Un chrétien sur douze dans le monde est persécuté et l’intensité de cette persécution se révèle en augmentation : tel est l’amer constat de l’ONG Portes ouvertes qui présente son étude sur les persécutions que subissent les chrétiens. Rappelant qu’il existe deux sortes de persécutions, la persécution marteau (violence physique et matérielle soudaine et brutale) et la persécution étau (oppression discrète quotidienne), l’ONG souligne que les chiffres sont sous-estimés par manque d’information dans les zones de conflits. Ainsi, la Corée du Nord occupe la première place de l’index pour la 17e année consécutive. Michel Varton, directeur de l’ONG Portes Ouvertes, fait le point sur la situation des chrétiens dans le monde.

Kernews : Vous tenez à jour cette sinistre comptabilité de la persécution des chrétiens dans le monde, or force est de constater que le bilan augmente chaque année…

Michel Varton : Notre travail de recherche permet de donner un degré de persécution pour pouvoir mesurer chaque année l’évolution de la situation. C’est la cinquième année de suite que nous observons une augmentation du poids de la persécution sur les communautés chrétiennes. La partie la plus visible, c’est la violence, avec des femmes violées, des personnes persécutées ou enlevées ou des enfants kidnappés, mais il y a aussi la pression quotidienne, qui peut être moins visible, mais qui est vraiment réelle pour les gens.

Il n’est guère surprenant de voir l’Irak, la Libye, l’Afghanistan, Yémen ou le Soudan figurer dans le classement,  mais la Corée du Nord arrive en tête. On sait peu que c’est le pays qui persécute le plus les chrétiens…

Cela fait 17 ans maintenant que la Corée du Nord est en première position sur la liste. C’est un pays totalitaire où tout le monde s’incline devant les statues de Kim-Im-sung, le fondateur communiste. C’est un pays athée où l’on n’a pas le droit de croire en Dieu. Il y a trois églises qui sont purement factices et destinées aux étrangers, comme les touristes, mais en réalité l’Église est interdite dans ce pays. Pourtant, nous sommes en contact avec un réseau souterrain de chrétiens et nous estimons qu’il y a 300 000 pratiquants dans ce pays. Ce sont des gens qui tiennent à leur foi chrétienne, alors que cela peut leur coûter la vie si quelqu’un découvrait cela…

Il y a un autre pays que l’on ne soupçonne pas : c’est l’Inde…

C’est quelque chose qui surprend les gens. Il y a 20 ans, on ne parlait pas de persécutions en Inde, ou très peu, mais il y a un mouvement de retour vers l’hindouisme qui prend de l’ampleur et qui est plus ou moins protégé par le parti politique du Premier ministre d’aujourd’hui et qui n’accepte pas les minorités chrétiennes ou musulmanes. On observe une persécution très dure contre les communautés chrétiennes.

On constate une montée des pays hindouistes, comme l’Inde, mais aussi du Vietnam qui progresse chaque année dans ce classement de persécution des chrétiens…

Ce sont des pays anciennement communistes, qui ont toujours cette idéologie communiste athée et qui voient l’Église chrétienne comme étant quelque chose d’importé, donc qui n’est pas nationaliste et culturellement conforme avec leur pays. Au Vietnam, ce sont des montagnards qui ont adopté le christianisme d’une façon très forte et ils sont particulièrement visés.

Il y a différentes formes de persécutions, de l’ostracisme dans la vie quotidienne à la violence… Le degré n’est évidemment pas le même selon les pays…

Parfois, ce n’est pas très violent : par exemple l’Arabie Saoudite n’est que 12e dans ce classement. Il y a beaucoup d’immigrés qui sont chrétiens et très peu de Saoudiens sont convertis. Les convertis vivent leur foi dans le secret le plus total. Il y a une population assez forte d’immigrés qui sont chrétiens et qui n’ont pas le droit non plus de pratiquer leur foi ouvertement. C’est un pays totalitaire où la chrétienté n’existe pas. Il n’y a pas d’églises en Arabie Saoudite, mais il n’y a pas non plus de violences contre les chrétiens, alors que dans d’autres pays il y a davantage de violences.

La Syrie est paradoxalement bien classée, alors que le régime politique syrien reconnaît et protège les chrétiens. Comment expliquez-vous cela ?

Dans le passé, le régime a protégé les minorités chrétiennes. Pendant la guerre civile, il y a eu des atrocités de la part des forces loyales au régime, mais aussi de la part des opposants qui sont pour la plupart des islamistes. Il y a eu des quartiers chrétiens qui ont été bombardés, sans raisons, par l’armée officielle comme par les rebelles. La Syrie a baissé d’une façon assez importante dans cet index parce que nous avons observé moins de violences à l’égard des chrétiens qu’en 2016.

Comment distinguez-vous le motif de persécution ? Lorsque vous apprenez qu’une famille a été pillée, comment arrivez-vous à savoir si c’est parce qu’elle avait de l’argent ou parce qu’elle était chrétienne ?

L’index est réalisé par des gens sur place et nous travaillons dans les pays mêmes pour aider ceux qui sont persécutés. Nous avons des partenaires locaux qui travaillent tous les jours pour aider ceux qui sont discriminés. Il y a une véritable enquête de terrain et nous croisons les informations avec celles en provenance des médias et d’autres organisations. Cela nous permet de savoir exactement ce qui se passe. Évidemment, le travail se fait dans le plus grand secret dans certains pays, comme en Arabie Saoudite, où ce sont des gens qui travaillent bénévolement et dans la plus grande confidentialité.

L’Égypte tient une place importante, avec de plus en plus d’attentats perpétrés contre les familles coptes…

2017 a été une année difficile pour l’Église en Égypte, puisqu’il y a eu des attentats pratiquement chaque mois, avec des chrétiens tués ou des églises attaquées. C’est un peu comme si l’État islamique, qui est sur la défensive en Irak et en Syrie, prenait un souterrain pour s’en prendre à l’Église copte… Il y a un gouvernement fort en Égypte mais, malgré cela, les chrétiens sont énormément sous pression.

En Égypte, le gouvernement veut protéger les chrétiens, mais il y a une hostilité d’une partie de la population, alors que dans d’autres pays, c’est le gouvernement qui met à l’index les chrétiens et la population ne partage pas cette position… Les cas sont très différents…

Nous essayons de comprendre le degré de persécution et les raisons de la persécution. Ce sont des mécanismes de persécution que nous analysons et, dans chaque pays, il y a des raisons pour lesquelles les chrétiens sont persécutés. Parfois, c’est le pouvoir qui s’appuie sur la religion traditionnelle pour asseoir son autorité et les minorités ne sont pas acceptées, puisqu’elles ne sont pas soumises à l’autorité centrale. Parfois, c’est la religion qui domine et qui n’accepte pas la présence d’autres minorités. Dans d’autres cas, c’est le crime organisé, comme en Colombie ou au Mexique.

Il y a aussi les pays du Maghreb, avec le Maroc, par exemple, où la vie n’est pas facile pour ceux qui se revendiquent chrétiens…

Ce sont des églises indigènes toutes jeunes, elles existent depuis une vingtaine d’années, je parle des Marocains convertis. Aujourd’hui, ce n’est pas énorme, mais cela prend de l’ampleur et les Marocains se réunissent non officiellement. Nous essayons de comprendre ce qui se passe. Dans beaucoup de pays musulmans, l’opposition vient aussi de la famille qui voit comme une trahison le fait de devenir chrétien. La personne rencontre ensuite des difficultés au niveau du travail. Les églises officielles, réservées aux touristes ou aux expatriés, n’accueillent pas les Marocains parce que c’est gênant vis-à-vis du pouvoir… Dans beaucoup de pays, les touristes ne sont pas au courant de ce qui se passe. Je vais prendre un autre exemple avec les Maldives : c’est un pays musulman très strict et ceux qui sont convertis subissent une énorme pression. Les étrangers passent leurs vacances au bord de la plage et ils ne se rendent absolument pas compte de ce qui se passe…

Un chrétien sur douze est persécuté dans le monde : que faire face à cette situation ?

Il faut d’abord informer les gens et les églises, c’est pour cette raison que nous publions cet index de persécution des chrétiens dans le monde. Nous demandons aux chrétiens de prier pour leurs frères et sœurs, nous allons aussi aider les chrétiens sur place, comme nous le faisons au Pakistan, où la population est maltraitée et discriminée, et nous avons des partenaires qui gèrent des écoles sur place. Il y a des choses pratiques que l’on peut faire pour aider les gens qui sont discriminés, en leur donnant de l’espoir. Combien de fois avons-nous entendu de leur part : « Nous pensions que nous étions oubliés… » Pour toutes ces populations, le simple fait de savoir que nous sommes au courant de leur sort change énormément de choses !