L’ancien ministre de Nicolas Sarkozy, aujourd’hui proche d’Emmanuel Macron, raconte les coulisses de la guerre des droites…

Frédéric Lefebvre : « Laurent Wauquiez n’est pas un centriste ou un extrémiste, mais un opportuniste… »

Frédéric Lefebvre partage sa vie entre les États-Unis, Paris et La Baule. Ancien ministre, longtemps proche de Nicolas Sarkozy qu’il a aidé à conquérir le pouvoir en 2007, Frédéric Lefebvre, porte-parole et député UMP, a quitté Les Républicains au printemps 2017. Dans son dernier livre, il dévoile la noirceur d’un monde où les intérêts partisans n’ont cessé de l’emporter sur le souci du bien public, sabotant le quinquennat Hollande ou ruinant la candidature Fillon. Il retrace également trente ans d’aventures politiques et de rencontres intenses, avec Barack Obama, Donald Trump ou Emmanuel Macron. En dépeignant cet univers où trahisons, intimidations et exécutions dépassent en brutalité l’univers des séries comme Baron noir ou House of Cards, au point qu’il a même failli y laisser sa vie, Frédéric Lefebvre lance aussi un appel aux politiques pour qu’ils retrouvent cœur et humanité.

« Chaos – Histoire secrètes de la guerre des droites. » de Frédéric Lefebvre est publié aux Éditions Michel Lafon.

Extraits de l’entretien

Kernews : Vous nous faites découvrir les coulisses du monde politique que vous avez côtoyé et l’on observe un univers assez cruel. On aurait pu penser que les partis rassemblent des gens qui sont là pour défendre leurs idées, or finalement celles-ci importent peu…

Frédéric Lefebvre : Elles ne sont pas la priorité de la plupart des hommes et des femmes politiques. D’ailleurs, les Français le savent bien, les politiques changent un peu d’idées en fonction de ce qu’ils pensent être l’air du temps. Je raconte cela de l’intérieur de la droite française, puisque j’ai commencé ma vie politique très jeune. J’ai travaillé avec Jacques Chaban-Delmas. Beaucoup de gens pensent que mon mentor était Nicolas Sarkozy : c’était une rencontre importante, mais celui qui m’a donné l’envie de faire de la politique et qui m’a transmis une approche et une attitude politique, c’est Jacques Chaban-Delmas. Quand on découvre le discours de la Nouvelle société, on s’aperçoit que si l’on avait mis en place tout ce que Jacques Chaban-Delmas avait dit à l’époque, on n’en serait sans doute pas là aujourd’hui ! Cette violence, cette brutalité, je l’ai vécue personnellement, mais je pense qu’elle est sous-estimée par les citoyens. La politique, c’est l’art de la guerre. Dans le vocabulaire de la politique, on parle des militants, la racine c’est militare et, de la même façon, lors de chaque campagne, les journalistes nous emmènent dans les QG des candidats, c’est vraiment un monde de guerre ! Il y a des camps et, quand on ose transgresser, parce que l’on pense que c’est le bien public et l’intérêt du pays – j’étais le seul député de droite à l’époque à voter la loi Macron –  on vous considère comme un traître. Il y a une forme d’esprit familial, mais dans un sens qui fait un peu peur, puisque c’est la famille au sens sicilien du terme… Si vous osez faire passer l’intérêt du pays avant l’intérêt de votre « famille politique », vous êtes la cible d’attaques d’une brutalité inouïe, parce que l’on considère que vous avez manqué au clan. Je raconte des moments assez forts, puisque j’ai eu la chance de rencontrer régulièrement des présidents de la République et des Premiers ministres, et la petite histoire fait souvent la grande histoire. La psychologie des uns et des autres peut construire un destin qui peut épouser l’intérêt du pays dans certains cas mais, malheureusement, cela prend trop souvent le contre-pied de l’intérêt du pays.

Les militants de droite vous reprochent souvent d’être passé de l’autre côté pour rechercher un poste… En réalité, avant de dire cela, il faut connaître votre histoire : vous racontez que vous avez frôlé la mort et que c’est ce qui vous a fait réfléchir sur le sens de la vie…

Je vis comme une chance le fait d’avoir tutoyé la mort. J’ai fait sept embolies pulmonaires et un infarctus pulmonaire… Je me suis vu quitter ce monde. Je raconte que c’est l’amour de mon épouse Valérie qui m’a sauvé. Si près de moi, avec un engagement fait de sacrifices, parce que je me suis toujours passionné pour la politique, alors que ce n’est pas du tout son cas… Elle a toujours été à mes côtés par sacrifice… Vous avez une forme de choix quand vous êtes emporté dans un nuage, dans la douceur. Vous partez pour l’au-delà, ce qui vous rapproche c’est finalement l’essentiel, c’est-à-dire la vie et l’amour. J’ai décidé, effectivement, quand j’ai vécu cette épreuve, de ne plus faire de la politique comme j’en faisais auparavant et j’ai décidé que mon action serait toujours positive. Dans ce livre, je dénonce un certain nombre de comportements et de tactiques qui sont cachés aux Français. J’essaie aussi d’imaginer un nouveau modèle social avec le revenu universel, c’est un sujet de débat important. Je reviens également sur les combats que j’ai menés contre le RSI qui étrangle tant d’artisans, de commerçants et de professions libérales. Les hommes politiques, qu’ils soient de droite ou de gauche, ne sont pas capables de s’additionner quand c’est l’intérêt du pays, mais ils ont une capacité à s’additionner quand il s’agit de défendre leur pré carré. Du coup, vous pouvez avoir des alliances contre nature. Nicolas Sarkozy m’a reproché, avec beaucoup de hargne, de voter la loi Macron ou le CICE, lors du quinquennat de François Hollande, alors que c’étaient les premières mesures favorables aux entreprises. Le monde politique est capable de vous dire, même s’il pense que c’est bien pour le pays, que vous ne devez pas voter un tel texte, parce que vous allez mettre en difficulté votre camp. Mais toujours sur Nicolas Sarkozy, je reviens sur cette fameuse guerre Balladur-Chirac…

Est-ce exact qu’il ait appris à fumer le cigare pour passer du temps avec Édouard Balladur ?

Bien sûr ! Sa grande crainte, une fois qu’il avait convaincu Édouard Balladur d’aller contre Jacques Chirac à l’élection présidentielle, c’était qu’au final Édouard Balladur renonce parce que Jacques Chirac considérait que Nicolas Sarkozy était un traître et il voulait lui faire payer ce choix. La pire des situations pour Nicolas Sarkozy eut été le renoncement d’Édouard Balladur. Donc, je raconte cette histoire. Effectivement, il s’est mis à fumer le cigare afin de passer du temps avec Édouard Balladur pour, comme il nous le disait, lui faire des piqûres pour lui inoculer en permanence cette envie d’y aller…

Vous revenez aussi sur l’élection présidentielle de 2017 avec beaucoup d’éléments à la décharge de François Fillon, qui passe plutôt comme une victime de Nicolas Sarkozy…

Il a commis un crime de lèse-majesté aux yeux de Nicolas Sarkozy, qui le qualifiait de collaborateur quand il était Premier ministre : c’est d’être finalement celui qui a gagné cette primaire. Bien avant l’histoire du Canard enchaîné et bien avant les révélations sur l’emploi présumé fictif de son épouse, je raconte comment les sarkozystes, notamment Laurent Wauquiez et Brice Hortefeux, ont commencé par déstabiliser François Fillon pour lui faire abandonner une partie de son projet, notamment sur la réforme sociale. Les coups de boutoir qui ont été donnés par le camp de Nicolas Sarkozy contre François Fillon, pour réclamer un changement de programme du candidat Fillon au prétexte que ce programme allait heurter le pouvoir d’achat des Français, c’était surtout une volonté d’affaiblir le candidat nouvellement désigné. Ensuite, ils n’ont eu de cesse de lui imposer des hommes, puisqu’ils ont voulu lui imposer Laurent Wauquiez à la tête du parti ou François Baroin comme Premier ministre… Pour résister aux attaques sarkozystes, François Fillon s’est mis entre les mains de Sens Commun et d’une partie identitaire de la droite, ce qui est exactement l’inverse de mes convictions, et je n’ai évidemment pas imaginé à ce moment-là pouvoir voter pour François Fillon. Mais, en même temps, je le dis avec beaucoup de force, François Fillon a été très proche de Philippe Séguin et il a porté un discours de droite sociale pendant très longtemps. Cette envie subite de se mettre aux côtés des plus identitaires qui parlent avec Marion Maréchal-Le Pen, c’était simplement un réflexe d’autodéfense de sa part. Je décris cette façon assez violente et brutale de déstabilisation. Ensuite, le seul candidat qui apparaît comme une alternative, c’est Alain Juppé et, tout d’un coup, on voit les coups qui se portaient contre François Fillon dévier et devenir des coups contre Alain Juppé… Et ce sont toujours les sarkozystes qui sont à la manœuvre !

Le climat général du livre est d’ailleurs très sévère à l’égard des sarkozystes, que vous décrivez comme des personnes qui n’ont pas réellement de convictions politiques…

Sont devenus sarkozystes beaucoup d’hommes et de femmes politiques qui, au départ, n’appréciaient pas du tout Nicolas Sarkozy. Ces courtisans sont devenus les plus fidèles serviteurs d’un homme, simplement parce que leur propre avenir en dépendait. Donc, cela pousse des hommes et des femmes à défendre exactement l’inverse de ce qu’ils pensent, simplement dans l’espoir de pouvoir obtenir un portefeuille ministériel ou un poste. Certains expliquent que j’ai pu trahir mon camp pour un poste mais, à la lecture, tout le monde verra qu’au contraire j’ai fait des choix exigeants, qui ont souvent été qualifiés de suicide politique par un certain nombre de journalistes. J’ai eu un entretien avec Emmanuel Macron, au moment où il se pose la question de savoir s’il sera candidat à la présidentielle, et nous avons eu une discussion passionnante puisqu’il a analysé sa propre décision par rapport à un certain nombre de comportements dans le passé. J’ai découvert une volonté et une audace que je compare à la témérité de Nicolas Sarkozy.

Vous analysez également la stratégie de Laurent Wauquiez, qui souhaite établir des passerelles pour rassembler le plus largement possible à droite. Quelle est votre opinion sur ce sujet ?

Il a été frappé par le syndrome Buisson, comme Nicolas Sarkozy l’avait été, mais Nicolas Sarkozy est un homme qui a du charisme et des valeurs, il a été séduit par la ligne Buisson qu’il a vue comme une martingale pour gagner. Cela lui a fait faire un certain nombre d’erreurs stratégiques absolument déterminantes, qui l’ont conduit à faire un résultat catastrophique lors de la primaire de la droite et du centre. Mais, quand je décris Laurent Wauquiez, on découvre que c’est tout l’inverse. On s’aperçoit qu’il n’a pas de charisme et peu de valeurs. Ce n’est pas un centriste ou un extrémiste, mais c’est un opportuniste… Il considère aujourd’hui qu’Emmanuel Macron, ayant séduit l’électorat de droite le plus libéral, avec une forme de gauche libérale qu’il incarne lui-même, comme un chef d’entreprise qui analyse des parts de marché, se dit que le seul endroit où il peut avoir une chance de récupérer le manche du pouvoir, c’est en fricotant avec des gens que la droite n’a jamais voulu fréquenter. Souvent, les journalistes se laissent un peu berner, car quand il dit qu’il ne fera jamais d’alliance avec le Front national, personne ne regarde ce qu’il y a derrière ces paroles. Évidemment qu’il ne fera pas d’alliance avec le Front national… Ce n’est pas son intérêt, son objectif est de séduire l’électorat et les élus les plus identitaires. C’est pour cela que les passerelles qu’il construit avec l’extrême droite sont des passerelles qu’il construit en réalité avec Marion Maréchal-Le Pen. C’est ce double langage et cette stratégie qui est masquée aux Français que j’essaie de mettre en perspective, y compris à l’attention des gens de droite qui pensent que pour avoir le pouvoir, on peut se prêter à toutes les manœuvres et toutes les stratégies. Je veux leur faire remarquer que cette stratégie est perdante parce que, au moment où Laurent Wauquiez s’est retrouvé empêtré dans ses déclarations guerrières ad hominem contre Alain Juppé et Nicolas Sarkozy, Marion Maréchal-Le Pen s’est retrouvée à Washington à la même tribune que Trump ! Donc, Wauquiez était empêtré dans ses histoires et, au même moment, Marion Maréchal-Le Pen prenait une dimension et un envol. Cette stratégie n’est pas gagnante puisque celle qui va gagner au final, c’est Marion Maréchal-Le Pen. Et Laurent Wauquiez va se retrouver comme l’éclaireur malgré lui de cette jeune femme qui a eu l’intelligence de prendre ses distances avec le Front national, mais qui, évidemment, reste une Le Pen. De la même façon, je disais à Nicolas Sarkozy en 2012 que le choix de la ligne « Buissonnière » qu’il avait actée était voué à l’échec. Je reviens aussi sur cette campagne très particulière de 2007 qui était victorieuse et, à l’époque, Nicolas Sarkozy avait porté l’ouverture que j’avais théorisée. Finalement, ce livre s’appelle « Chaos » parce que l’élection d’Emmanuel Macron a été une forme de tremblement de terre. On voit bien que la gauche a été pulvérisée, comme la droite aussi. Ce désordre doit aussi amener derrière l’espoir d’une espérance et je pense que nous devons construire au XXIe siècle une nouvelle attitude politique : par exemple, la réforme du droit social va, non seulement dans le bon sens, mais l’on retrouve souvent ce que la droite et le centre n’ont jamais osé faire. Donc, pour que les Français croient à nouveau à la politique, il faut faire passer le bien public avant les intérêts partisans. C’est le choix déterminé que j’ai fait et, s’il y a bien quelqu’un qui ne trahit pas ses convictions et son engagement, c’est moi.

Enfin, votre livre fourmille d’anecdotes, par exemple sur l’hypermnésie de Nicolas Sarkozy…

Jusqu’en 2009, Nicolas Sarkozy a été un président engagé à fond pour défendre le pays. Il s’est battu contre la crise économique et les Français lui ont reconnu cette capacité à sauver le pays. À la suite de cette crise, le quinquennat s’est arrêté et Nicolas Sarkozy s’est beaucoup plus occupé de lui-même que du pays. L’hypermnésie, c’est cette capacité qu’a Nicolas Sarkozy à vous dire à quelle heure quel joueur de foot, au Mondial d’il y a vingt ans, a marqué un but… Il peut se souvenir de telle ou telle étape du Tour de France… Cette mémoire impressionne et, pour effacer l’affront de la Princesse de Clèves – cette déclaration qui avait fait beaucoup de bruit, quand il avait parlé d’une guichetière qui ne serait pas en capacité de lire La Princesse de Clèves – il a expliqué que lui-même avait eu beaucoup de difficultés à lire cette œuvre et cela l’a mis dans la catégorie des incultes. Il s’est fait un devoir de connaître toute la littérature du XIXe siècle. À ce moment-là, on ne voyait plus Nicolas Sarkozy sans un livre ! Il a avalé cette littérature et il est devenu un vrai connaisseur de cette littérature. Il a vraiment cette force, cette capacité et cette volonté. Mais cela s’est fait au détriment de ce pour quoi les Français l’avaient élu parce que, quand vous êtes mobilisé par votre apparence physique et que vous dévorez des livres toute la journée, par définition vous êtes un peu moins concentré sur les problèmes que rencontrent les Français… Je raconte comment Nicolas Sarkozy, président de la République, se retrouve petit à petit happé par les ors de la République et le bonheur d’avoir des courtisans. Il refuse la contradiction et il se concentre dans ce qu’il considère être une forme de manque, à savoir cette culture littéraire qu’il veut rattraper.

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