vendredi , 23 juin 2017

Matthieu Chaigne : « Je suis convaincu qu’il y a aujourd’hui une pulsion suicidaire du peuple français. »

Ce n’est pas un livre d’opinion, mais une photographie de la France d’aujourd’hui : Matthieu Chaigne dresse le portrait d’une France au bord du chaos. Cofondateur de l’observatoire des sondages et tendances émergentes, Délits d’Opinion, chargé de cours à l’INSEEC et à la Sorbonne-CELSA, Matthieu Chaigne ausculte la société française depuis plus de dix ans. Il conseille également des chefs d’entreprise importants dans leurs stratégies de communication. L’auteur dresse le portrait d’une société fracturée, qui ne s’aime plus et qui est au bord du chaos.

« La France en face » de Matthieu Chaigne est publié aux Éditions du Rocher.

 

Kernews : Vous vous positionnez comme un photographe qui observe la société française et vous commencez par raconter l’histoire de ce pays millénaire qui ne veut pas disparaître. Or, malgré tout, on a le sentiment que cette France a envie de mourir…

Matthieu Chaigne : Effectivement, je prends le pouls du pays. Ce n’est pas un livre dans lequel je décris ce que je pense être le bon remède pour la France. Je raconte le pays, à travers 150 enquêtes quantitatives et des entretiens, non pas tel que les hommes politiques ou certaines élites aimeraient le voir, mais tel que les Français le vivent au quotidien. C’est vrai, la photographie de la France d’aujourd’hui pourrait sembler un peu déprimante… Il y a d’abord un phénomène de déclassement économique. Les Français acceptaient de mal vivre auparavant, mais en étant dans la certitude que leurs enfants vivraient mieux qu’eux. Or, aujourd’hui, c’est l’inverse et cela change tout ! Il y a aussi un sentiment identitaire de plus en plus puissant qui parcourt la société française. Les Français ont le sentiment de posséder de moins en moins, mais il reste une chose que l’on ne peut pas leur enlever : c’est leur identité. Moins les perspectives s’ouvrent sur les champs économiques, plus les Français ont tendance à se replier sur leur identité. Cependant, il y a une lueur d’espoir car le statu quo n’est plus possible. C’est quelque chose de nouveau. Pendant longtemps, les Français ont cru que la mauvaise averse allait passer et que l’on allait pouvoir revenir à une situation d’avant. François Hollande a été le dernier président du statu quo et les Français ont acquis la conviction que ne rien faire, c’était se laisser mourir. Tous ces Français que je décris n’attendent plus rien de là-haut et de la politique, mais ils espèrent faire revivre leurs valeurs localement à travers les associations, une nouvelle façon de consommer, en créant des applications digitales, tout cela pour combiner l’intérêt individuel et l’intérêt collectif.

Quand on analyse les études sur ce que pensent les Français, on comprend que tout le monde a une vision très objective de ce que représentent Marine Le Pen et Emmanuel Macron. En synthèse, Marine Le Pen, c’est l’identité, mais elle va saborder la France sur le plan économique, alors qu’en face, Emmanuel Macron peut être efficace sur le plan économique, mais il va sacrifier la France sur le plan identitaire… Alors, la France semble se diviser entre ceux qui veulent continuer de gagner un peu d’argent, quitte à laisser de côté la question identitaire, et les pauvres gens qui estiment que le pays est déjà au fond du trou sur le plan économique et que ce qui leur reste à préserver est leur identité… N’est-ce pas le résumé de cette France ?

Il y a effectivement une grille de lecture qui part du principe que nous sommes dans une société qui est en profond bouleversement et qu’il y a deux France qui s’opposent. Il y a la France des perdants, qui sont convaincus que le bouleversement du monde, l’ouverture et l’Europe, est un jeu à somme perdante et, pour ces Français, il n’existe qu’une solution, celle du repli. Il y a une autre France, qui considère que la seule voie de passage est de prendre à bras-le-corps la bataille de la mondialisation, de révéler les atouts de la France et d’accompagner les Français pour leur redonner à nouveau la capacité de recouvrer un esprit de conquête. On retrouve effectivement une grille de lecture entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Le risque est très simple pour Emmanuel Macron : il doit convaincre la France des perdants qu’il peut à nouveau les faire gagner. Il doit aussi les convaincre qu’il n’est pas le candidat du libre-échange, mais qu’il est également le candidat qui peut réarmer l’État et réarmer les territoires en donnant à ces Français ce qui leur manque terriblement, à savoir la mobilité. Sur la question de l’identité, ce qui se joue entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, c’est la question du caractère statique, ou non, de l’identité. Est-ce que l’identité est la perpétuation de nos traditions d’antan ? Si l’on est dans ce contexte, alors Marine Le Pen est la candidate. Mais il y a aussi des gens qui se disent patriotes et qui estiment que l’identité française doit être dans la régénération d’un génie, d’un savoir-faire, qui doit être porté mondialement en étant plus compétitifs, en développant les start-up partout, pour gagner la bataille de la mondialisation. Emmanuel Macron veut transformer l’identité en esprit de conquête. Sur la question purement identitaire par rapport à l’islamisation de la société, c’est une vraie question qui angoisse les Français et je pense qu’il y a aujourd’hui un risque majeur pour les partis qui est de considérer que les thèmes identitaires doivent être le monopole du Front national. C’est un piège terrible parce que, si on laisse à Marine Le Pen le monopole des questions identitaires, alors on est sûr que Marine Le Pen va gagner pour une raison extrêmement simple : cette quête identitaire transcende toutes les catégories sociales et elle est liée à un mouvement de transformation terrible qui fait que les Français ne savent plus si ce qu’ils sont pourra continuer d’exister demain.

Vous expliquez également que les gens sont tous favorables aux réformes pour lutter contre le chômage. Mais dès que l’on arrive avec des propositions concrètes, chacun s’y oppose car il se sent visé… Finalement, on retrouve cet immobilisme dans tous les domaines…

Les Français sont convaincus que le système est à bout de souffle, mais ils ne savent pas s’il serait bon pour eux de faire des sacrifices. Ils seraient prêts à faire des sacrifices s’ils étaient convaincus que les sacrifices d’aujourd’hui aboutiraient demain à un mieux vivre. Or, on paie aujourd’hui trente ans de réformes qui n’ont été menées qu’à moitié. Le Français, c’est le patient qui a une seringue dans le bras depuis trente ans, avec au mieux un bout d’antidote et au pire un placebo… Il a donc l’impression d’avoir fait énormément de sacrifices et que ses sacrifices n’ont mené à rien. Ces Français sont épuisés par les réformes car ils ont le sentiment d’en avoir payé le prix sans en récolter les bénéfices. Aujourd’hui, la voie est très étroite pour un président réformiste, car il doit démontrer que les réformes qu’il demande peuvent mener à un mieux vivre pour les citoyens.

Mais vous savez bien que ce n’est plus possible…

Il serait possible de réinventer un autre modèle, mais cela passera forcément par de la casse et les Français ne seront plus prêts à accepter de la casse s’ils ne voient pas les bénéfices. La loi El Khomri n’est pas passée, parce qu’il y avait des syndicalistes extrêmement mobilisés mais surtout un ventre mou du pays qui n’était pas pour les réformes. Ils voyaient ces réformes comme un cadeau fait aux entreprises, les sondages sont extrêmement clairs, et seulement 15 à 20 % des Français étaient convaincus que la loi El Khomri permettrait de réduire le chômage. C’est tout le défi du prochain président de la République : convaincre que les réformes qui seront menées pourront aboutir à un bénéfice collectif et individuel.

Pour que cela fonctionne, encore faut-il avoir une volonté de destin commun. Or, dans la photographie que vous faites de notre pays, un tiers des Français estiment qu’ils n’ont rien en commun… En réalité, les gens ne se fréquentent qu’au sein des mêmes cercles et la France est profondément divisée…

C’est le signal le plus inquiétant. Il y a aujourd’hui un risque de juxtaposition de communautés et d’intérêts qui n’ont plus rien en commun.

Vous évoquez les communautés sociales et vous dépassez l’idée religieuse ou raciale…

Exactement. C’est un phénomène que l’on a beaucoup trop sous-estimé, chacun peut se construire sa propre vérité et sa propre vision du réel. Il y a 20 % des Français qui sont convaincus que les attentats de 2015 n’ont pas eu lieu comme les médias les décrivent aujourd’hui ! Il y a donc une part importante de Français qui se reconstruit sa propre vérité, à travers les réseaux sociaux ou YouTube : comment imaginer avoir un destin commun, quand on est même plus capable de s’accorder sur ce qu’est le réel ! Ce qui se passe aux États-Unis, avec Donald Trump, mais aussi avec François Fillon dans la théorie du complot, est repris majoritairement par les sympathisants Républicains et cela signifie qu’aujourd’hui nous ne sommes même plus capables de nous entendre sur ce qu’est le réel. Cela rend totalement impossible un destin commun.

Chacun croit en toute bonne foi que son propre réel est le vrai, avec des arguments qui tiennent debout : vous citez François Fillon et des gens peuvent vous expliquer que la magistrature n’est plus honnête puisqu’il y a eu le mur des cons… À partir du moment où il ont eu connaissance de l’existence de ce mur des cons, comment voulez-vous qu’ils continuent de croire en la justice ?

Bien sûr, sans me prononcer sur le fond des sujets, cela traduit une chose : nous avons destitué nos intellectuels et nos politiques, et il n’y a plus de figures du bien commun qui fassent consensus. Il n’y a plus de philosophes incontestés et nous souffrons de cela. Nous souffrons aussi de l’absence d’agora et de lieux publics. On pouvait critiquer le temps où TF1 réalisait 30 % d’audience dans son journal télévisé, mais on se rend compte que les Français ne vont pas piocher des informations contradictoires sur Internet : ils vont y conforter leur propres perceptions, en excluant les thèses qui sont contradictoires et en ne recueillant que les opinions qui sont convergentes avec ce qu’ils pensent… En réalité, il n’y a plus de lieux publics de discussion pour essayer de dégager un bien commun.

Ne pensez-vous pas que l’idée de naviguer ensemble vers le bien commun ne peut revenir qu’après un cataclysme ?

Je suis convaincu qu’il y a aujourd’hui une pulsion suicidaire du peuple français. C’est dur d’avoir été un grand pays et de se découvrir un avenir qui se rétrécit, de ne plus avoir de fenêtres positives, et il y a effectivement une partie des Français qui sont prêts à aller vers une politique de la terre brûlée. Pourtant, il y a des générations qui suivent, il ne faut pas les oublier. Et même si des générations ont échoué, il faut faire confiance aux générations qui suivent pour recréer quelque chose de positif. Pour cela, il ne faut pas avoir tout cassé ! Il faut essayer de pérenniser ce qui peut l’être et faire confiance à toutes les initiatives qui sont en germe. Regardez tout ce qui se passe autour du digital, avec des gens qui peuvent créer des associations et mettre en commun des bonnes volontés. Il y a de nombreux exemples d’associations de quartier qui fonctionnent grâce aux réseaux sociaux et il est possible de recréer un monde meilleur sans tout attendre de là-haut. C’est un chemin qui nous permettrait d’éviter le cataclysme.

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One comment

  1. nous sommes Bretons et nous ne voulons plus ètre français : c’est clair ?

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