L'invité de Yannick Urrien

Maud Tabachnik : « Cela fait partie de notre ADN de manger l’autre. »

La pionnière du roman noir féminin revient sur l’affaire Tschikatilo pour nous emmener au sein d’une Russie méconnue…

Pionnière du roman noir féminin,  Maud Tabachnik a longtemps exploré la violence de la société américaine. Dans son dernier livre, elle se penche sur la Russie post-communiste en évoquant l’affaire Andrej Tschikatilo, ce cannibale surnommé « le monstre de Rostov » qui a tué 56 personnes, majoritairement des femmes et des enfants, dont il a dégusté les parties génitales. Un ouvrage très sombre qui s’appuie sur trois personnages solidement campés, des pages angoissantes et haletantes qui dénoncent les maux de notre monde actuel. Cette pathologie du cannibalisme « n’est pas quelque chose de tellement rare chez les criminels » précise l’auteure. Ce n’est qu’au bout de douze ans que l’enquête va mener à l’arrestation de l’intéressé, parce qu’il appartenait aux notables : comme dans tous les pays, dès que l’on appartient à une classe privilégiée, on n’est pas soupçonnable… Parallèlement à cette histoire, le lecteur est également entraîné dans différents trafics et mafias qui sévissent en Russie. Après avoir publié une trentaine de romans, Maud Tabachnik nous emmène au cœur de l’impossible définition du mal.

« L’impossible définition du mal » de Maud Tabachnik est publié aux Éditions de Borée.

Maud Tabachnik était au micro de Yannick Urrien mercredi 30 Août 2017

Kernews : Il y a plusieurs entrées dans votre dernier ouvrage : on peut le lire comme un roman noir, on peut aussi l’apprécier si l’on s’intéresse à l’histoire de la Russie et, par ailleurs, se passionner pour l’univers de l’anthropophagie. C’est une fiction basée sur des faits réels qui se sont produits en Russie dans les années 90…

Maud Tabachnik : Oui, à la fin des années 90, dans la Russie post-soviétique, entre la chute du Mur, l’accession au pouvoir de Boris Eltsine et l’élection de Vladimir Poutine. Je me suis intéressée à cette Russie que l’on connaît mal parce qu’elle filtre les informations avec soin et, comme c’est une nation importante, je voulais en savoir davantage sur la criminalité.

Il y a même eu un film américain sur ce sujet : à l’époque du communisme, puisque c’était censé être le paradis sur Terre, la criminalité n’existait officiellement pas en URSS…

Il n’y avait pas de criminels et de meurtriers en série. Une personne qui tue son voisin ou son époux, on peut l’admettre, mais un homme qui tue une quantité de gens sans raison, pour le seul plaisir de tuer, cela dérange…

Vous rappelez que ce cannibale est loin d’être un cas rare dans le monde…

Il y en a dans tous les pays. J’ai écrit en 2001 un livre qui s’appelle « Le Cinquième jour » dans lequel je raconte l’histoire de cet Américain qui a tué 250 personnes. Pendant la journée, il était archiviste et, après, il était scatophage, sado-maso et cannibale. On a du mal à admettre la perversité, mais il suffit de regarder l’actualité.

Revenons à ce cannibale russe qui explique qu’adolescent – nous parlons bien du XXe siècle – il a vu les pires crimes commis par les hommes. Un jour, ce petit garçon né en Ukraine, bon élève et aimé de tous, apprend que sa mère et son frère ont été dévorés par des voisins au cours de l’épouvantable famine provoquée par Staline lors de la collectivisation des terres…

Cela a évidemment marqué les gens de cette époque. Le cannibalisme par la faim se retrouve dans beaucoup de cas, mais on jette un voile là-dessus parce que cela fait partie des tabous absolus, comme l’inceste. L’inceste est un crime reconnu dans tous les pays et qui se renouvelle régulièrement, alors que le cannibalisme touche quelque chose de particulier. On veut bien dévorer les autres espèces, mais il y a une barrière quand on imagine de dévorer notre propre espèce. Il n’y a pas très longtemps, dans une prison française, un détenu a mangé une partie de son codétenu. On ne peut pas dire que c’était lié à la faim. C’est aussi une perversion.

N’est-ce pas aussi une forme de tradition ? Les explorateurs ont raconté que dans des tribus d’Afrique Noire, il était coutumier d’offrir à manger la main de la plus belle esclave pour honorer l’étranger…

Oui, les hôtes de passage devaient aussi manger le cœur ou la cervelle. Dans les tribus africaines qui s’affrontaient, si un chef mourait pendant la bataille, on lui prenait le cœur et on l’offrait parce que c’était aussi un réservoir de courage.

Pourquoi ne parle-t-on jamais de ce sujet en France ?

Il y a eu l’affaire du tueur en série Guy Georges qui a été médiatisée, mais nous avons deux établissements où sont enfermés des gens qui sont totalement irrécupérables et que l’on ne mélange pas du tout aux autres prisonniers. Nous savons que ce ne sont pas des fous, ce ne sont pas des malades mentaux. Ils font simplement partie de l’autre humanité. On est toujours étonné à l’idée que dans notre société il puisse se dérouler des choses abominables qui se passent régulièrement dans certains endroits de la planète qui échappent complètement à la civilisation : regardez ce qui se passe avec l’État islamique où l’on décapite des gens !

Un proche de Jacques Foccart, qui était allé à l’enterrement de Félix Houphouët-Boigny, m’a raconté qu’il avait dû manger une partie de la cervelle du défunt car c’était un honneur qu’on lui faisait…

Ce sont effectivement les traditions dans certaines civilisations. Nous n’avons pas cela, mais nous avons bien d’autres choses. Andrej Tschikatilo a tué pas moins de 52 personnes pendant une quinzaine d’années sans être inquiété : tout simplement parce qu’il faisait partie des notables… Je ne vais pas dire que tous les criminels sont anthropophages, mais cela fait partie de notre ADN de manger l’autre. Même dans les expressions amoureuses, on dit souvent : « J’ai envie de te dévorer ! » On se mord, on s’embrasse… Il y a un parallèle avec la passion. Regardez le trafic de femmes qui prend des proportions gigantesques entre l’Est et l’Ouest. Il suffit de regarder ces jeunes femmes prostituées sur les périphériques autour des grandes villes, on est vraiment dans le trafic humain… Elles sont déportées de leur pays, on leur prend leur passeport, on les bat, on les drogue et on les met sur le trottoir. En plus, dès qu’elles bougent le moindre petit doigt, on menace leur famille.

Vous évoquez le périple de ces jeunes femmes que même leur chauffeur n’ose pas toucher. Avant de passer la frontière, ceux qui vont avec elles sont surtout les Asiatiques frustrés descendus des plateaux sibériens…

En Russie, comme ailleurs, le sida a longtemps été considéré par les Africains comme une propagande des blancs. S’il y a eu autant de cas de sida en Afrique, c’est parce qu’ils n’y croyaient pas au départ. Il y a un mélange de scepticisme, mais aussi de mensonge et de rejet de l’autre dans tout cela. Ces femmes doivent accepter n’importe quel partenaire et elles sont forcément malades. Donc, il n’y a que les hommes un peu décérébrés pour avoir des rapports avec ce genre de filles.

Dans ce portrait de la Russie d’aujourd’hui, il y a aussi la corruption, qui est presque d’ordre culturel…

C’est parfaitement admis et cela va du douanier lambda jusqu’au plus haut de la pyramide. Mais la France est aussi un pays corrompu, avec ce que l’on appelle les commissions arrière. Bien sûr, en France, on ne paie pas un policier pour qu’il fasse sauter une contredanse, mais on sait qu’à tous les niveaux la corruption gangrène tous les pays. Quand on vend des avions, on sait parfaitement qu’il y aura une récompense pour celui qui achètera le produit. On jette un voile là-dessus pour des raisons d’État. Mais en Russie, dans les pays arabes ou africains, on ne peut pas faire autrement. Poutine est l’un des hommes les plus riches du monde. Poutine est conscient que cela donne une mauvaise image de la Russie, mais cela ne date pas d’hier. Pour avoir un appartement ou un travail à l’époque de l’URSS, il fallait avoir sa carte du Parti… La corruption, ce n’est pas seulement de l’argent. Il y a eu les oligarques, avec tous ces gens qui ont profité de ce grand vide politique du temps d’Eltsine pour faire de l’argent. Poutine n’est pas un saint, c’est quelqu’un qui est assoiffé de pouvoir, parce que le pouvoir permet de s’enrichir d’une manière éhontée. Pour faire ce livre, j’ai travaillé sur de nombreux documents et je n’ai rien inventé lorsque j’évoque la situation de la Russie d’aujourd’hui. Il y a aussi le racisme et l’antisémitisme très violents…

Justement, il y a un paradoxe dans cette volonté de rassurer la communauté juive : on ne peut pas accuser d’antisémitisme Vladimir Poutine ou les autorités russes, mais dans les arrière-pensées du Russe de la rue, il y a toujours un antisémitisme profond…

Toute l’Europe de l’Est est violemment antisémite. Mes grands-parents ont dû fuir la Russie à cause des pogroms en 1905. Ce sont des pays très religieux. La Pologne, la Slovaquie, la Hongrie ou la Russie sont très orthodoxes. Cela fait partie de ce qu’ils apprennent dès leur enfance, comme Les Protocoles des Sages de Sion, qui ont été inventés par un officier des tsars. Cette invention du XXe siècle est vraiment le point d’orgue de ce que pensent les pays de l’Est, mais il s’avère que ce n’est pas le problème premier de Poutine. D’ailleurs, je rappelle dans mon livre qu’il a été aidé par des voisins juifs de ses parents pour faire ses études. J’ai appris, depuis, que les descendants de cette famille sont partis en Israël et que Poutine leur a acheté une maison pour les remercier. Donc, ce n’est pas Poutine qui est dans le coup, c’est le fond de l’âme russe.

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