouvrage, «Le retour du citoyen», Le Cherche Midi, qui est pourtant un grand éditeur, m’a dit que personne ne savait plus ce que signifiait le mot citoyen ! Mais aujourd’hui on ne construit plus une phrase de parti ou un slogan sans parler de marche ou de citoyens !

En analysant votre programme, on pourrait résumer votre approche de la manière suivante. Beaucoup de gens utilisent des phrases comme « Les riches doivent payer » ou « La finance est mon ennemi… » Mais ce sont les mêmes qui matraquent fiscalement les classes moyennes et qui abandonnent les petits entrepreneurs. Or, à travers des propositions concrètes, vous dénoncez la domination de la finance dans le monde, mais vous ne tombez pas dans la lutte des classes et vous ne considérez pas comme des ennemis les artisans, les commerçants et même les patrons qui réussissent et qui veulent gagner de l’argent sans être étouffés fiscalement… Est-ce votre philosophie économique ?

Je n’ai pas un seul mot à retirer à ce que vous venez de dire et cela me fait gagner du temps… Nous nous trompons totalement depuis 25 ans. La chute du Mur de Berlin a été le point de départ de tout cela. Avant, les alternances se faisaient avec dignité et solennité, Margaret Thatcher pouvait côtoyer Helmut Schmidt et, pourtant, ils ne pensaient pas la même chose. On pouvait débattre. Avant, la gauche, le centre et la droite avaient une signification. Seulement, le dernier véritable rendez-vous, auquel les Français se sont rendus très massivement, c’était celui de François Mitterrand contre Valéry Giscard d’Estaing. En votant pour François Mitterrand et pour le programme de gauche, nos compatriotes avaient le sentiment de voter pour plus de partage, plus de social, plus d’humanité et pour le retour aux affaires de toute une partie de la France qui n’y avait pas été depuis longtemps. En votant pour Valéry Giscard d’Estaing, d’autres avaient le sentiment de s’ouvrir vers plus de liberté d’entreprendre, plus de sécurité, plus de stabilité… C’était un vrai débat. Depuis, nous avons tous fait les mêmes choix, nous avons fait de ce modèle un modèle qui se projetait sur un avenir radieux. Malheureusement, nous n’avons pas vu ce qui allait se produire, c’est toujours dans les crises et dans les mouvements de mondialisation que cela se manifeste. C’était la même chose lorsque Vasco de Gama, qui était pourtant quelqu’un de hardi, Christophe Colomb, Magellan et les autres, ont découvert les Amériques… Les tonnes d’or qu’ils ont ramenées en Espagne, au Portugal, en France ou en Hollande ont été telles que déjà les rois, à l’époque, ont envisagé le meilleur pour leurs sujets. Mais des esprits malins, moins bien inspirés, se sont dit qu’ils n’auraient jamais autant d’argent à brasser pour organiser la lutte entre les hommes… À cette époque, le facteur temps était plus long… Regardez ce qui s’est passé entre 1780 et 1900… À cette époque, il y a un deuxième mouvement de mondialisation, puis la création des ondes courtes, des ondes longues… On voit ces trains qui partent au bout de l’Europe, ces cargos dans lesquels on charge des villes entières et surtout cet étrange liquide, de couleur indéfinissable, dont on imagine le sous-sol entièrement couvert. Les démocrates, qui ont une certaine vision de la civilisation, pensent que cela va amener des progrès considérables et il y a parmi eux – c’est le sens de votre question – des grands hommes comme Monsieur Renault, Monsieur Peugeot, Monsieur Citroën ou Monsieur Schneider… Ils ont de l’argent et ils veulent laisser leur nom dans l’histoire. En même temps, ils veulent rendre meilleures les conditions de vie de l’homme. Mais il y a ceux qui agissent en cachette pour gagner toujours plus et ils arrivent à mettre à la tête de quelques-uns des pays les plus puissants et les plus évolués du monde des monstres qui vont amener cent millions de morts. Cette fois-ci, nous sommes de nouveau dans la même situation, notamment avec Internet, avec une capacité extraordinaire à communiquer et à échanger des montagnes d’argent, la plupart du temps fictif, à la nanoseconde. On a fait un appel massif à de l’argent qui n’a pas de maître, alors que Confucius avait dit que l’argent est le meilleur des serviteurs et le pire des maîtres. Nous sommes depuis un théâtre d’ombres, nous ne représentons plus rien. Malheureusement, nous avons été suivis en cela par la quasi-totalité des médias nationaux… Il faut leur trouver des circonstances atténuantes, puisque 70 % d’entre eux appartiennent à des intérêts privés qui voient d’abord l’intérêt privé et c’est le malheur pour le politique qui a fait tant d’efforts pour devenir député de la Nation. Nous sommes sous une dictature aujourd’hui sauf que, le problème auquel nous devons faire face, c’est que, pour la première fois, le dictateur n’a ni visage, ni frontières, ni armée.

Vous évoquez un dictateur qui n’a ni visage, ni frontières, ni armée et qui est pourtant plus puissant que celui qui a des frontières et des armées. Il peut contrôler des holdings financières qui sont endettées à hauteur de plusieurs milliards d’argent fictif, cela lui permet d’acheter des chaînes de télévision et des opérateurs de télécommunications, et il est aussi sans frontières, puisqu’il renonce parfois à sa nationalité pour ne plus payer les impôts de son pays…

Vous m’inspirez avec les idées que vous avancez… Ce terrible dictateur a la possibilité que n’ont jamais eue les autres, grâce aux moyens que vous évoquez, ces moyens de matraquage massif de l’opinion, c’est sans précédent et ils ravagent tous les jours nos cœurs. C’est encore pire quand on n’a rien ou lorsque l’on a tout perdu. Je ne supporte pas de me promener dans Paris la nuit et de faire un pas de clerc tous les 70 mètres parce qu’il y a un carton ou une étrange couverture dans laquelle dort parfois un enfant… Il n’y a qu’une possibilité, c’est celle de résister, pour ceux qui entreprennent vraiment, pour créer une richesse et donner le plaisir de travailler, parce que travailler peut être un grand bonheur. Je pense aussi à ces paysans en lambeaux qui se suicident au petit matin blême… La France est un très grand pays et il ne peut pas s’écrouler en 25 ans ! Il ne l’a jamais fait. Il a été à terre, parfois, il a été ébranlé, il n’a pas toujours eu non plus des attitudes formidables dans l’histoire, il a connu des grands moments de faiblesse, mais ces fulgurances ont permis à la civilisation de faire des bonds considérables. La civilisation, c’est précisément ce qui nous éloigne de l’animalité d’où nous venons. L’animalité ce n’est pas liberté, égalité, fraternité : l’animalité, c’est «Je te mange ou je t’écrase, parce que je suis le plus fort». Or, nous avons trouvé des codes, des traités, des grands philosophes et des grands experts qui nous ont permis d’atteindre cette faculté exceptionnelle d’être ensemble et de se former ensemble. Lorsque la France rit, c’est l’ensemble de nos voisins d’Europe qui rient et le monde qui sourit. Mais aujourd’hui nous ne faisons plus rire personne et nous ne faisons plus sourire personne. Nous pleurons et nous faisons pleurer tous ceux qui nous regardent.

Pour dépasser cette question économique, il y a aussi celle de l’appropriation de son destin, donc de son passé, puisque lorsque vous parlez de notre pays, vous évoquez Charlemagne, Clovis, nos rois et la République. C’est essentiel, parce que les Michelin et les Peugeot de demain entreprendront différemment s’ils savent qu’ils sont ancrés dans une Nation… Or, celui qui n’a plus de frontières va raisonner purement dans l’animalité, en posant ses valises là où le travail coûte moins cher et où les impôts sont les moins élevés…

Je vais justement m’adresser à ceux qui ont quitté nos frontières pour aller cacher leur pécule. Je vais leur dire au nom de la France : « Tu es parti en emportant avec toi ton malheur en même temps que ton magot. Tu as été le planquer quelque part pour ne pas avoir à le partager, mais personne ne pourra te rendre le sourire, parce que ton sourire s’est figé… » On ne peut pas être heureux, même avec tous les milliards de la Terre, lorsque l’on se sent rejeté de son propre peuple, de son pays, de son village ou de son quartier. Alors, je vais leur proposer de revenir, en les rassurant : nous n’allons pas leur enlever ce qu’ils ont et nous allons les inciter à créer des fondations ou des entreprises en leur assurant qu’il leur en restera assez. A ce moment-là, ils atteindront ce à quoi ils aspirent, la reconnaissance, le respect et, peut-être, la tendresse de leurs compatriotes. La politique, ce n’est pas simplement transporter des chiffres qui ne seront jamais les mêmes, ce n’est pas simplement régler des problèmes de départ à la retraite – évidemment que je vais traiter de cela – ce n’est pas dire non plus qu’il faut supprimer 500 000 fonctionnaires… Comment peut-on dire des choses pareilles, quand on connaît l’état de nos hôpitaux, de nos prisons ou de notre éducation nationale ? L’éducation nationale doit devenir le lieu de transmission du savoir et j’ai un projet très élaboré sur ce sujet. Le président doit sentir les brûlures et les douleurs de son temps et se projeter sur l’avenir avec une volonté inébranlable de rassembler. Tous mes concurrents parlent de cette idée de rassembler, mais ils veulent rassembler à partir de leur camp : Jean-Luc Mélenchon à partir du sien, François Fillon à partir du sien et Monsieur Macron à partir d’un melting-pot tellement incompréhensible que l’on ne sait même plus à quoi il ressemble ! Or, la solution ne vient pas du haut, mais du bas. C’est la vision d’un président, c’est la vision de Gandhi, de De Gaulle quand il dit non à l’asservissement total, ou de Mandela qui passe 29 ans en prison… Kennedy se dresse en prononçant en 1962 un discours qu’il faut relire, parce qu’il nous sauve certainement de la troisième guerre mondiale, et il signe sa mort puisque, quelques mois plus tard, son vice-président, Johnson, le fera assassiner, mais on dira toujours que l’on n’a jamais su qui a assassiné Kennedy… Enfin, c’est tellement gros ! Il faut arriver à se parler. Le plus difficile n’est pas de parler à 80 000 personnes au Bourget, on s’enivre avec ses propres paroles et on se prend pour un dieu, Monsieur Macron nous en a donné une extraordinaire démonstration en faisant des bonds à la télévision. Mais, ce qui est difficile, c’est de parler à trois copains et de dire bonjour à son voisin de palier. On est tellement branché avec une amie virtuelle à Honolulu sur Facebook, que l’on oublie la voisine que l’on découvre morte au bout de 15 jours ! Or, il n’y a pas de fatalité, il y a trop de choses bonnes en nous. Il y a évidemment des phases un peu plus sombres en chacun d’entre nous, mais aussi des phases très éclairées. La France ne veut pas de révolution, elle sait qu’elle est à nos portes et elle ne veut pas d’un nouveau bain de sang qui emportera ses enfants une fois de plus, avec ces femmes qui ne pourront pas se défendre, ou ces vieillards, elle veut revivre un merveilleux moment de notre histoire. Il faut simplement lui en donner l’occasion. Aujourd’hui, la France ne dit rien, c’est étonnant. C’est comme le temps avant un gros orage, c’est lourd. D’ailleurs, comment pourrait-on s’intéresser à une campagne électorale dont le fait divers tient, jour après jour, lieu de projet… Ce peuple réfléchit, il va parler le moment venu et je fais confiance à ce peuple.

Vous évoquez le manque de respect de ceux qui sont partis cacher leur fortune. Mais l’absence de considération ne vient-elle pas aussi d’un État qui confisque pratiquement 80 % de ce que gagnent les gens ? Lorsque l’on prend en compte les charges sociales, les impôts sur la société, puis les impôts personnels, il ne reste pratiquement plus rien à la fin. Donc, les entrepreneurs partent, parce qu’on ne les respecte pas aussi !

Et voilà ! Nous portons une part de responsabilité écrasante dans tout cela. On a été surpris par le changement de monde, je le comprends, je ne peux pas m’exonérer de cela mais, à force de faire le choix du plus puissant, c’est l’État que nous avons mis en difficulté. C’est la raison pour laquelle l’un de mes premiers projets, dès que je serai à l’Élysée, sera de reconstruire un État à la France. La France n’a plus d’État, elle ne sait plus où elle en est. Il n’y a pas d’Europe non plus, donc nous sommes à la croisée des chemins. Je vais reconstruire un État qui sera de nouveau juste et qui appliquera de nouveau cette devise : liberté, égalité et fraternité. Cet État devra ouvrir les yeux et les oreilles face aux 750 000 entreprises qui agonisent, avec le chômage de masse que cela entraîne, et face aux derniers paysans qui sont en train de mourir parce que leurs enfants ne peuvent pas prendre la suite… Je vais reconstruire l’organisation territoriale de ce grand et beau pays. Je vais réhabiliter les communes et les maires ruraux, ceux qui passent leurs journées entières bénévolement. Beaucoup ne gagnent que 300 euros et, le soir, ils entendent à la télévision qu’ils ne servent à rien ! Je viens de fêter mes 40 ans de mairie, j’ai 61 ans, tous les moins de 40 ans à Lourdios-Ichère, les pauvres, n’ont jamais connu un autre maire que moi ! Et j’ai été aussi chef d’entreprise ! Tous les dirigeants de haut niveau devraient avoir été maire d’une commune de moins de 1000 habitants et tous auraient dû créer une entreprise pour connaître les nuits sans sommeil lorsque l’on ne sait pas si l’on va pouvoir payer l’URSSAF ou le RSI !

Récemment mis en ligne

Philippe Manoeuvre : émission du dimanche 18 juin 2017

Écoutez l’intégralité de l’émission de Philippe Manœuvre, Fauteuil Club, diffusée chaque dimanche à 10h sur …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *