vendredi , 23 juin 2017

Jean-Louis Harouel : « La frontière droite-gauche passe à l’intérieur du libéralisme. »

L’historien du droit revient à la source des clivages politiques : Emmanuel Macron a compris que le libéralisme est aussi une idée de gauche

Depuis quelques semaines, une partie de l’électorat de gauche estime qu’Emmanuel Macron est de droite, parce qu’il s’est défini comme libéral, alors qu’une partie de l’électorat de droite limite son positionnement politique aux idées économiques avancées par le président de la République. Or, il convient de rappeler qu’Emmanuel Macron a étudié la philosophie du droit et qu’il a été l’assistant de Paul Ricoeur. Son parcours permet de penser qu’il s’est construit idéologiquement sur des bases qui sont loin d’être superficielles. Ainsi, Emmanuel Macron défend un réel ancrage de gauche libérale et sociétale, qui correspond à des réalités historiques peu connues du grand public.

Nous avons demandé à un éminent juriste de nous expliquer ce positionnement. Jean-Louis Harouel est professeur émérite d’histoire du droit à l’université Paris Panthéon-Assas et historien du droit. Il a reçu le prix de l’Académie des sciences morales et politiques pour son livre « Culture et contre-cultures » et il est l’auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages, dont récemment « Le vrai génie du christianisme » (Jean-Cyrille Godefroy) et « Les Droits de l’homme comme le peuple » (Desclée de Brouwer)

 

Kernews : Emmanuel Macron apparaît comme un homme de droite pour des gens de gauche, tandis que des personnes qui se situent au centre droit le considèrent comme quelqu’un qui entend réformer la France en laissant plus de place à la société civile. Ces valeurs correspondent aux attentes de l’électorat dit de droite, alors que vous estimez que l’on ne peut pas résumer la différence droite-gauche sur ce simple constat. Emmanuel Macron est-il de droite ?

Jean-Louis Harouel : Il y a en réalité deux gauches, puisque la gauche découle de deux grandes racines historiques : il y a, d’une part, la gauche sociale et, d’autre part, la gauche sociétale. La gauche sociale vient d’une très ancienne hérésie qui a abouti au communisme et à l’égalitarisme absolu, c’est-à-dire la société embrigadée qui s’est effondrée en Union soviétique. Mais il y a aussi la gauche sociétale, qui vient d’une autre grande hérésie chrétienne – je simplifie énormément – qui dérive de l’hérésie gnostique, dont l’un des thèmes majeurs est celui de l’homme Dieu. Dans la gauche sociale, on est dans l’écrasement de l’individu dans la collectivité socialisée, alors que dans la gauche sociétale on est dans l’individu roi, cela donne ce que l’on appelle le gauchisme culturel, le libéralisme sociétal, l’hyper libéralisme… Et Emmanuel Macron appartient à cette gauche. C’est une gauche hyper individualiste, qui va bien avec le libéralisme économique, mais aussi avec un individu qui s’affranchit de toute appartenance : c’est-à-dire la famille, la nation, ses racines, son histoire… Emmanuel Macron nous a bien dit qu’il n’y avait pas de culture française et il n’a eu aucune considération pour le passé de notre pays quand il a été dire que la France avait été en Algérie coupable de crimes contre l’humanité alors que, sans la France, il n’y aurait pas d’Algérie du tout… Pour Emmanuel Macron, les grandes appartenances n’existent pas. Comme pendant très longtemps on a identifié le libéralisme économique à droite, comme Emmanuel Macron se réclame du libéralisme économique, on dit qu’il est à droite… En réalité, il est dans une variante de la gauche : la gauche sociétale, qui est fondée sur un individualisme absolu, qui se moque des racines et qui se caractérise par la religion des droits de l’homme. Cela a donné les réformes sociétales du quinquennat Hollande et nous sommes en plein dans cela avec Emmanuel Macron. Bien sûr, il valorise le libéralisme économique, l’entreprise, l’initiative privée. Mais, en même temps, comme pour lui il n’y a que des individus et pas vraiment de groupes d’appartenance, il ne valorise que l’individu et, comme les saint-simoniens au XIXe siècle – qui étaient des apôtres de la liberté économique mais qui voulaient supprimer l’héritage – Emmanuel Macron est un ennemi de l’héritage, de la tradition, du passé de notre pays, de son identité culturelle et de son identité historique. Tout cela n’a pas de valeur à ses yeux… On nous dit qu’il va dynamiser l’économie, c’est peut-être vrai d’une certaine manière, mais il va dynamiser ce qui, dans l’économie, correspond à un libéralisme coupé de toute réalité nationale et de toute appartenance à un pays et à une société, c’est-à-dire ce qui est volatile dans l’économie, à savoir la finance : par exemple, il veut supprimer l’ISF pour tout ce qui est financier alors que, pour l’immobilier, il va poursuivre ce qui avait commencé dans le gouvernement précédent en détruisant l’identité du pays, son héritage moral, intellectuel et spirituel, mais aussi son héritage immobilier, puisque notre pays repose également sur des patrimoines immobiliers qui se transmettent de génération en génération. En tout cela, c’est vraiment un homme de gauche, mais on se trompe facilement, parce qu’il y a deux gauches : la gauche sociale et partageuse, mais aussi la gauche sociétale. Il ne faut pas oublier qu’Emmanuel Macron est un partisan de l’immigration sans frein et qu’il a félicité Angela Merkel pour son accueil illimité, au départ tout du moins, des réfugiés. Cet immigrationnisme est une forme de communisme et François Furet avait bien vu vers 1990 que le communisme s’effondrait et que la religion des droits de l’homme prenait la place du communisme comme promesse du paradis sur la terre et comme émancipation de l’humanité. La religion des droits de l’homme et l’immigrationnisme relèvent du communisme, puisque la religion des droits de l’homme consiste à penser qu’il n’y a sur la terre que des individus, qu’il n’y a pas de groupes et que tout individu, en fonction de ses goûts, de ses préférences ou de ses intérêts, peut aller dans n’importe quel pays pour réclamer les avantages que les habitants du pays et leurs ancêtres ont construits, au prix de générations et de générations d’efforts. Donc, les individus sont interchangeables à travers le monde et, là où c’est avantageux, on peut y aller pour réclamer. C’est le communisme du XXIe siècle et, comme tous les communismes, la religion des droits de l’homme est destructrice de richesses. Quand il y a trop de gens qui viennent d’ailleurs pour réclamer la part du gâteau, ces gens finissent par détruire le gâteau…

Il y a donc un clivage entre ceux qui estiment qu’il y a toujours un lien avec une tradition, un héritage ou une culture, même sur le plan économique, et ceux qui sont convaincus que l’on occupe un espace de productivité pour un moment ponctuel. Pensez-vous que cela s’illustre par l’idée d’avoir un enseignement spécifique et privilégié dans les banlieues pour contrer une inégalité face à ceux dont le français est la langue maternelle ? Est-ce aussi l’idée de concentrer la fiscalité sur la pierre, un patrimoine qui se transmet de génération en génération, afin de privilégier ceux qui n’ont pas de fil culturel, en considérant le patrimoine comme quelque chose de mouvant ? Nous avons cette affaire du décret plage qui oppose des petits restaurateurs indépendants à Veolia, qui entend uniformiser l’offre et l’architecture de la plage de La Baule… On retrouve encore cette distinction entre les indépendants, qui sont là depuis longtemps, par rapport aux grands groupes… Sommes-nous toujours dans cette notion philosophique du temps et de la durée, en opposition à la transportabilité et l’éphémère ?

Ce sont des bons exemples. Emmanuel Macron, volontairement ou involontairement, est victime d’une vision de court terme : c’est la jouissance de l’instant, en opposition à la droite qui s’inscrit sur des valeurs de durée. Il est bien clair que l’héritage, la filiation ou la transmission, c’est la durée, durée des valeurs, durée des patrimoines et durée des groupes humains. C’est en cela qu’il est vraiment de gauche. L’idée de transmission des valeurs qui font durer les sociétés humaines et la transmission des éléments patrimoniaux qui font durer les sociétés humaines, tout cela, il n’en tient pas compte. Cette affaire Veolia est significative puisque ce qui compte, c’est la production de l’argent. Le socle du libéralisme, c’est la libre entreprise, la liberté d’entreprendre, c’est en cela que le libéralisme est incontournable puisqu’il n’y a pas de société humaine efficace sans entreprise privée. Toute l’histoire de l’Occident, c’est une histoire de l’entreprise privée. Mais la doctrine libérale, ajoutée à cet élément de bon sens, se transforme en dogme, celui du libre-échange. En trente ans, ce dogme a ruiné les États-Unis et l’Europe. Or, ce dogme doit être utilisé avec beaucoup de prudence. Le dogme du libre-échange a été inventé par des théoriciens anglais, comme Adam Smith, à la fin du XVIIIe siècle, lorsque l’Angleterre était la nation gagnante du monde et, en définitive, elle ne pouvait que gagner au libre-échange. Mais on peut être tout aussi libéral et mettre le libre-échange entre parenthèses. D’ailleurs, Adam Smith écrit dans « La Richesse des Nations » : « Si l’industrie nationale est frappée d’un surcoût, par exemple un impôt qui n’existe pas dans le pays concurrent, il faut créer un droit de douane. » Vous voyez, même les grands libéraux comme Adam Smith admettaient parfaitement la légitimité du protectionnisme.

Dans ce contexte, vous estimez que c’est une erreur intellectuelle de classer Emmanuel Macron à droite parce qu’il est libéral sur le plan économique, puisque le libéralisme est une fondation commune, que l’on soit de droite ou de gauche, mais que la distinction s’exerce sur l’idée que le libéralisme doit rester à une échelle humaine, y compris sur le plan géographique, face à l’idée du libre-échange et de la concentration…

Pour moi, la frontière droite-gauche passe à l’intérieur du libéralisme. Il y a ce que j’appelle le libéralisme comme religion, le libéralisme pareil au communisme, c’est-à-dire un principe sacré qui doit faire régner le paradis sur la terre. C’est le libéralisme de gauche. En face, il y a le libéralisme qui utilise toutes les vertus du dynamisme de l’entreprise au service du groupe. D’ailleurs, Adam Smith disait que l’énergie de nos entrepreneurs va bénéficier à « notre » nation. C’est bien «La Richesse des Nations » dont il est question ! La frontière droite-gauche passe à l’intérieur du libéralisme et, pour refaire un peu d’histoire, au XIXe siècle, la France s’est construite comme une grande nation industrielle avec un programme simple : liberté à l’intérieur, protectionnisme à l’extérieur. Le génie français, c’est le national libéralisme.

Mais notre conversation n’est-elle pas un peu « ringarde » à l’heure de l’Europe ?

L’Europe a très bien fonctionné lorsque c’était un marché commun avec une protection à l’égard des productions extérieures. Un marché commun entre un petit nombre de pays ayant la même productivité et les mêmes niveaux de vie. Tant que les membres de l’Europe avaient tous le même niveau de vie, tout fonctionnait bien et il y avait une protection des productions du marché commun contre les entrées de produits concurrents trop bon marché. Mais avec l’Europe des 27, la France était, par exemple, il y a dix ans le plus grand producteur de pommes en Europe : or, maintenant, c’est la Pologne ! On est dans un système de libre circulation totale et les pommes polonaises sont produites sur la base d’un salaire de 4 euros de l’heure, alors que celles de France sont produites sur la base d’un salaire de 14 euros de l’heure. Résultat, la Pologne a raflé tous les marchés et les producteurs de pommes sont sinistrés en France. L’Europe a très bien marché quand c’était le marché commun. Ensuite, on est entré dans une marche mystique vers l’Europe politique et on est depuis dans une situation très mauvaise puisque nous ne sommes plus dans un système de souveraineté nationale, car une partie de la souveraineté est exercée au niveau européen et nous ne sommes pas non plus dans un système d’État fédéral qui fait qu’il y aurait une solidarité entre les différentes parties de l’Europe. Vous voyez bien sur les chantiers que ce sont des sympathiques travailleurs issus de pays européens à bas salaires qui viennent travailler, y compris le samedi et le dimanche, et cela veut dire que ce sont des milliers d’artisans qui ferment. Ce système est catastrophique ! S’il y avait une vraie Europe politique, comme dans un État, les parties riches paieraient pour les parties pauvres. En France, la région parisienne paie pour la Lozère, mais ce n’est pas cela l’Europe.

En conclusion, vous avez travaillé sur cette notion des droits de l’homme face aux libertés individuelles, or, pour 95 % de la population, les droits de l’homme sont les libertés individuelles. Pourquoi pensez-vous que c’est l’inverse ? Est-ce aussi un autre clivage ?

Les droits de l’homme, c’est devenu une religion politique. Actuellement, il y a une tendance très forte dans le mouvement des droits de l’homme, qui consiste à essayer de faire admettre que la libre immigration est un droit de l’homme. Le jour où la libre immigration sera vraiment reconnue comme un droit de l’homme, l’Europe sera terminée. Je ne fais pas le procès de ces gens, puisque c’est leur intérêt, mais il y a des dizaines de millions, et bientôt des centaines de millions, de candidats à l’immigration en Europe. Victor Hugo disait en 1848 : « Quand la misère de tous saisit la richesse de quelques-uns, il n’y a plus rien pour personne. »

En quoi est-ce contradictoire avec les libertés individuelles, que l’on pourrait définir notamment par la liberté d’entreprendre ou de circuler ?

Ces libertés individuelles existaient sous l’Ancien Régime pour une bonne part d’entre elles et elles sont parfaitement compatibles avec une pensée de droite, parce qu’elles s’inscrivaient dans le cadre de l’État-nation. Actuellement, les droits de l’homme prétendent donner les mêmes prérogatives, les mêmes droits et les mêmes garanties à tous les individus, indépendamment de leur appartenance nationale. On fait comme si l’humanité était unifiée politiquement : or, elle n’est pas unifiée politiquement. C’est ce qui est gravissime et, de ce fait, les droits de l’homme se retournent contre les peuples. Les peuples européens sont actuellement victimes de leurs droits de l’homme.

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