Jean-Paul Gourévitch : « C’est à partir de Saint-Louis que les chrétiens se sont dit que jamais la Méditerranée ne serait chrétienne. »

Retour sur les grandes étapes de l’histoire de la Méditerranée.

Jean-Paul Gourévitch est écrivain, essayiste et universitaire. Il a enseigné l’image politique à l’Université de Paris XII, contribué à l’élaboration de l’histoire de la littérature de la jeunesse et de ses illustrateurs par ses ouvrages et ses expositions, et publié plusieurs livres consacrés à l’Afrique et aux aspects sociaux et économiques de l’immigration en France en tant que consultant international sur l’Afrique, les migrations et l’islamisme radical.

Il nous présente son dernier ouvrage, dans lequel il raconte l’histoire de la Méditerranée, avec des éléments connus, ou parfois moins connus mais qui permettent d’appréhender cette évolution et de mieux comprendre des enjeux de civilisation qui sont profondément d’actualité.

« La Méditerranée. Conquête, puissance, déclin » de Jean-Paul Gourévitch est publié aux Éditions Desclée de Brouwer.

Kernews : On peut faire un livre sur l’Atlantique, ou sur une région comme la Bretagne, mais la Méditerranée est si diversifiée, y compris dans ses cultures, qu’il semblait difficile de trouver un fil conducteur. Votre approche reste en fait celle de l’histoire…

Jean-Paul Gourévitch : C’est l’histoire, mais c’est surtout le rêve, parce qu’il n’était pas question de reprendre Braudel et de refaire après lui une histoire de la Méditerranée. Ce qui m’intéresse, c’est le destin de tous ceux qui ont voulu soumettre la Méditerranée à leurs caprices et à leurs volontés, et faire de cette Méditerranée un lac intérieur sur lequel ils exerceraient leur souveraineté. C’est pour cette raison que l’ouvrage va d’Ulysse à Daech et ne traite pas de façon continue l’histoire de la Méditerranée, mais s’arrête sur tous ceux qui ont créé cette idée d’un rêve méditerranéen.

La Méditerranée est-elle spécifique parce qu’elle a été considérée, non pas comme une mer, mais comme un lac intérieur ?

D’abord, c’est le lieu de rencontre des trois religions du Livre. Ensuite, comme je travaille à la fois au Maghreb, en Afrique subsaharienne et en France, je crois pouvoir dire qu’il n’y a pas une ville ou une île où je ne me sois pas arrêté. Depuis des dizaines d’années, j’ai une certaine passion pour la Méditerranée, parce que c’est effectivement à la fois une mer de litiges, une mer cérémonielle et une mer qui attire aujourd’hui des millions de visiteurs.

La Méditerranée occupe toujours 60 à 70 % du journal télévisé, de la crise migratoire aux attentats, en passant par le tourisme ou l’économie. Même en Bretagne, elle est au centre de notre civilisation…

Géopolitiquement, oui. Jusqu’à la découverte de l’Amérique latine, toute la civilisation était centrée sur la Méditerranée et, même quand la Méditerranée a perdu une partie de sa prépondérance au profit de l’Atlantique, elle est restée géopolitiquement le cœur d’une politique, d’une histoire et des conflits de civilisations.

Il aurait été difficile de faire un livre similaire sur l’Atlantique…

D’abord, parce que l’Atlantique est beaucoup plus vaste et parce que l’Atlantique n’est pas limité. Il n’y a pas un littoral nord, sud, est ou ouest, et tous les pays qui bordent la Méditerranée, à un moment ou un autre de l’histoire, ont voulu établir leur prépondérance sur cette mer.

C’est aussi la mer de tous les dangers, des pirates, des migrations… On ne peut pas dire la même chose du Pacifique ou de l’Atlantique…

C’est une mer de dangers, c’est une mer fascinante, aussi bien par sa couleur que par sa diversité, ses fonds marins et la variété de tous les gens qui la traversent ou qui bordent ses territoires. Mais c’est fondamentalement aussi une mer où il y a des séismes et des naufrages. Des îles ont disparu, des passagers ont péri… Ce côté dangereux ajoute aussi une passion à cette Méditerranée.

On ne saurait parler de la Méditerranée sans évoquer Ulysse…

Ulysse fait partie de ma mythologie personnelle, puisque j’ai écrit pour la jeunesse. La première version d’un ouvrage que j’ai publié il y a une dizaine d’années, bien entendu réactualisé, s’appelait « Le rêve méditerranéen d’Ulysse à Nicolas Sarkozy ». Évidemment, c’est dépassé, aujourd’hui, mais Ulysse est le premier homme méditerranéen puisqu’il parcourt la quasi-totalité de la Méditerranée et, quand on lit l’Odyssée, on s’aperçoit qu’Homère ne fait pas que raconter les aventures d’Ulysse : c’est aussi un guide maritime puisque vous avez, dans chaque lieu où s’arrête Ulysse, les éléments techniques qui vous permettent de savoir où sont les rades, si vous pouvez vous installer tranquillement ou non, la capacité de tonnage des bateaux qui peuvent rentrer ou non… C’est extrêmement passionnant de relire l’Odyssée avec cette clé.

C’est aussi le début des affrontements de civilisations avec Rome contre Carthage, ce qui est aussi terriblement d’actualité…

D’une certaine façon, Rome contre Carthage, c’est le littoral nord contre le littoral sud. Mais Rome est un cas particulier puisque c’est quand même la seule puissance qui ait réussi, par sa mare nostrum, à faire en sorte de contrôler toutes les côtes du pourtour de la Méditerranée, mais aussi une partie de l’arrière-pays. C’est la grande différence entre l’Empire romain et l’empire de Justinien, puisque Justinien a voulu faire la même chose que les Romains. Il a essayé d’établir sa prépondérance sur toutes les côtes mais, comme il ne contrôlait pas l’arrière-pays, les côtes lui ont échappé peu à peu.

Vous consacrez un chapitre à l’histoire de Justinien, qui est issu du peuple : ainsi, l’école du mérite existait déjà à cette époque…

Il est issu du peuple, sa femme est issue du peuple et ses généraux sont issus du peuple. J’ai insisté sur l’histoire de Justinien parce qu’il a rêvé la Méditerranée. C’est vraiment l’un des protagonistes du rêve méditerranéen. Il a tenté de reconstituer la domination romaine sur toute la Méditerranée et, en plus, c’est une histoire qui est pleine de légendes. Le grand chef militaire Bélisaire se retrouve mendiant à la fin et cela nous apprend une petite leçon d’humilité et d’histoire. Un empereur se méfie toujours des grands généraux qu’il a sous ses ordres, parce qu’il se dit qu’un jour le général va peut-être le remplacer. Donc, il fait tourner le compteur et, quand un général est trop puissant, il le disgracie…

La Méditerranée, c’est aussi l’échec du christianisme…

Il y a un double échec, celui de la domination arabe et celui de la domination chrétienne. Les raisons ne sont pas les mêmes. Les Arabes ont conquis une grande partie du pourtour de la Méditerranée puisqu’ils sont arrivés en Espagne, en Occitanie, et ils tenaient à la fois le littoral est, le littoral sud et une partie du littoral nord. Mais les Arabes étaient divisés. Cette division a fait que, quand il y a eu la Conquista par les Espagnols, les Arabes n’ont pas tenu. Pour les chrétiens, c’est autre chose. Le rêve chrétien était théoriquement de reconquérir Jérusalem et accessoirement faire en sorte que la Méditerranée soit chrétienne. Mais c’était le rêve des populations et ce n’était pas automatiquement le rêve des souverains, ni des grands chevaliers. La preuve, la quatrième croisade, qui devait reprendre Jérusalem, s’est arrêtée sous les murs de Constantinople.

Certes, mais il y a Saint-Louis : était-il le plus méditerranéen de nos rois, voire de tous nos dirigeants politiques ?

Il arrive le dernier, au moment où presque tout est perdu, puisque Jérusalem est entre les mains des Arabes. Les Occidentaux ne tiennent plus que quelques places fortes et Saint-Louis se dit qu’il faut rechristianiser la Méditerranée. Mais il n’a pas assez de forces. D’autre part, ils ont compris ce qu’était la stratégie et ils savent que lorsqu’une ville est assiégée, il faut assiéger les assiégeants… Saint-Louis a aussi été victime des épidémies de l’époque. Dans ce contexte, 1270 marque définitivement la fin du rêve chrétien, même si une ou deux forteresses résistent encore une centaine d’années après.

Et Saint-Louis meurt dans d’affreuses souffrances à Carthage…

La fin de Saint-Louis marque aussi une sorte de rupture. Plus jamais, après Saint-Louis, des souverains n’ont rêvé d’aller reconquérir le pourtour de la Méditerranée. On assiste ensuite à la domination des Vénitiens, puis celle des Ottomans, ensuite les pirates et la colonisation. C’est à partir de Saint-Louis que les chrétiens se sont dit que jamais la Méditerranée ne serait chrétienne.

Ils ont capitulé, mais pas face aux Arabes, parce que les Arabes auraient pu devenir chrétiens…

C’est un point intéressant puisque, quand les Arabes ont conquis le littoral sud, ils se sont heurtés aux Berbères, dont une partie était chrétiens. Les Arabes avaient la force militaire, mais surtout la force spirituelle. Ils avaient une foi qui soulevait les montagnes. Ils avaient le sentiment que la religion musulmane pouvait conquérir la totalité de la Méditerranée et un sentiment fort comme celui-là est très précieux dans les guerres.

On note que le maître du jeu change à peu près tous les 300 à 400 ans : il y a les chrétiens, puis les musulmans, puis les marchands de Venise, puis les Ottomans…  Et ainsi va la vie…

C’est ce qui est passionnant. Cette histoire de la Méditerranée est une histoire de transformations, où chaque grand peuple passe le relais à un autre pour avoir la prépondérance sur l’ensemble de la Méditerranée, mais aucun ne réussira à la soumettre. Par exemple – un petit nombre de gens ont travaillé sur ce sujet – Hitler avait comme idée de transformer la Méditerranée en lac intérieur pour la propagation des idées nazies. Il avait à la fois ses troupes qui devaient, sur le littoral nord, déborder la Crimée et arriver sur les rivages de la Mer noire et, sur le littoral sud, il pensait que Rommel rejoindrait ses troupes, que la Turquie basculerait dans le camp des puissances de l’axe, et qu’il serait ainsi le maître de la Méditerranée. Hitler dit lui-même que son plan B était de conquérir tout l’espace méditerranéen.

On a beaucoup parlé de la colonisation, vous évoquez la piraterie, la bataille d’Alger, pas la dernière mais la première, tout cela à la demande des puissances avoisinantes pour faire tomber Alger qui était la capitale des pirates…

Absolument. Quand on a pris Alger en 1830, on n’a pas du tout perçu que c’était le début d’une colonisation qui allait durer 150 ans et qui allait à la fois enrichir et créer des graves problèmes à la France et à tout l’Occident. On croit faire une expédition punitive et l’on s’engage dans une entreprise qui va durer 150 ans…

Peu de gens savent aussi que bien avant Hitler, il y a eu ce coup de poker de l’Allemagne et que le Maroc a failli devenir un protectorat allemand…

C’est le résultat de la politique de Bismarck et de la conférence de Berlin. En 1884 et 1885, les puissances s’étaient partagé l’Afrique, et les Allemands se trouvaient démunis. Ils avaient commencé à s’implanter au Togo et au Cameroun, mais cela ne leur suffisait pas et ils voulaient effectivement une possession au Maroc pour pouvoir contrer l’influence de l’Angleterre et de la France. Les conséquences, c’est que la France a répondu à ce coup de force allemand, mais elle a été obligée de faire la guerre au Cameroun et au Togo pour récupérer ces deux territoires. On ne sait pas bien que la guerre de 14-18 se passe aussi en Afrique…

Vous terminez en évoquant la crise migratoire et ce terrible constat d’une impossible sécurité en Méditerranée…

Non seulement du fait des migrants, mais aussi du fait de l’islamisme. Je termine par une analyse des bonnes fées et des mauvais génies pour montrer que la Méditerranée a été un rêve pour les migrants, mais pas un rêve pour y rester : un rêve pour la traverser et passer d’un côté à l’autre. La Méditerranée, c’était aussi un rêve pour les islamistes, installer un califat sur le littoral sud et pouvoir envoyer des militants sur le littoral nord pour gangrener les capacités de résistance. Ce sont deux grands enjeux majeurs du XXIe siècle qui font qu’il faut justement se passionner pour la Méditerranée, parce que c’est un enjeu géopolitique incontournable.

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