Laurent Dandrieu : « Il y a un autre discours catholique sur l’immigration qui est possible. »

Laurent Dandrieu est le rédacteur en chef des pages culturelles de l’hebdomadaire Valeurs Actuelles, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire du cinéma, mais son dernier livre traite d’un tout autre sujet : la position de l’Église sur l’immigration. Il dénonce les propos du Pape François, qui explique que « le chrétien laisse venir tout le monde », en estimant que cette politique conduit au « suicide » de la civilisation européenne, alors que l’Église a longtemps constitué un rempart contre l’avancée musulmane en Europe. Le livre de Laurent Dandrieu a été l’un des plus gros succès de ventes sur Amazon au cours du premier trimestre 2017.

« Église et immigration : le grand malaise » de Laurent Dandrieu est publié aux Presses de la Renaissance.

 

Kernews : La position de l’Église sur l’immigration a surpris une partie de nos compatriotes, mais elle a aussi été approuvée par une autre partie de la population qui estime que l’Église est dans son rôle car elle n’est pas là pour défendre des frontières, mais pour aimer et protéger les hommes. Qu’en pensez-vous ?

Laurent Dandrieu : J’ai le sentiment que dans le discours de l’Église sur l’immigration, il y a souvent deux niveaux qui se mêlent. Il y a un discours qui ne fait pas débat, celui que l’étranger qui est chez nous doit être traité avec dignité, parce que nous partageons avec lui une fraternité en Jésus-Christ. C’est un discours qui est tout à fait dans la logique du discours catholique. Mais cela se mêle souvent à un autre niveau de discours qui est que nous devrions ouvrir grandes nos frontières et renoncer à contrôler les flux migratoires au nom d’une forme de générosité sans bornes. Cela me paraît beaucoup plus problématique parce qu’effectivement, dans le discours traditionnel catholique, on a toujours vu une combinaison harmonieuse entre un appel à la fraternité universelle et la reconnaissance que les communautés naturelles, notamment les nations, sont parfaitement légitimes et en plus nécessaires au développement spirituel de l’homme. Ces nations ont le droit de préserver leur stabilité et leur identité. Beaucoup de catholiques ont le sentiment que ce discours de l’Église sur l’accueil inconditionnel des immigrés ne respecte pas le droit des peuples à défendre leurs frontières, leur identité et leur stabilité.

Le curseur ne se place donc pas sur la religion, mais sur la nation…

On voit bien que l’immigration de masse que la France connaît depuis des décennies exerce une pression sur une certaine culture française, un certain mode de vie à la française qui est soumis à des pressions communautaristes d’origine étrangère de plus en plus fortes. Non seulement, c’est notre identité religieuse qui est remise en question à travers la montée de l’islam, mais aussi la culture française.

Vous allez très loin en estimant que cela engendre la destruction, non pas seulement de notre pays, mais aussi de l’Europe…

Ce n’est pas moi qui le dis, ce terme de suicide de la civilisation européenne, je ne l’ai pas inventé, c’est un constat que font beaucoup de gens. J’évoque le philosophe Pierre Manent qui s’étonne de constater le consentement des Européens à leur propre disparition et, ce qu’il trouve plus étonnant encore, c’est que ces Européens semblent voir dans ce consentement à leur propre disparition une preuve de leur supériorité morale… Je crains malheureusement qu’avec un certain discours catholique, nous ne soyons exactement dans ce schéma. On fait une croix sur l’Europe et sur son identité, et on y voit une preuve d’une générosité extraordinaire. Mais cela ne paraît pas juste. Je suis catholique et, en étant catholique, on n’en est pas moins citoyen, donc on est soucieux du bien commun, de sa nation et de son peuple, et on a une envie tout à fait légitime que cette société se maintienne dans une forme de stabilité, de prospérité et pense à son avenir. Je m’adresse aux catholiques, mais pas seulement à eux, et j’observe que beaucoup d’Européens développent une sorte de colère vis-à-vis du discours catholique, dont ils ont l’impression qu’il n’est pas respectueux de ce souci légitime de leur identité. Cela peut se transformer en une hostilité vis-à-vis du catholicisme en général. J’essaie de dire aux gens qui ont ce sentiment qu’il ne faut pas confondre ce discours sur l’immigration avec le catholicisme. Ce n’est pas un discours fatal, il y a un autre discours catholique sur l’immigration qui est possible.

À travers une telle position, l’Église n’a-t-elle pas la volonté d’amplifier le dialogue des religions en étant dans l’idée que toutes les religions se valent ?

Il y a effectivement un dialogue interreligieux qui s’est développé depuis les années 60, notamment avec l’islam, qui part d’une idée qui, en soi, est tout à fait bonne : il s’agit de remplacer une logique de confrontation par une logique de compréhension. Le problème, c’est que l’on survalorise le dialogue par rapport au souci de la vérité. Comme il faut absolument maintenir le dialogue, on ne va surtout pas dire des choses qui risqueraient de fâcher son interlocuteur. Ce dialogue avec l’islam est probablement responsable d’une forme d’angélisme dans la façon dont l’Église catholique parle de l’islam. Il y a aussi une certaine forme de confusion. On a l’impression que parfois l’Église adopte le discours ambiant qui est de parler des religions en général, comme si le phénomène religieux était quelque chose de très uniforme et que toutes les religions obéissaient plus ou moins à la même logique. Il y a cette tentation de regarder l’islam avec un regard un peu trop christiano-centré, comme si c’était une religion qui, finalement, poursuivait, avec des moyens différents, les mêmes buts que le christianisme. Ce sont effectivement des religions qui ont des ressemblances de surface, mais qui ont des différences absolument fondamentales qui sont très souvent minorées dans le discours catholique. Pour les peuples européens, cela a une incidence très concrète. On minore aussi l’incompatibilité de certaines tendances de l’islam avec certaines valeurs occidentales héritées du judéo-christianisme, comme la séparation du spirituel et du temporel, qui est effectivement assez problématique en islam, et puis aussi la question de l’égale dignité de tous les êtres humains, notamment de l’homme et de la femme.

Ce qui est intéressant dans votre livre, c’est que les voix discordantes viennent de ceux qui vivent avec l’islam, notamment l’archevêque de Mossoul…

Ce qui est très frappant, c’est que l’on entend souvent l’argument suivant : si l’Église catholique a un discours un peu angélique sur l’islam, ce serait pour protéger les chrétiens d’Orient parce qu’il ne faut pas jeter de l’huile sur le feu et, si l’on commence à dire la vérité sur l’islam, cela risque d’engendrer des relations problématiques… La stratégie n’a pas été bonne, parce que cela n’a pas préservé les chrétiens d’Orient de nombre de persécutions et d’atrocités et, quand on les écoute par la voix de leurs différents évêques, ils ne sont pas du tout demandeurs de ce discours angélique et ils ont le sentiment que les Européens sont dans une forme d’inconscience vis-à-vis de la nature profonde de l’islam. Ils ont le sentiment d’une forme d’irresponsabilité du discours catholique sur l’immigration.

Nous sommes dans un monde ouvert, on va régulièrement d’un pays à l’autre, les entrepreneurs et les travailleurs traversent les rives de la Méditerranée dans les deux sens… Donc, on ne peut plus raisonner en termes de conflits religieux comme il y a quelques siècles…

La mondialisation est un phénomène avec lequel il faut évidemment compter. Il faut intégrer cela dans la réflexion, mais je ne vois pas pourquoi cela devrait nous empêcher de réfléchir sur un certain nombre de dangers qui sont induits pour les sociétés européennes par une immigration massive dans des pays où le processus d’intégration est complètement en panne. Il y a aussi les difficultés créées par un communautarisme musulman qui se développe de plus en plus, puisque les populations immigrées sont en voie de réislamisation rapide sous la pression des prédicateurs salafistes. Ce communautarisme aboutit aussi à la conversion massive d’Européens de souche à l’islam et cela pose un certain nombre de problèmes très concrets à notre identité.

L’Église a des théologiens qui connaissent parfaitement l’islam, le principe d’intemporalité, la notion de Taqya, cette vision confondue du ciel et de la terre… Alors, pourquoi fait-elle semblant de ne pas le savoir ?

C’est une vraie question. Je pense que c’est une question de fausses priorités. Cette nécessité du dialogue a tout emporté, y compris des notions de prudence et de réalisme, puisque tout d’un coup on place un impératif de manière tellement absolue sur le devant de la scène, que l’on en oublie les autres considérations. C’est un peu le même phénomène sur la question de l’accueil de l’étranger. C’est une notion naturellement légitime pour un chrétien, encore faut-il qu’elle soit équilibrée par d’autres notions qui sont importantes : comme le souci du bien commun, de la nation dans laquelle on vit, de l’efficacité de la charité, d’équité aussi… Car on ne peut pas, au nom de l’accueil inconditionnel des migrants, oublier totalement les besoins, les nécessités et les souffrances des populations européennes. Or, aujourd’hui, on voit bien qu’il y a une absolutisation du devoir d’accueil qui fait oublier toutes ces nuances. C’est une question de hiérarchisation des priorités, puisqu’un élément d’une réflexion est mis tellement en avant qu’il fait oublier tous les autres. C’est une forme d’idolâtrie de l’accueil et cette notion devient centrale, au point d’en oublier tout le reste.

Vous dénoncez aussi ce paradoxe : l’Église est très prudente sur la conversion, alors qu’elle demande que l’on accueille des gens qui vont inciter les locaux à se convertir à leur propre religion…

Il y a une inconscience qui me paraît très inquiétante. Le Pape François nous dit très souvent que nous n’avons rien à craindre de cette implantation massive de l’islam en Europe, ce qui me paraît pour le moins léger, et il y a un discours assez ambigu sur la nécessité d’évangéliser. On a le sentiment que l’Église aimerait bien pouvoir évangéliser les musulmans mais, en même temps, elle leur explique que leur religion est formidable et qu’elle est aussi un moyen d’accéder au salut. Nous avons également beaucoup de témoignages de musulmans qui sont tentés de se tourner vers le Christ, qui vont voir des prêtres, mais qui s’entendent répondre qu’il vaut mieux repasser plus tard… L’Église se tire aussi une balle dans le pied sur un autre plan, celui de la nouvelle évangélisation, ce qu’a imaginé Jean-Paul II pour lutter contre la déchristianisation de l’Europe : il s’agit en fait de considérer l’Europe comme une terre de mission et réévangéliser les peuples européens. Le problème, c’est qu’il est assez compliqué d’évangéliser les peuples européens tout en leur expliquant que leur souci de maintenir leur identité, en se protégeant des dangers d’une islamisation massive, n’est pas légitime… Je crains malheureusement que par son discours sur l’immigration, l’Église ne soit en train de se couper encore davantage des peuples européens qui ressentent une colère vis-à-vis de ce discours trop unilatéralement généreux sur l’immigration.

Tout cela ne risque-t-il pas de renforcer les discours complotistes – ce qui n’est évidemment pas votre théorie – sur le thème que la hiérarchie de l’Église catholique aurait renié Dieu ?

C’est un risque effectivement. J’ai essayé de prévenir ce genre d’interprétation en expliquant que ce n’était pas la nature fondamentale du catholicisme de tenir ce discours. Il y a dans l’Église un certain nombre de gens qui sont en train d’effectuer des prises de conscience et je pense que nous allons connaître, dans les années qui viennent, une évolution sensible du discours de l’Église sur ces questions.

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