Malika Sorel-Sutter : « L’enjeu essentiel, c’est la continuité historique de la France. »

L’essayiste dénonce les effets pervers de la discrimination positive

Ingénieur de l’École polytechnique d’Alger, diplômée de Sciences Po Paris, Malika Sorel-Sutter a notamment été membre du Haut Conseil à l’intégration, institution rattachée au Premier ministre. Elle est l’auteur de «Décomposition française» (Fayard), un ouvrage qui a reçu le prix « Honneur et Patrie » des membres de la Société de la Légion d’honneur. Elle analyse l’approche des questions d’immigration au cours de cette campagne présidentielle et s’insurge contre les propositions d’Emmanuel Macron, qui souhaite relancer la discrimination positive. Cette intellectuelle, qui soutient François Fillon, était l’invitée de Yannick Urrien lundi 13 mars 2017 sur Kernews.

 

Kernews : Cette campagne électorale traduit plus que jamais cette « décomposition française » que vous évoquez dans votre livre, puisque l’on attendait un débat haut en idées : or, on assiste à une décomposition du débat…

Malika Sorel-Sutter : La décomposition, telle que je l’ai décrit dans mon livre, signifie que la France se fragmente, se morcelle, se subdivise et on en voit l’illustration dans la dernière proposition d’Emmanuel Macron qui préconise l’application systématique de la discrimination positive. C’est une méthode qui a déjà été utilisée aux États-Unis et qui permet de subdiviser le corps social et d’en favoriser un par rapport aux autres. C’est une illustration de cette décomposition de la société : on ne s’adresse plus à un corps politique constitué, mais à des groupes ethno-raciaux que l’on va soi-même instituer. C’est une grave menace que l’on fait peser sur la cohésion nationale. Tout cela vient dans la suite des fameux rapports sur l’inclusion et la refondation de l’intégration en France, par Jean-Marc Ayrault à l’époque, s’appuyant sur les théories du groupe de réflexion Terra Nova, proche de la gauche, et tout cela met en évidence que l’on essaie de favoriser les uns par rapport aux autres, plutôt que de travailler à une réconciliation. Nous savons que tout ce qui va subdiviser le corps social, pour favoriser les uns par rapport aux autres, nourrit des sentiments de ressentiment et de haine que nous sentons palpables dans notre société et qui sont à l’origine d’une certaine forme de violence.

Comment voulez-vous que des jeunes à qui l’on explique que la France s’est mal comportée, que nous avons été des tortionnaires, qu’on ne les aime pas et qu’ils méritent d’être discriminés positivement n’aient pas un sentiment de haine à l’égard de leur patrie, voire de la sympathie pour les terroristes ?

Ils sont, malgré eux, instrumentalisés et c’est profondément attristant. Quand vous êtes enfant, si vous naissez dans des milieux qui ont un certain nombre de difficultés – je ne parle pas de difficultés sociales car j’ai moi-même vécu en Algérie et nous étions tous pauvres à l’école – cela ne vous empêche pas de respecter l’ordre et l’autorité du maître en classe, car c’est ce qui vous permet ensuite de vous élever dans l’échelle sociale. Lorsque je parle des difficultés de départ, j’évoque un rapport de l’UNESCO : la véritable source de réussite des enfants dépend du capital culturel et des centres d’intérêt qu’ils amènent de la maison à l’école. Lorsque je dis qu’ils sont défavorisés, c’est qu’ils arrivent en France en n’ayant pas le même bagage culturel ou les mêmes centres d’intérêt et, au lieu de leur tenir un langage de vérité, en leur disant qu’ils ont un handicap de départ et que nous allons les aider à travers l’école, la transmission de la langue et la transmission de la culture française, on leur dit que ce n’est pas à cause de cela qu’ils vont échouer… Les résultats PISA mettent en évidence que les enfants issus de l’immigration ont beaucoup plus de difficultés et échouent beaucoup plus que les enfants de Français de souche. C’est attesté par PISA, mais on leur dit que tout ce qui leur arrive est de la faute des Français de souche et de la France. Comment voulez-vous aider ces enfants, non seulement à s’impliquer en classe, mais aussi à respecter l’enseignant qui représente l’institution et donc la France ? Ces enfants se retrouvent écartelés entre deux cultures, puisque nous avons affaire à une culture extra-européenne et une culture française qui n’ont pas beaucoup de points communs sur les principes fondamentaux qui structurent le vivre ensemble en France. Ils ne peuvent qu’être broyés par ces troubles et cette dissonance identitaire qui va entraîner ce déferlement de violence. Il faut comprendre que ces troubles identitaires sont un passage obligé. Quand on vient d’une culture très distante de la culture française, il est naturel qu’à un moment donné on s’interroge sur soi. C’est le cas pour tout enfant et ce l’est encore plus pour ceux qui se retrouvent entre deux civilisations. Si l’on n’aide pas l’enfant, si on ne l’apaise pas, si l’on ne pacifie pas les relations, mais si, au contraire, on lui répète en permanence que le problème vient des autres, il est naturel de dresser une partie d’entre eux vers les autres et cela nous empêche de vivre et de construire ensemble cette paix qui devient indispensable en France.

Vous évoquez les différences d’ordre culturel. Toutefois, le système éducatif était assez bon au Maghreb il y a quelques décennies et un jeune Marocain, Algérien ou Tunisien avait parfois des codes assez proches de ceux des jeunes Français, même plus proches que ceux de Suédois ou d’Allemands, parce que ce jeune écoutait les mêmes chansons et rigolait en regardant les films de Louis de Funès ou «Les Bronzés» comme les jeunes Français… Pourquoi tout cela s’est-il cassé ?

Absolument ! J’ai vécu en Algérie et j’ai vécu deux périodes. Il y avait la période où l’Algérie était tournée vers l’Occident, nous regardions les mêmes films, nous lisions le français et la plupart des cours étaient en français.Mais, à un moment donné, il y a eu une volonté du gouvernement algérien de renvoyer les coopérants techniques français et tout a été arabisé. Cela a correspondu à l’arrivée d’enseignants qui venaient en particulier d’Égypte, parfois proches des Frères musulmans, avec toute leur idéologie. C’est la même chose au Maroc, qui a entamé une profonde régression sur un certain nombre de droits depuis vingt ans, avec une obsession sur la question de l’égalité hommes-femmes au détriment des femmes. C’est pour cette raison que la décision de François Hollande de former au Maroc les imams qui prêchent en France est proprement catastrophique ! Il y a eu une dégradation liée à un mouvement de fond qui a démarré en réalité en 1920, depuis l’Égypte, et on voit les sociétés arabo-musulmanes plonger petit à petit dans un univers islamiste. Il faut dire quelque chose que les Français ne connaissent pas nécessairement, parce qu’on ne le leur dit pas. Lorsque je parlais de troubles identitaires il y a quelques instants, la construction de sa propre identité est très compliquée car, plus il y a une distance entre la culture d’origine et la culture de la terre d’accueil, plus ce processus va être semé d’embûches. Par exemple, des historiens ont effectué des calculs sur le flux migratoire des Italiens entre 1870 et 1940 : seulement un Italien sur trois a fait souche et la plupart des autres sont repartis, parce qu’ils n’ont pas réussi leur intégration culturelle et leur assimilation. Pourtant, il n’y a pas au monde un peuple aussi proche des Français sur le plan culturel. La distance est très minime entre les Italiens et les Français, puisqu’ils ont les mêmes fondamentaux culturels. Malgré cela, seulement un Italien sur trois a fait souche. Donc, c’est un processus qui est très complexe et, plus la distance culturelle est importante, plus il sera difficile. Je donne un autre exemple : seulement 42 % des Polonais sont restés en France et les autres sont repartis. C’est quelque chose de très compliqué, que l’on ne peut pas imposer, mais il faut tout faire pour ne pas empêcher cette intégration culturelle. Or, depuis trente ans, les choses se sont dégradées parce que nous avons tout fait pour empêcher que cette intégration culturelle se fasse. On ne peut plus rien dire, alors que le corps social de la société d’accueil a un rôle majeur à jouer dans l’intégration, parce que c’est ce corps qui dit au fur et à mesure qu’il est d’accord ou non avec telle ou telle mesure, en aidant aussi celui qui arrive à s’intégrer. À partir du moment où l’on a commencé à dire aux Français qu’ils étaient racistes dès qu’ils se permettaient de dire un certain nombre de choses, les Français se sont tus et ils n’ont plus aidé le nouvel entrant pour le guider sur le chemin de l’intégration culturelle, qui est très compliquée. La deuxième raison qu’il faut mentionner, c’est l’importance des flux migratoires. À partir du moment où vous avez un flux très important qui arrive, vous n’avez pas encore réussi l’intégration culturelle de ceux qui étaient déjà là, que vous ramenez à nouveau un flux qui, de surcroît, se trouve dans un mouvement de régression sur un certain nombre de principes, comme l’égalité hommes femmes, et vous rendez quasiment impossible l’intégration culturelle et donc l’assimilation. En réalité, l’assimilation n’est que le résultat d’un processus d’intégration qui a réussi.

Dans votre livre, vous pointez la responsabilité de nos élites, les politiques comme les pouvoirs publics, qui ont démissionné sur cette question. Est-ce par lâcheté ?

Il y a d’innombrables raisons. Il y a le manque de courage, c’est une évidence. Il y a aussi une pression qui vient de la mondialisation. C’est une pression que tous les pays subissent. À partir du moment où l’être humain est considéré comme un corps sans tête qui se déplace, comme un être corvéable à merci, on lui dénie sa dimension philosophique et culturelle, et tout cela a poussé vers l’augmentation des flux migratoires. Il y a des phénomènes internationaux, que ce soient l’ONU ou les grands patronats dans le monde entier, qui poussent à l’immigration. Les États ont du mal à réagir. Il y a eu des rapports de l’Union européenne qui intimaient l’ordre aux différentes nations d’aller vers le multiculturalisme. Par exemple, on demandait à l’école d’avoir une approche relativiste sur le plan culturel. On devait modifier les manuels scolaires en histoire pour pouvoir enseigner au même titre l’histoire des cultures et des terres d’origine. Vous créez ainsi une réelle incapacité pour les enfants de s’intégrer, puisque vous les renvoyez systématiquement à leur terre d’origine. Dans un rapport, on demande par exemple à l’État de surveiller le langage des médias et, dans ce rapport, ils allaient jusqu’au détail suivant : lorsque des délinquants sont d’origine étrangère, il ne faut pas le spécifier… Tout était fait pour mettre une chape de plomb sur les sociétés et les contraindre à accepter la dimension multiculturelle. D’un côté, on ramène des flux migratoires importants, on rend l’intégration culturelle quasiment impossible et, de l’autre, on demande aux sociétés de mettre en place un logiciel qui, en réalité, est celui décrit dans «1984 » de George Orwell, à savoir la manipulation des masses. Il y a aussi le fait que, quand la bien-pensance a pris ses quartiers sur tout le territoire, personne n’a envie d’être dans le camp du mal, tout le monde veut être dans le camp du bien. Donc, tout le monde devient victime, parfois de manière consentante, d’une forme de terrorisme intellectuel qui s’est installé dans notre pays. Les politiques ne sont pas tous courageux, ils ne sont pas tous dans le moyen ou le long terme, ils s’inscrivent dans le présent. Il faut bien être réélu, donc ils préfèrent mettre en place un certain nombre de mesures qui donnent le sentiment qu’elles vont agir sur nos fractures profondes. Mais, en réalité, elles n’agissent pas, elles renforcent le mal, on le voit sous nos yeux.

Derrière cette démarche multiculturaliste, n’y avait-il pas une approche presque orwellienne, consistant à créer un monde nouveau en abattant toutes les cultures et en créant une culture neutre ?

Je ne sais pas, j’ai surtout le sentiment que c’était finalement l’exportation, à l’échelle de la terre entière, du modèle américain où l’on subdivise la société : les gens ne se mélangent pas et chacun peut retrouver ses petits. Les négociations se passent d’un groupe à l’autre. L’avantage de cette situation, surtout en Europe où il y avait le projet de construction d’une Union européenne sur le mode libéral, était de parvenir plus facilement au fait de casser les nations. Le projet de l’Union européenne, qui est pour moi très noble, est aussi un impératif sur le plan économique, c’est une évidence, mais il a pris du temps à un moment donné et il y a toute une philosophie qui s’est mise en place et qui s’est déclinée dans l’idée de casser la résistance des peuples afin de construire plus facilement l’intégration européenne pour, à terme, arriver à une Europe qui n’est plus une Europe des Nations, celle qu’avait voulue le général de Gaulle, mais une Europe où tout le monde suit derrière un Président et une assemblée. Pour arriver à cela, il faut casser les peuples d’une manière violente. Je crois que c’est plutôt cette approche.

Alors, que pensez-vous des propositions d’Emmanuel Macron en matière de discrimination positive ?

J’ai eu l’occasion de l’écrire dans Le Figaro : Emmanuel Macron est dans la continuité des rapports de Terra Nova ou de la refondation de la politique de l’intégration. On en arrive à demander que toutes les langues aient le même statut en France, donc il n’y aurait plus de prééminence de la langue française, et Emmanuel Macron s’inscrit exactement dans cette approche mondialiste et multiculturelle. L’intégration est un angle mort puisque, pour lui, il n’y a pas de nécessité d’intégration. Quand vous en arrivez à dire à un peuple qu’il n’y a pas de culture française – c’est ce qu’il a dit – cela veut aussi dire qu’il n’y a pas de peuple ! Donc, vous considérez que vous êtes sur une terre où il y a des groupes et où chaque groupe a sa culture. Si vous considérez cela, vous ne parlez même pas d’intégration ! On parle d’intégration lorsqu’il y a des gens qui arrivent et lorsque vous leur demandez d’avoir le respect de l’identité du peuple de la terre d’accueil. À partir du moment où vous dites qu’il n’y a pas de culture française, cela veut dire que vous êtes dans le relativisme, tout est équivalent, il n’y a pas de prééminence du peuple de la terre d’accueil, donc l’intégration est sans objet. C’est exactement ce qu’il y avait dans les rapports du gouvernement de Jean-Marc Ayrault que j’avais dénoncés à l’époque. Ils disaient qu’il fallait habituer notre société a des rapports entre groupes et des rapports conflictuels. Donc, vous êtes dans la négociation permanente, des négociations pour les droits entre des groupes différents. Cela ouvre la porte, j’en suis convaincue, à des affrontements ultérieurs. C’est très grave. Claude Lévi-Strauss avait étudié un certain nombre de peuples à travers la terre et il disait qu’il ne fallait pas que les peuples vivent trop près les uns des autres, sinon c’est la guerre. Mais qu’il ne fallait pas non plus qu’ils vivent trop loin les uns des autres, sinon ils ne se connaissent plus et c’est la guerre aussi. La vision d’Emmanuel Macron est d’instaurer plusieurs peuples sur le même territoire et, quand je parle de plusieurs peuples, je parle des fondamentaux culturels : est-ce que l’on partage la même conception de la liberté individuelle ? J’ai vécu en Algérie et je peux vous dire que la liberté individuelle est un combat de chaque jour. Est-ce que les personnes qui arrivent se soumettent à cette définition de la liberté et reconnaissent que leurs enfants, particulièrement leurs filles, sont libres de choisir leur destin ou non ? Est-ce que l’égalité hommes femmes est perçue de la même manière ? Doit-on respecter la laïcité, qui est un principe organisateur de notre société ? On peut différer sur un certain nombre de choses, on n’est jamais identique, mais est-ce que, sur ces principes essentiels qui vont forger notre identité commune, nous sommes d’accord ou non ? Finalement, il nous amène à vivre comme des êtres qui ne sont que des consommateurs, qui n’ont pas de philosophie personnelle, et on va devoir en permanence négocier entre groupes. On va aller d’une démocratie d’idées, sur le plan philosophique, vers une démocratie basée sur la démographie, c’est-à-dire en prenant en compte les groupes qui pèsent le plus. Ce n’est pas du tout notre modèle de société !

Certains disent que c’est la fin de la France telle qu’on l’a connue… Partagez-vous cette opinion ?

Oui. L’enjeu essentiel, c’est la continuité historique de la France et c’est un sujet extrêmement grave, qui est à l’origine de mon engagement depuis un certain nombre d’années. Pour que l’on me comprenne bien, j’ai toujours écrit qu’il fallait respecter un peuple sur son territoire. Si je parlais de l’Algérie, je dirais la même chose : on doit respecter l’identité du peuple algérien sur sa terre. Idem pour le Maroc… Il ne faut pas venir bousculer un peuple sur son territoire, parce qu’un territoire ce n’est pas un terrain vague, pour reprendre l’expression de Pierre Nora. Les pierres parlent et elles ont une histoire politique et culturelle qu’il convient de respecter. Au vu de tous les éléments auxquels j’ai eu accès quand j’étais membre du Haut Conseil à l’intégration, une institution rattachée au Premier ministre, nous avions accès un certain nombre d’informations et j’estime que c’est la dernière élection présidentielle où les Français peuvent espérer faire triompher la culture française.

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