L’ancien magistrat, aujourd’hui président de l’Institut de la parole, se met dans la peau d’Emmanuel Macron.

Philippe Bilger : « Il est extrêmement complexe et il réunit en lui des tendances assez contradictoires, qui sont en définitive celles d’un être d’exception. »

C’est un livre surprenant et audacieux que celui de Philippe Bilger. Entrer dans la peau d’un autre est un exercice difficile, surtout lorsque l’intéressé est en vie et s’inscrit au cœur de l’actualité. L’ancien magistrat nous propose un monologue imaginaire dédié « à tous les passionnés de politique et de psychologie » où le président de la République questionne et médite sur sa propre destinée. Qui est Emmanuel Macron ? Les Français le savent-ils ? Le sait-il lui-même ? Écrivain, juriste, polémiste, Philippe Bilger a mis tout son talent d’ancien avocat général à la Cour d’assises, habitué à peser les âmes, pour rédiger ce portrait sans précédent dans les annales de la Ve République. Yannick Urrien interroge Philippe Bilger sur la personnalité d’Emmanuel Macron.

« Moi, Emmanuel Macron, je me dis que… » de Philippe Bilger est publié aux Éditions du Cerf.

Kernews : Dans votre dernier ouvrage, vous essayez de vous mettre dans la peau d’Emmanuel Macron, mais c’est quand même l’esprit de Philippe Bilger qui cherche à capter l’âme du président de la République…

Philippe Bilger : J’ai eu la présomption de me mettre dans sa peau et dans son esprit, et j’ai conscience de l’arrogance intellectuelle qu’il faut pour cela… Mais je me suis appuyé sur un terreau incontestable. J’ai mis dans sa tête, dans son verbe, dans son for intérieur, des analyses qui me semblent pertinentes et plausibles et, pour être franc, à une ou deux occasions je me suis fait plaisir en mettant des détestations dans sa bouche, alors qu’elles sont les miennes…

Ce qui est le plus bluffant, c’est la fidélité au style verbal d’Emmanuel Macron…

Au fond, lorsque l’on a un être d’une telle qualité, qui maîtrise parfaitement le français, par écrit et par oral, même quand on est inférieur à son talent, on n’a pas trop de mal, parce qu’en réalité, dès lors que l’on écrit un français assez correct, on est à peu près sûr d’être dans sa ligne. Si nous avions un président de la République comme certains que j’ai moins aimés, avec un style relâché, j’aurais eu plus de mal…

Vous ne vous situez pas dans l’éloge, ni la flatterie, mais pas non plus dans la caricature. En fait, ce personnage est à la fois un enfant et un homme d’État…

Paradoxalement, on m’a surtout reproché une admiration, presque une inconditionnalité, alors que je pouvais difficilement le faire requérir contre lui-même puisque je me mettais à sa place ! Le livre se termine à la fin du mois de septembre 2017, lorsque l’on en est au stade des espérances. Le candidat a été brillamment élu et il est encore au niveau des promesses. La politique est venue après et chacun est libre d’en penser ce qu’il veut.

C’est aussi un homme qui ne doute pas, sauf à la fin…

Il ne doute pas, parce qu’il est clair qu’il a une conscience absolue de son talent, de son intelligence et de sa volonté d’action. Je crois que ce serait une erreur de penser que cela relève de la vanité ou du narcissisme. Il est extrêmement complexe et il réunit en lui des tendances assez contradictoires, qui sont en définitive celles d’un être d’exception.

Vous évoquez Paul Ricoeur : quelle a été sa part d’influence sur Emmanuel Macron ? Certains estiment qu’il a été son mentor, tandis que d’autres minimisent cette empreinte en alléguant qu’il était beaucoup trop jeune et qu’ils n’ont pas eu le temps de discuter pendant des jours et des jours… Pourtant, il y a quand même un côté Ricoeur chez Macron…

Je ne suis pas capable de trancher ce débat, qui existe en effet. Mais il est clair que peu importe l’influence de Paul Ricoeur, énorme ou relative, il est parfaitement capable de tirer le meilleur d’un compagnonnage de haute volée. Que Paul Ricoeur lui ait donné beaucoup ou moins, de toute manière, Paul Ricoeur lui a infiniment profité, parce qu’Emmanuel Macron a été capable avec lui, comme avec d’autres auparavant et d’autres plus tard, de tirer le meilleur d’un échange. On peut dire que Paul Ricoeur a été un élément de sa personnalité et de sa construction.

Vous jouez aussi avec cette habitude d’Emmanuel Macron de dire tout et son contraire, on n’arrive pas à déceler une véritable prise de position ferme…

En réalité, je vous fais totalement confiance pour l’analyse, mais ce n’est pas de la contradiction ! Regardez à quel point les médias classiques n’ont jamais rien compris à ce fameux « en même temps ». On l’a jugé d’une manière ridicule alors que, précisément, c’est plutôt un approfondissement qui le conduit à ne jamais laisser aucun argument sur le bord du chemin. C’est un souci de plénitude intellectuelle et ces variations que l’on peut observer, vous avez raison, ne sont absolument pas le signe d’une intelligence inconstante et volatile, mais relèvent au contraire d’un esprit qui ne veut rien lâcher.

D’ailleurs, lorsque nous avons une décision à prendre dans notre vie quotidienne, ce « en même temps » revient souvent…

Oui, mais vous aurez remarqué que dans le domaine de l’action, le « en même temps » n’a pas de sens, puisque l’action vous oblige à trancher dans le réel. Le « en même temps » d’Emmanuel Macron est totalement justifié lorsqu’il l’applique au discours, à la chose intellectuelle, au débat médiatique, à tout ce qui permet à la pensée de s’exprimer au niveau du verbe. Évidemment, si cela révélait une hésitation dans l’action, ce serait grave. Heureusement, le « en même temps » prépare la décision et précède l’action, c’est tout à fait valable là où il le place.

Vous concluez par « Je devine ce qui me menace », c’est évidemment la porte ouverte à un nouveau livre…

Il le fallait, sans conduire le président de la République à requérir contre lui-même… Il doit donner l’impression d’un optimisme extrêmement actif dans l’entreprise politique et il est évident que l’on sait pertinemment qu’en lui s’agitent des inquiétudes, peut-être même des angoisses, en tout cas la certitude que la mission est difficile et qu’elle n’est pas gagnée d’emblée. Donc, non pas le faire douter, mais le faire réfléchir sur soi me paraissait une évidence, même en me mettant à sa place.

Vous le montrez par ailleurs très amoureux et très admiratif de Brigitte Macron…

Je le crois, parce que les Français, après avoir eu du mal à s’habituer à ce couple atypique, apparemment l’aiment beaucoup aujourd’hui et notamment elle. On peut être agacé par tel ou tel aspect – pour ma part, je ne raffole pas du côté un peu tendre et mièvre en public, la main dans la main – mais il y a quelque chose de très fort dans ce couple qui me touche beaucoup, c’est le fait que les deux s’apportent quelque chose. Probablement, elle lui a apporté énormément avant la présidence et encore aujourd’hui. Il me semble qu’elle est une épouse qui le maintient dans une normalité que le caractère exceptionnel de sa personnalité aurait pu le faire fuir. Cela permet à l’orgueil de ne pas devenir de la vanité, cela permet à la sûreté de ne pas devenir de l’arrogance, cela permet à l’intelligence de demeurer ancrée dans un compagnonnage sans mépris pour les autres… Elle a cette importance, c’est-à-dire pour éviter qu’Emmanuel Macron ne se considère comme beaucoup plus qu’il n’est…

En conclusion, vous ne le décrivez pas seulement comme un chef d’État, mais aussi comme un homme d’État…

Ah oui ! Évidemment, on peut percevoir chez moi une sorte d’admiration, presque une inconditionnalité… Nous avons tout de même aujourd’hui à la tête de l’État, quoi que l’on pense de sa politique nationale et internationale, un être qui est à la fois un pur intellectuel et, en même temps, un rusé politique. Nous avons connu des grands intellectuels comme Raymond Barre, mais ces gens-là n’avaient pas complètement épousé le rôle politique et le rôle intellectuel, alors que lui, profondément, il assume les deux.

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