Marc Touati : « Je conseille de rester liquide, d’avoir un petit peu d’immobilier, mais je préfère ne rien gagner que perdre. »

Valorisations extravagantes, flambées boursières, explosion de dettes : l’économiste nous alerte sur la multiplication des bulles…

Marc Touati dresse un constat inquiétant de la situation économique : flambée boursière excessive des deux côtés de l’Atlantique, valorisation extravagante de nombreuses entreprises du numérique, taux d’intérêt obligataires anormalement bas, explosion de la dette privée en Chine et de la dette publique en Europe et aux États-Unis, engouement écervelé pour le bitcoin et les cryptomonnaies, cours immobiliers historiquement élevés à Paris… À l’évidence, les anomalies financières ne manquent pas. Plus que jamais, il est donc impératif de dénoncer l’aveuglement collectif ambiant : oui, nous vivons malheureusement dans un « monde de bulles ». Il ne faut pas forcément en avoir peur, mais au moins le comprendre, pour éviter d’en pâtir.

Marc Touati est économiste et président fondateur du cabinet ACDEFI (Aux Commandes De l’Économie et de la Finance), un organisme de conseil économique et financier indépendant au service des entreprises, des professionnels et des particuliers.

« Un monde de bulles » de Marc Touati est publié chez Bookelis.

Kernews : Le grand public pense parfois que l’économiste fait des calculs mathématiques complexes, mais en réalité un économiste doit surtout être sociologue et s’intéresser aux marques, aux produits, aux modes et à l’état de l’opinion publique…

Marc Touati : Tout à fait. C’est le problème des bulles. Trop souvent, aujourd’hui, on est déconnecté de la réalité, y compris certains économistes qui font des grands modèles mathématiques – je sais en faire aussi – mais il faut régulièrement revenir sur le terrain et la réalité, et ne pas oublier que l’économie est une science humaine, qui n’est pas exacte, avec des échanges et des comportements. C’est le principe des bulles, c’est inné au comportement humain, c’est intrinsèque, donc il ne sert à rien de vouloir les éviter, cela fait partie de la vie économique. En revanche, on peut également les identifier pour ne pas se faire avoir, parce que de nombreux Français se sont fait avoir avec toutes ces bulles successives, depuis l’Internet, Eurotunnel à l’époque, les subprimes ou, plus récemment, les bitcoins. Tout cela parce que l’on n’a pas de discernement. En plus, en France, on n’a pas beaucoup de culture économique, parce qu’elle a mauvaise presse, mais on peut parler d’économie avec pédagogie et c’est ce que j’essaie de faire depuis des années.

Quand on parle d’une bulle, on évoque quelque chose qui n’est pas au prix réel, qui va gonfler et exploser. Mais lorsqu’il s’agit de l’immobilier, du prix à Saint-Germain-des-Prés avec la demande internationale, ou du prix du mètre carré qui augmente à Bordeaux depuis l’arrivée du TGV, est-ce une bulle ou n’est-ce finalement pas encore au prix réel ?

C’est ce qui est très intéressant : la bulle, ce n’est pas quand les prix montent, parce que cela peut être justifié. La bulle, c’est quand les prix montent trop par rapport à la réalité économique. Je présente des graphiques dans mon livre et l’on voit très clairement qu’il y a un décalage entre les prix des logements et la réalité du marché. Évidemment, cela peut s’expliquer avec les étrangers qui achètent à Paris, mais l’essentiel, c’est le revenu des ménages français.

Mais en province les prix des logements s’effondrent…

Effectivement, parce que la bulle est moins importante. Mais là où elle est vraiment présente, c’est à Paris…

Aussi en bord de mer…

Effectivement, il y a certains micromarchés où il y a des bulles qui s’enflamment. Mais l’immobilier est pour moi la bulle la moins grave parce que, globalement, même si les prix ont baissé, tant que l’on n’a pas vendu on n’a pas perdu. En plus, l’immobilier est un bien qui reste. Je conseille aux locataires d’acheter leur logement, parce que les taux d’intérêt sont bas et cela ne va pas durer. Cependant, sur le plan de l’investissement, cela commence à devenir dangereux. En plus, le rendement est extrêmement faible. Il y a toujours ce couple entre le rendement et le risque. Plus le rendement augmente, plus le risque augmente… Quand on vous dit que le rendement augmente et qu’il n’y a pas de risque, c’est une bulle incroyable. J’ai trouvé une bulle encore plus inquiétante, ce sont les obligations d’États parce que le risque est quand même élevé et, en plus, il n’y a pas de rendement, parce que les taux sont artificiellement bas. On est perdant sur les deux tableaux et cela peut être effectivement très dangereux.

Ne sommes-nous pas en France dans cette mentalité très étatiste en étant rassuré par la marque « République française », alors que c’est extrêmement risqué, tandis que l’on ne s’intéresse pas à une bonne entreprise qui fait du chiffre d’affaires et qui développe ses ventes ?

C’est dramatique ! Il y a aussi les ratios prudentiels des autorités internationales qui imposent aux banques, aux compagnies d’assurances et aux caisses de retraite d’acheter des Bons du Trésor parce que, soi-disant, c’est moins risqué. Les taux d’intérêt sont extrêmement bas, d’accord, mais si les taux remontent demain – ce qui a déjà commencé en Italie – à ce moment-là, les cours vont baisser et on fera des moins-values. Là aussi, il faut sensibiliser le grand public : ce n’est pas parce qu’il y a la garantie de la « République française » que tout va bien dans le meilleur des mondes. Il y a également des dangers.

En ce moment, il y a une conjonction d’analyses pessimistes chez les professionnels de la finance qui estiment que tout peut exploser…

Ce livre n’est pas du tout pessimiste. Je suis de nature optimiste ! Je rappelle qu’en 2009, alors que tout le monde faisait un parallèle avec la crise de 1929, je disais que l’économie allait redémarrer. Cela a effectivement redémarré, parce que nous avions les moyens de redémarrer. Mais il faut être réaliste. Jusqu’en 2016, cela allait encore, mais à partir de 2016 cela a commencé à devenir du n’importe quoi. Les marchés boursiers ont flambé, alors qu’il y avait une croissance qui était là, mais qui n’était pas à l’aune des marchés boursiers. Pour justifier un Dow Jones à 24 000 ou 25 000 points, il faudrait une croissance mondiale de 8 %. Nous sommes à 3 %, c’est bien, ce n’est pas la récession, mais ce n’est pas 8 % ! Encore une fois, le dégonflement d’une bulle n’est pas dangereux, parce que cela permet d’assainir le marché, de crédibiliser le marché et de solvabiliser la demande. Par exemple, dans l’immobilier, les prix vont baisser et c’est une bonne nouvelle pour certains ménages qui ne peuvent pas acheter aujourd’hui. Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle que cette bulle se dégonfle, mais, là où cela devient dangereux, c’est quand il y a plusieurs bulles en même temps, entre la bourse, les dettes publiques, les dettes privées et l’immobilier. Si tout explose en même temps, comment va-t-on faire pour relancer la machine ?

En France, les dépenses publiques ne baissent pas, les impôts ne baissent pas, les taxes diverses augmentent dans tous les sens et les gens n’ont plus de plaisir à vivre. Par exemple, cet été, à La Baule, les commerçants constataient que les vacanciers n’avaient pas vraiment envie de s’amuser…

Ce n’est pas bien. Ma théorie, c’est de dire carpe diem ! Comme il va y avoir des crises et des bulles, il faut profiter de la vie. Par exemple, on a vu cela avec la Coupe du monde : la France a gagné, cela aurait pu générer un effet de confiance énorme, mais il ne s’est rien passé ! Effectivement, le principal enjeu est d’avoir de la croissance et un chômage qui baisse. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, alors comment voulez-vous avoir confiance en l’avenir ? Souvenez-vous, quand l’Espagne gagnait toutes les coupes du monde, comme elle avait une économie en crise, les gens n’avaient pas confiance. C’est tout le problème. Il faut avoir de la croissance, une économie dynamique, un chômage qui baisse et des perspectives. Ce qui m’inquiète beaucoup, ce sont les perspectives. Je suis enseignant et je constate que les jeunes se demandent comment ils vont pouvoir réussir. Beaucoup veulent partir à l’étranger et je trouve que c’est dommage pour la France, qui est un pays exceptionnel. On est en train de tout gâcher ! On a eu beaucoup d’espoir avec Emmanuel Macron, j’ai été un peu circonspect au départ, malheureusement j’ai eu raison, on le voit avec le budget 2018 : une augmentation des dépenses publiques et pas de baisse des impôts. C’est dommage parce qu’il y a eu énormément d’espoir en Macron, y compris à l’étranger. Malheureusement, cela n’a pas été suivi d’effets.

Emmanuel Macron aurait pu se donner une image de Georges Pompidou du XXIe siècle en reprenant cette phrase : « Arrêtez d’emmerder les Français» !

C’est ce que j’ai conseillé à Macron… J’ai fait un débat télévisé avec lui avant qu’il soit président et je lui ai dit que la première mesure à prendre était de baisser les impôts pour tous, les entreprises et les ménages, et pas de baisser d’un côté en augmentant de l’autre comme il l’a fait. D’ailleurs, j’étais pour une baisse de la CSG et j’observe qu’il a augmenté la CSG… C’était une erreur dramatique. Mais, comme ils ne veulent pas baisser la dépense publique, ils ne peuvent pas baisser les impôts. Dans les années 60, nous avions un taux de prélèvements obligatoires qui était à peu près de 30 % du PIB, cela fait rêver, avec 5 % de croissance par an… Dans les années 80, on est monté à 40 %, avec une croissance qui est tombée à moins de 2 % et, aujourd’hui, on est à 45,4 % de taux de prélèvements obligatoires, c’est le chiffre de 2017, ce sera plus en 2018, et nous avons une croissance moyenne de 0,8 %. C’est le plus bas historique. C’est la preuve que, si vous maintenez le niveau de fiscalité à un taux aussi élevé, la croissance baisse. Une nouvelle preuve de cela, c’est la politique de Donald Trump, il nous a surpris…

Il fait du Ronald Reagan…

Je dis que c’est le nouveau Reagan… Il a pris un pari énorme, celui-ci de baisser massivement les impôts et cela a marché, puisque cela a restauré massivement la croissance aux États-Unis. Il ramène l’impôt sur les sociétés bientôt à 15 % en lançant le message : « Cela ne sert plus à rien d’aller en Irlande puisque vous avez un taux d’imposition à 15 % ! » Cela fait rêver. Ce sont des mesures simples, ce n’est pas une usine à gaz : il suffit de baisser l’impôt sur les sociétés à 15 %, de baisser le taux de CSG de 3 points et tout le monde est gagnant. C’est quelque chose que j’ai dit à Bruno Le Maire dernièrement. Il a une bonne volonté, il a envie de le faire, mais il ne peut pas non plus tout faire. On est bloqué, c’est triste parce que nous aimons notre pays, nous aimons la France, c’est dommage. Il ne faut pas oublier que derrière l’économie, il y a des problèmes sociétaux. On parle du Plan pauvreté, c’est très bien, je viens des cités HLM d’Orly, je m’en suis sorti, mais pour combien qui sont restés ? Aujourd’hui, c’est encore pire, nous avons un taux de chômage de 60 % dans les cités. Ce n’est pas en accompagnant les enfants à l’école que cela va changer grand-chose ! C’est bien de donner des aides – d’ailleurs on ne sait pas comment on va les financer – mais il faut en réalité générer de la croissance forte et de l’emploi, et c’est de cette manière que nous pourrons lutter contre la pauvreté.

Finalement, vous apportez à vos lecteurs le Code de la route pour pouvoir rouler en toute sécurité sur nos routes économiques…

C’est une bonne formule que je reprendrai ! Il faut simplement retrouver le bon sens et être extrêmement prudent sur les placements que l’on peut faire aujourd’hui. Je conseille de rester liquide, d’avoir un petit peu d’immobilier, sauf quand c’est cher, mais je préfère ne rien gagner que perdre. On me demande souvent comment placer son argent aujourd’hui : franchement, on peut trouver avec des professionnels, mais il faut être prudent et avoir des produits à capital garanti, parce qu’il y aura des difficultés. Ce n’est pas le moment de prendre des risques.

En France, on attend beaucoup de l’État, mais, en matière économique, on attend aussi toujours le bon conseil alors qu’il est simple de se cultiver pour prendre des bonnes décisions…

C’est pour cette raison que je fais mes livres ! Mon dernier livre est numéro un sur Amazon, mais le véritable enjeu est effectivement d’avoir aujourd’hui cette culture économique. Quand on se promène dans le monde, on est très surpris de voir que les gens ont tous une bonne culture économique, parce qu’ils ont du bon sens. Ils ont compris qu’avant de partager le gâteau, il faut déjà avoir le gâteau ! Chez nous, le gâteau se rétrécit de plus en plus et il sera de plus en plus difficile de le partager. La règle de base de l’économie, c’est de le faire grossir : alors, ayons une croissance plus forte pour sortir par le haut.

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