L'invité de Yannick Urrien

Michel Geoffroy : « La prétention des Anglo-saxons à imposer leur loi au monde entier va se terminer. Cela peut se terminer pacifiquement, mais il y a un risque que cela ne se termine pas pacifiquement… »

La fin de la guerre froide a ouvert un monde sans limites pour la super-classe mondiale.

Michel Geoffroy est énarque et il publie un réquisitoire contre la super-classe mondiale, car les gouvernements ne gouvernent plus, mais obéissent aux marchés et aux banques, les puissances d’argent dirigent les médias et les peuples perdent leur souveraineté et leurs libertés. Pourquoi ? Parce que depuis la chute de l’URSS, le pouvoir économique et financier s’affranchit du cadre national et entend gouverner à la place des États. Ainsi, une nouvelle classe règne partout en Occident à la place des gouvernements : la super-classe mondiale, qui défend les intérêts des super-riches et des grandes firmes mondialisées. Dans son livre, Michel Geoffroy dresse un portrait détaillé et sans concession de la super-classe mondiale autour de cinq questions : que recouvre l’expression super-classe mondiale ? Que veut-elle ? Comment agit-elle ? Va-t-elle échouer dans son projet de domination ? Quelle alternative lui opposer ?

« La super-classe mondiale contre les peuples » de Michel Geoffroy est publié aux Éditions Via Romana.

Kernews : Vous dénoncez cette super-classe mondiale qui représente maintenant un pouvoir supérieur à celui des Nations. Personne ne contredit l’existence d’une super-classe mondiale, mais comment caractériseriez-vous cette catégorie de la population ? N’est-il pas logique que des personnes qui se ressemblent aient envie d’avoir de l’influence ?

Michel Geoffroy : Ce n’est pas moi qui ai inventé cette expression de super-classe mondiale, c’est notamment Samuel Huntington, dans un livre intitulé « Qui sommes-nous ? », qui traite de l’évolution de l’identité américaine. On n’arrive pas à comprendre pourquoi en Occident, particulièrement en Europe, les gouvernements démocratiques font systématiquement le contraire de ce qu’ils ont promis aux électeurs, en particulier sur la question de l’immigration, mais aussi sur de nombreux autres sujets. C’est inexplicable dans une logique démocratique. En démocratie, si un gouvernement veut être réélu, il doit faire la politique de ses électeurs, sinon il ne sera pas réélu. Alors, on peut imaginer une série d’explications classiques : ils sont peut-être mal conseillés, ils se trompent ou ils sont nuls… Mais je crois que la vraie explication est que ces gouvernements occidentaux appliquent un agenda, un programme, qui n’est pas déterminé par les institutions démocratiques. Ceux qui déterminent cet agenda, c’est précisément cette oligarchie, c’est-à-dire un petit groupe d’hommes et de femmes qui ont un projet, celui de remplacer les gouvernements. Cette super-classe mondiale, ce n’est pas uniquement un postulat, c’est une réalité, mais c’est une réalité assez particulière parce que ces gens qui agissent, qui fixent des orientations, notamment lors du Forum de Davos, ne se mettent pas en avant. C’est d’ailleurs ce qui donne lieu à toute une théorie du complot. Ce sont des gens qui ont un projet clair, mais ils poussent les autres à agir conformément à leurs intérêts et à leurs projets. J’ai essayé de sortir d’une approche traditionnellement accusatoire pour essayer d’expliquer les raisons de fond, sociologiques et économiques, qui conduisent à l’avènement de cette oligarchie en Occident. La raison majeure se trouve dans un phénomène positif, mais qui a eu malheureusement un effet collatéral négatif : c’est tout simplement la disparition du communisme et du socialisme en Europe. C’était une grande libération pour les Européens qui n’avaient plus à subir la menace communiste, en Russie comme à l’Est de l’Europe, mais cela a eu un effet collatéral. Finalement, ce que l’on pourrait appeler le néo-capitalisme peut se développer sans respecter aucune limite. Cela signifie la domination sans limites des intérêts économiques et financiers sur tous les autres intérêts. Bien entendu, je n’ai rien contre la richesse, je n’ai rien contre le fait que certaines personnes souhaitent s’enrichir, mais elles ne doivent pas s’enrichir en appauvrissant les autres, or c’est ce que fait aujourd’hui la super-classe mondiale notamment en préconisant un libre-échange mondialiste destructeur d’emplois. Je n’ai rien contre la richesse à condition que les riches n’aient pas un projet liberticide, mais malheureusement cette super-classe mondiale a un projet liberticide, c’est le gouvernement mondial, c’est-à-dire la mise en tutelle des gouvernements et des peuples et la soumission des peuples à ce pouvoir économique et financier qui prétend fixer notre destin. Je rappelle que les banques ont usurpé le pouvoir de création monétaire. L’autre élément qui permet de comprendre l’émergence de la super-classe mondiale, c’est la mondialisation économique, c’est l’émergence de ces grandes entreprises transnationales qui ont le pouvoir de se localiser où elles veulent et qui ont le pouvoir de ne pas payer d’impôts. Elles ont même le pouvoir d’usurper des fonctions souveraines, puisque les 100 plus grandes entreprises mondiales ont un PIB équivalent à celui de l’Union européenne.

Ce que vous dites est exact, mais n’est-ce pas une évolution naturelle des choses ? N’est-il pas normal que les dirigeants des grandes entreprises essaient de se faire entendre à travers des cercles de lobbying ? Il est facile d’organiser des conférences, de faire venir des politiques, de faire passer des messages aux journalistes… Imaginons que tous les coiffeurs de France soient mécontents parce que les gens se laissent pousser les cheveux… Le lobbying, c’est très simple : les coiffeurs se rassemblent au sein d’un club pour demander aux politiques une loi interdisant les cheveux longs, ils peuvent organiser des colloques et, à l’arrivée, ils auront bien des parlementaires qui déposeront une proposition de loi prohibant les cheveux longs ! Vous savez bien que les choses peuvent se faire très naturellement…

Votre exemple est très intéressant, mais il y a quand même une grande différence, c’est que les coiffeurs n’ont pas acheté les médias ! Aujourd’hui, la super-classe mondiale a acheté tous les médias en Occident et ces médias diffusent la vue du monde de ces gens. On peut considérer comme normal que certaines entreprises cherchent à développer leur puissance, leur richesse et leurs profits. Mais il n’est pas normal que les intérêts privés dominent complètement le bien commun et les intérêts collectifs. Derrière cela, on assiste à un immense processus de privatisation et l’on est même en train de privatiser des fonctions souveraines. Les États-Unis ont largement privatisé leurs services de renseignements et même une partie de leurs armées. Nous sommes dans un monde où les intérêts économiques et financiers sont censés être la raison du monde. Vous dites que c’est naturel, mais c’est propre à l’Occident parce que, dans le reste du monde, ce n’est pas du tout de cette façon que les choses se passent. Ailleurs, les intérêts sociétaux et politiques dominent les intérêts économiques. Regardez la Chine ou l’Inde… Donc, c’est une vision du monde qui a été imposée aux Occidentaux, c’est une vision anglo-saxonne, c’est-à-dire trouver normal que les intérêts économiques fassent pression sur les politiques pour obtenir ce qu’ils souhaitent. Maintenant, ils en arrivent à censurer les opinions contraires ! Les géants de l’Internet suppriment le principe fondamental de la neutralité du Net et ils mettent en place des systèmes de censure des opinions qu’ils considèrent comme dissidentes. Ce sont des censures privées et il n’y a pas de possibilité de recours. Mark Zuckerberg peut mentir effrontément devant le Parlement en expliquant qu’il est partisan de la libre diffusion de toutes les opinions, alors que l’on sait parfaitement qu’il a censuré les comptes d’un certain nombre de mouvements identitaires, notamment en France. Je n’ai pas d’objection à ce qu’un parti se présente comme étant celui du gouvernement mondial, à ce moment-là les électeurs pourraient choisir de voter ou de ne pas voter pour ce parti, mais ces gens-là ne veulent pas que le système démocratique fonctionne, ils essaient d’obliger la société à avancer dans le sens conforme à leurs intérêts économiques et idéologiques. Ces gens ont un projet qui est le renouveau du vieux cosmopolitisme, à savoir la destruction des Nations pour mettre en place un gouvernement mondial, le leur.

Vous dites que c’est propre à l’Occident, mais prenons l’exemple du film  « Razzia » de Nabil Ayouch, qui a été un grand succès au début de l’année en France : il montre la vie quotidienne de gens de différents niveaux sociaux dans le Maroc d’aujourd’hui. On voit bien que la super-classe de Casablanca se situe totalement dans la philosophie de cette super-classe mondiale. N’est-ce pas finalement quelque chose que l’on retrouve partout dans le monde ?

Dans toute société, il y a effectivement des pauvres et des riches, mais la super-classe mondiale ce n’est pas cela. C’est d’abord une classe au sens sociologique du terme, c’est-à-dire qu’ils ont plus de traits communs entre eux qu’avec leur population d’origine. Les bourgeois marocains sont peut-être bourgeois, mais ils restent Marocains… En revanche, un oligarque italien ressemble énormément à un oligarque français ou à un oligarque anglais ou américain ! Ce sont les mêmes et ils parlent souvent la même langue. Ils ont des traits propres qui les distinguent de plus en plus de leur population d’origine. J’emploie le terme de super parce qu’elle se prétend au-dessus des peuples et des États et elle est mondiale parce qu’elle est transnationale. Il y a toujours eu des élites, mais ces élites considèrent qu’elles sont mondiales et elles ne se reconnaissent plus comme des élites nationales. Certains appellent cela les nomades, car c’est une vision nomade du pouvoir.

Cette vision est parfaitement défendue par Jacques Attali…

Il détaille cette vision des choses en expliquant que les gens sont partout chez eux, mais c’est une vision très particulière, limitée à une minorité de gens, car la plupart des gens ne veulent pas être partout chez eux : ils veulent être chez eux… C’est la première fois dans l’histoire que l’on a une classe sociale complètement transnationale. Ces gens considèrent qu’il faut se défaire de son appartenance nationale et ils sont dangereux parce qu’ils prétendent faire notre bonheur à notre place. Mais ils ne réussissent pas leur projet, parce que le monde est en train de devenir multipolaire. Ils ont quand même réussi à imposer leur domination en Occident, particulièrement en Europe.

Vous dénoncez cette domination de la super-classe mondiale, mais les peuples continuent de s’exprimer à chaque élection puisque l’élection présidentielle ou les élections législatives ne sont pas truquées…

Je serai prudent sur ce point…

Je parle de trucages et non de manipulations, dont des manipulations médiatiques autour de costumes offerts à un candidat pour apprendre après l’élection que c’était un piège qui lui était tendu…

Vous soulevez un exemple très intéressant. Je ne crois pas que les élections se passent dans la transparence aujourd’hui. Ce sont les médias qui font les élections. Lors de la dernière élection présidentielle, il y a eu un matraquage médiatique sans précédent dans l’histoire en faveur de Monsieur Macron. Même les revues les plus techniques faisaient la propagande de Monsieur Macron… Par ailleurs, nous avons eu l’immixtion du pouvoir judiciaire dans l’élection présidentielle pour éliminer un candidat, à savoir François Fillon. Aujourd’hui, les médias ont un pouvoir considérable celui de faire la promotion d’un candidat et d’en diaboliser un autre. Nous avons aussi le pouvoir judiciaire qui s’immisce de plus en plus dans la politique, puisque certains élus sont poursuivis pour des propos qu’ils ont tenus en tant qu’élus. Et Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a même dit qu’il ne pouvait pas y avoir d’alternative démocratique aux traités européens…

Vous évoquez également l’influence des juges. Mais prenons l’exemple de Vincent Bolloré, que tout le monde pourrait associer à la super-classe mondiale et dont vous savez bien qu’il fait actuellement l’objet d’attaques d’ONG avec, derrière, la main de George Soros, qui lui aussi incarne cette super-classe mondiale, tout cela pour faire sortir d’Afrique le groupe Bolloré, au nom des bons sentiments… Alors, qui représente la super- classe mondiale ?

Les deux ! La super-classe mondiale, c’est d’abord différents cercles concentriques et le cœur nucléaire, c’est d’abord la puissance anglo-américaine. Les États-Unis cherchent à imposer leur domination économique sur l’Europe, donc ils cherchent à détruire, puisque l’Europe n’est qu’un marché à conquérir. Vous citez le cas de Vincent Bolloré, mais on pourrait évoquer de nombreux autres cas où les États-Unis ont utilisé la justice et les ONG, qui font partie de la super-classe mondiale, puisqu’elles sont financées par des milliardaires. Il ne faut pas oublier que 70 % des ONG sont anglo-saxonnes et le cas de George Soros est caricatural. Même les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) qui spolient les États jouent la carte des ONG. Mais nous vivons un monde où la prétention des Occidentaux, à savoir des Anglo-saxons, à imposer leur loi au monde entier va se terminer, cela peut se terminer pacifiquement, mais il y a un risque que cela ne se termine pas pacifiquement, parce que la volonté de maintenir son leadership, qui est au cœur de l’idéologie de la super-classe mondiale, peut aboutir sur des conflits et des déflagrations extrêmement dangereuses pour la paix du monde.

 

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