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Maud Tabachnik : « J’ai la prétention personnelle de savoir où est le mal et où est le bien. »

Maud Tabachnik est souvent présentée comme la reine du polar en France, car elle a été la première femme à signer des romans policiers qui ont été de grands succès de librairie. À l’occasion de la sortie de son dernier livre, elle nous reçoit chez elle pour évoquer sa passion. Selon elle, les crimes passionnels sont de moins en moins nombreux et la société évolue vers plus de sauvagerie, avec davantage de mobiles de haine.

« Scène de crime » de Maud Tabachnik est publié aux Éditions de Borée.

Kernews : Dans votre dernier livre, « Scène de crime », vous racontez comment les gens passent à l’acte, vous analysez l’impulsion, mais vous n’allez pas jusqu’à l’enquête policière…

Maud Tabachnik : Je ne sais pas faire une enquête policière… Je ne sais pas distribuer les indices le long d’un livre de façon à ce que le lecteur arrive, en même temps que l’enquêteur, au résultat. J’ai choisi un parti pris, qui se retrouve dans tous mes livres, où, pratiquement, c’est le lecteur qui sait d’emblée qui est le méchant. En revanche, l’enquêteur ne le sait pas et l’enquêteur doit chercher… En fin de compte, ce n’est pas le lecteur qui fait la gymnastique intellectuelle pour trouver, mais l’enquêteur. Une fois que j’ai lancé ces fils, on peut aller jusqu’au bout, mais le suspense se place à un autre endroit. Le suspense, c’est de savoir comment l’enquêteur va y arriver et pendant combien de temps le méchant va pouvoir se cacher. C’est un peu comme dans les films américains : je dis américains parce que les autres, je ne les regarde pas, ou presque pas… Il faut faire attention à ne pas être politiquement incorrect… D’ailleurs, je suis réputée pour l’être, politiquement incorrecte…

Si j’étais libraire, je ne classerais pas votre livre dans le rayon des policiers, mais dans la rubrique Psychologie…

Vous avez tout à fait raison. Il faudrait que les libraires changent leur façon de penser, parce que ce n’est pas un polar, mais une vision générale sur les humains, avec leurs nombreux défauts et quelques qualités, mais c’est vraiment de la psychologie.

Finalement, on s’aperçoit que des gens très normaux peuvent passer à l’acte en pétant un câble à un moment ou un autre…

Nous sommes tous des gens normaux et nous avons tous en nous un câble fragile. Il y a les grands criminels guerriers qui sont enivrés par la puissance absolue de leur pouvoir, mais il n’y a pas de malades mentaux chez les criminels. Les malades mentaux sont des gens qui ont des maladies bien répertoriées, comme la schizophrénie, la névrose, la paranoïa, et on peut les soigner. Les autres, on ne peut pas les soigner, puisqu’ils ne sont pas malades.

Votre dernier livre présente des portraits très variés, puisque cela va du cadre d’une multinationale à l’islamiste…

On parle aussi souvent de conflits familiaux. J’ai voulu montrer qu’une petite fille de 13 ans est capable, avec une colère froide et déterminée, de faire basculer son destin. On a tué son chien, on a battu son père, elle a perdu sa mère après une agression et elle se retrouve confrontée à deux misérables crapules qui veulent profiter de leurs petits pouvoirs. En fin de compte, ce qui est dommageable pour l’espèce humaine, c’est cette sensation d’avoir un pouvoir, quel qu’il soit, aussi bien sur les gens, les esprits, la façon de travailler ou même dans les couples. Le pouvoir ne serait pas grave si on l’utilisait bien. Mais dès que les gens ont une petite barrette sur l’épaule, ils deviennent des super-chefs…

Auparavant, le policier devait mener son enquête, poser des questions et rechercher des indices, or tout cela est dépassé à l’heure de l’informatique, de l’ADN et de la vidéosurveillance… Le roman policier doit-il évoluer vers un aspect davantage psychologique ?

J’ai écrit une quarantaine de livres, avec des thématiques différentes, mais je cherche comment on bascule dans ce que j’appellerai le mal. Maintenant, la grande nouveauté, c’est que l’on ne sait pas où est le mal et où est le bien. On ne sait plus définir tout cela, alors que j’ai la prétention personnelle de savoir où est le mal et où est le bien. Le bien, c’est laisser les autres vivre à leur guise, suivant l’expression tout à fait classique, et leur liberté s’arrête là où commence la nôtre. Le bien, c’est estimer que les gens ne sont pas plus mauvais que nous s’ils se conduisent bien. Se conduire bien, cela veut dire respecter l’espace vital de celui qui est à côté, respecter ce qu’il pense, sauf s’il pense mal. C’est là que j’interviens subjectivement, parce qu’il y a des gens qui pensent très mal. Il y a surtout l’atteinte à la vie : peu importe que ce soit la vie animale ou la vie humaine, je ne supporte pas cela !

Cela s’appelle aussi l’éducation, la civilisation, mais personne n’incarne politiquement ce que vous défendez. Georges Pompidou aurait-il été le dernier à correspondre à ce concept ?

Ce n’est pas impossible : il respectait la liberté des Français, ce que l’on ne fait plus aujourd’hui…

Macron vous semble-t-il se situer dans cette ligne ?

Pas du tout ! Je n’ai rien contre Macron, j’attends qu’il fasse quelque chose, que l’on puisse avoir un profit quelconque de sa gestion… Mais c’est un garçon qui est tellement ambitieux… Il ne peut pas être plus que président de la République, alors il voudrait bien l’être deux ou trois fois… Il est tellement sûr de lui qu’il fait des erreurs politiques. Ce qu’il fait ne correspond peut-être pas à ce qu’il pense et à ce qu’il est, et c’est le problème de la politique. Je ne suis pas monarchiste, mais la seule chose qui aurait pu me rendre monarchiste, c’est qu’il n’y a pas d’élection : donc, les souverains en poste ne peuvent pas faire de démagogie pour être élus, ce que font tous ceux qui ont un pouvoir quelconque. Macron n’échappe pas à mon ire. Parfois, je trouve que ce qu’il fait est bien, parfois non…

Nous sommes aussi dans une civilisation de grande lâcheté…

D’une grande lâcheté ! Je déteste la lâcheté. Nous sommes entourés de lâches et c’est pour cette raison que je me bagarre tous les jours. On dit souvent que je suis une femme en colère : du matin au soir, je suis en colère. Je ne sais pas comment font les gens pour détourner leur regard et ne s’occuper que de leurs chaussures, de leurs week-ends, de leurs gosses ou de leur voiture… Je voudrais bien être comme cela, car cela doit être reposant.

Derrière cette colère, il y a une grande générosité, car c’est aussi parce que vous aimez l’homme et la vie… Celui qui n’en a que faire n’est jamais en colère…

Bien sûr, mais je n’aime pas trop l’humanité ! J’aime la vie, j’aime mon entourage, j’aime mes amis, ils savent qu’ils peuvent compter sur moi autant que je peux… J’ai mon cercle de gens qui correspondent à mes valeurs, mais l’humanité me semble gigantisme : 7 milliards, cela ne sert pas à grand-chose, à part foutre en l’air cette planète et, quand on voit comment elle était belle, ce qu’elle a été, ce qu’elle a donné et ce qu’elle est maintenant, c’est un crève-cœur ! J’entends souvent autour de moi des gens dire qu’ils aiment les hommes et l’humanité. Je réponds : non, je n’aime pas indifféremment les hommes et l’humanité, j’aime quelques spécimens de l’humanité, ceux qui ont conscience que nous sommes des locataires sur cette Terre – et pas des propriétaires – que l’on doit partager avec les autres espèces et que l’on ne doit pas abîmer notre maison. Je ne suis pas une écologiste à tous crins, mais je respecte la vie !

Les enquêtes policières sont de plus en plus faciles à résoudre grâce aux évolutions technologiques. Demain, le meurtrier sera-t-il plus calculateur et plus technique, ou le coup de sang existera-t-il toujours ?

Il y a meurtre et meurtre. Il y a le meurtre qui se justifie quelque part et celui qui est injustifiable, parce qu’il ne relève que de la haine, de la cupidité, de la mesquinerie et de nos défauts.

Finalement, celui qui tue l’amant de sa femme, c’est peut-être plus compréhensible, mais celui qui tue son voisin en raison de sa couleur de peau ou de sa religion, là on tombe dans l’ignominie…

Absolument. Mais je trouve assez bête de tuer quelqu’un par jalousie, car c’est un sentiment d’amour-propre et de propriété… Je ne tuerai jamais personne par jalousie, mais je pourrais tuer quelqu’un qui tuerait quelqu’un parce qu’il n’a pas la même couleur de peau, la même façon de penser ou la même façon de prier. Les meurtres passionnels diminuent beaucoup, parce que l’on commence à comprendre que la passion dure trois mois, puis, pendant trois ans c’est l’habitude et, après, ce sont les emmerdements… Mais au bout de cinq ans, on ne tue plus personne par jalousie, on ne retient plus l’autre ! Pour répondre à votre question, il y aura moins de meurtres passionnels et plus de meurtres liés à la haine. Notre civilisation est en train de se déliter. On ne responsabilise plus les gens.

Dans votre dernier roman, il y a quelques histoires qui doivent vous tenir à cœur, comme celle de l’imam…

Cet imam qui va prendre une petite fille pour en faire une bombe vivante ! Je suis quand même gentille, parce que j’ai décrit une mère qui va se venger contre l’imam qui a  tué sa fille. De temps en temps, je veux me montrer meilleure que je ne le suis, parce que les mères de ces victimes sont souvent ravies de toucher une petite enveloppe. Il ne faut pas oublier que les familles des kamikazes sont payées. Alors, je me suis dit qu’il avait peut-être un espoir avec une mère qui allait réagir avec violence et colère parce qu’on lui a tué sa petite fille pour rien. Même si cette jeune fille kamikaze a tué dix personnes autour, cela ne change rien, c’est l’inanité de leur lutte qui me navre. Simplement pour faire du mal ! Je situe le mal quand la problématique d’une action ne vise qu’à faire souffrir pour rien et sans résultat politique. D’ailleurs, à propos d’Israël et de la Palestine, quelqu’un disait : laissez-nous divorcer, ne demandez pas que l’on s’aime… Personne ne s’aime, alors laissons divorcer les Arabes et les Israéliens.

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