Rencontre avec le plus breton des éditeurs parisiens !

Jean Picollec est connu depuis des décennies dans le secteur de l’édition. C’est un personnage atypique, attachant, passionné et son carnet d’adresses est incroyable… A 80 ans, le plus breton des éditeurs parisiens continue de recevoir des manuscrits, d’éditer des ouvrages et de parcourir les salons du livre dans toute la France pour défendre ses auteurs. Dans son bureau, qu’il occupe depuis les années 80, il a conservé des milliers de manuscrits et d’ouvrages divers, un capharnaüm où il arrive toujours à retrouver ce qu’il cherche. Jean Picollec est aussi un proche de Vincent Bolloré qui lui avait demandé, à la fin des années 80, de redresser les éditions de La Table Ronde, tout en le laissant gérer sa propre société. Jean Picollec est proche de nombreux grands patrons bretons et tous les réseaux de la région connaissent son influence et son engagement. Il est aussi l’un des derniers éditeurs indépendants de la place de Paris…

Kernews : Vous occupez le même bureau depuis des décennies, avec des milliers de dossiers et de manuscrits empilés et d’ouvrages de grands auteurs aussi…

Jean Picollec : J’ai quitté la Bretagne à la fin de mes études et je suis toujours resté à Paris, mais des dizaines d’éditeurs me demandent encore où je suis installé en Bretagne ! Dans leur esprit, je suis tellement breton qu’ils ne conçoivent pas que ma maison d’édition puisse être située à Paris… Mon plus grand succès de librairie est vraiment un coup de hasard, puisque j’ai publié en septembre 2001 un livre intitulé « Au nom d’Oussama Ben Laden », écrit par Roland Jacquard. Il est Lyonnais par son père, puisqu’il descend des tricots Jacquard, et Libanais par sa mère. Le succès de cet ouvrage a été planétaire, avec 29 traductions ! Il a été traduit en coréen, en catalan, en slovaque et il a même failli être traduit en langue des îles Féroé… J’ai aussi eu quelques grands noms comme Irène Frain, qui a été éditée la première fois chez moi, sous son vrai nom d’Irène Le Pohon, à la fin des années 70 alors qu’elle n’était pas connue. C’était un livre de contes bretons. Et j’ai édité le premier livre de quelqu’un qui n’était pas encore connu à l’époque, Thierry Lentz, aujourd’hui une sommité de l’histoire napoléonienne.

Vous travaillez toujours à l’ancienne, vous êtes encore là et indépendant !

Quand on me demande comment ça va, je réponds : toujours vivant, toujours indépendant, mais toujours sur le fil du rasoir… J’ai beaucoup de respect pour tous mes auteurs, car écrire un livre est un travail de longue haleine : c’est courir un marathon tout seul et, quand quelqu’un vous fait confiance en vous remettant un manuscrit, la moindre des choses est de respecter son travail, quitte à lui dire ensuite que l’ouvrage n’est pas bon. Mais, au départ, je n’ai jamais d’a priori. C’est pour cette raison que mes auteurs sont très différents. Je vais vous donner deux exemples. J’ai fait signer côte à côte Claude Picand, qui était grand reporter à L’Humanité Dimanche, et Roland Gaucher qui était le rédacteur en chef de Minute ! J’ai aussi fait signer Mohamed Mzali, ancien Premier ministre de Tunisie et collaborateur de Bourguiba, épaule contre épaule avec Freddy Ettan, qui a été le premier ambassadeur d’Israël dans un pays musulman puisqu’il était en Mauritanie. Donc, mes auteurs ont été éclectiques…

Vous avez aussi toujours défendu les intérêts de la Bretagne puisque vous êtes présent dans tous les salons bretons. Chaque fois qu’un Breton a des problèmes, vous sortez votre carnet d’adresses pour l’aider…

Je trouve que c’est normal parce que, lorsque l’on est secoué, l’entraide doit être naturelle. Je suis fils de marins-pêcheurs de Concarneau et, quand un membre de l’équipage passe par-dessus bord, tout l’équipage doit faire en sorte de le sauver, lui tenir la main, lui jeter une bouée et pas lui donner un coup d’aviron pour qu’il coule plus vite…

Vous entretenez aussi des amitiés fortes avec tous les grands patrons bretons…

Je vais avoir 80 ans et j’en connais beaucoup depuis longtemps. J’ai connu Vincent Bolloré quand il avait 23 ans ! J’ai connu Michel Édouard Leclerc à ses débuts, Jean-Guy Le Floch, le patron d’Armor Lux, à la fin des années 80…

Ces amitiés se sont-elles poursuivies au fil des années ?

Oui, à 99 %. Par exemple, Robert Priser est mort début mai. Il m’avait offert une couverture pour un livre, je ne l’avais pas vu depuis cinq ans et j’ai eu un choc en ouvrant la lettre m’annonçant son décès.

Le nom de Picollec est toujours associé aux Bretons contestataires, ceux qui revendiquent la réunification, mais aussi l’indépendance…

Le premier point, certainement, et le deuxième point aussi !

Quelle photographie faites-vous de la Bretagne d’aujourd’hui ?

Depuis le début des années 60, ce qui est admirable, c’est qu’il y a eu une quinzaine de chefs d’entreprise bretons qui ont émergé – j’ai cité quelques noms – et cela donne une image de la Bretagne qui n’est plus celle d’un pays arriéré alors que, c’est vrai, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la Bretagne était en retrait. De nombreuses maisons n’avaient pas encore l’électricité, mais il y a eu un essor de la Bretagne à partir de 1960, avec la révolte des artichauts. Regardez ce terme de « plouc » : en breton, cela veut dire paysan, mais quand un Français dit de quelqu’un « C’est un plouc », c’est péjoratif… De même, en français, on dit « baragouiner » et c’est péjoratif. Or, cela vient de deux mots bretons qui veulent dire pain et vin. C’étaient des Bretons qui demandaient à boire et à manger, mais les Français considéraient les Bretons comme des arriérés. Voyez comment deux mots neutres en Bretagne sont quasiment des insultes en français ! Cela a quand même changé grâce aux entrepreneurs bretons qui ont donné une image positive de la Bretagne.

Pourquoi avez-vous un portrait de Staline dans votre bureau ?

Dès 1956, avec les événements de Budapest, j’ai trouvé que l’attitude de l’Union soviétique et des partis communistes était scandaleuse. Quand je suis arrivé en cité universitaire, mon voisin de chambre s’appelait Lionel Jospin et il m’a expliqué que c’était banal : « Budapest, cela ne compte pas ! » J’estime que la cassure qui aurait dû éclairer l’esprit des Occidentaux, et même l’esprit du genre humain sur ce qu’était le stalinisme et l’Union soviétique, c’était Budapest. Il se trouve qu’en 1982, pour un livre atypique sur les automobiles à partir de la collection Schlumpf, j’ai obtenu la médaille de bronze du plus beau livre de l’année. À cette époque, les Soviétiques occupaient encore l’Allemagne de l’Est et il y avait une grande foire à Leipzig. J’ai été reçu par l’ambassadeur de France en RDA et j’ai acheté ce portrait de Staline, qui était tout à fait éclatant. D’ailleurs, tout est écrit en allemand sur l’affiche, avec des slogans comme « Vive la liberté… » Au début, certaines personnes ne comprenaient pas mon ironie et, avec le temps, quand le Mur de Berlin a volé en éclats, j’avais des auteurs communistes qui venaient dans ma maison d’édition. Ils me demandaient pourquoi j’avais ce tableau et je répondais : « Pour que tu te prosternes ! »

On dit que le secteur de l’édition est sinistré. Est-ce que les gens ne lisent plus ?

Oui. Quand j’ai commencé, je faisais des tirages d’environ 8 000 exemplaires et, maintenant, je fais des tirages de 2 000 à 3 000 exemplaires. Les lecteurs sont moins nombreux. Mon imprimeur, qui est l’un des plus importants en France, vient me voir un jour et je lui dis : « Je ne vais pas te donner ce bouquin, parce que cela ne correspond pas à tes capacités, je veux seulement le tirer à 2 000 exemplaires… » Il me regarde droit dans les yeux en me disant : « Tu sais, Jean, tes grands confrères font des tirages similaires… » On lit moins, parce que les gens passent de plus en plus de temps devant la télévision et sur leur tablette. On dit que les moins de 20 ans sont tout le temps sur leur iPhone, c’est vrai, mais je pense qu’il y a eu un délabrement de la culture après Mai 68. J’entends aujourd’hui que 97 % des jeunes doivent avoir le bac, mais c’est un non-sens, parce que des gens entrent en sixième sans savoir lire et écrire… C’est scandaleux, parce que la culture est quelque chose qui s’apprend dès le départ. Comment voulez-vous qu’un lecteur qui bafouille et qui ne maîtrise pas l’orthographe puisse s’intéresser à un bouquin de Pierre Loti, d’Anatole France ou de Jules Verne ? Et je ne cite pas des ouvrages où l’on va se prendre la tête, comme Kierkegaard… Donc, c’est l’Éducation nationale issue de Mai 68 qui est en cause. La situation se délabre avec le refus de la sélection. Depuis toujours, je voulais être chanteur à l’Opéra, mais je n’avais pas d’oreille, je n’avais pas de voix, et l’on m’a évincé… Il y avait une sélection. Je trouve que la sélection est justifiée à l’Opéra : alors, pourquoi n’y aurait-il pas de sélection dans l’éducation ?

Comment un éditeur indépendant peut-il survivre au XXIe siècle ?

C’est dur, il faut se battre et ne pas avoir la folie des grandeurs ! Quand j’ai eu un peu d’argent, de temps en temps, je n’ai pas commencé à déménager et j’occupe mes bureaux depuis août 1981. Lorsque j’ai sorti l’ouvrage de Roland Jacquard, avec 29 traductions dans le monde, j’ai eu de l’argent mais je n’ai pas déménagé. J’ai vu beaucoup de mes confrères prendre tout de suite de l’ampleur, en s’imaginant devenir Albin Michel ou Flammarion… D’ailleurs, Albin Michel continue de vivre grâce à Francis Esmenard qui vit en Bretagne.

Quel avenir pour l’édition demain ?

Il sera dur, mais je crois que c’est indispensable parce qu’un livre peut certes distraire, mais surtout il peut faire réfléchir au rythme du lecteur, alors qu’à la télévision, on est obligé de suivre la cadence…

Jean Picollec reste un monstre sacré de l’édition…

Que l’on me qualifie de monstre, cela ne me gêne pas : je trouve simplement que c’est un peu conformiste en ce qui me concerne. La mauvaise herbe, ça tient toujours !

Et La Baule, dans tout cela ?

Pour moi, la Bretagne, c’est évidemment les cinq départements : donc, La Baule, Le Pouliguen ou Le Croisic !