Mickaël Mangot : « Plus on passe de temps devant la télévision, moins on est heureux. »

Comprendre les clés de l’économie du bonheur…

L’argent fait-il le bonheur ? Oui, mais pas totalement, c’est ce qu’indiquent les travaux de l’économie du bonheur. Docteur en économie, Mickaël Mangot dirige l’Institut de l’Économie du Bonheur. Il enseigne à l’AgroParisTech ainsi qu’à l’ESSEC à Paris et à Singapour.

Mickaël Mangot était l’invité de Yannick Urrien vendredi 31 mars 2017 sur Kernews.

« Heureux comme Crésus ? Leçons inattendues d’économie du bonheur » de Mickaël Mangot est publié aux Éditions Eyrolles.

 

Kernews : Vous travaillez depuis plusieurs années sur la notion de bonheur et la façon de l’intégrer dans l’indice de développement d’un pays ou dans son produit intérieur brut. Nous connaissons tous ce refrain : « Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil… » Mais cela ne résume pas tout…

Mickaël Mangot : Oui, puisque les pays les plus heureux ne sont pas les pays les plus ensoleillés ! Au dernier classement du bonheur, dans le Word Happiness Report, la Norvège est le pays le plus heureux, devant le Danemark, et l’on ne peut pas dire que ce soient des pays très ensoleillés. Après, ce qui compte, ce n’est pas l’influence du climat, mais l’influence des variables économiques, les choix économiques personnels et l’environnement macroéconomique. Tout cela a une influence. Nous essayons de savoir si le travail fait le bonheur, si l’argent fait le bonheur ou si la consommation fait le bonheur…

Pourtant, il y a des gens qui ont une petite retraite et qui vivent plus heureux en Espagne ou au Portugal que s’ils étaient dans un pays plus froid…

On regarde le déclaratif des gens en matière de bonheur. On demande aux gens comment ils se sentent sur une échelle de 0 à 10. Le fait d’être dans un pays à pouvoir d’achat plus faible, avec sa retraite, peut évidemment faciliter le bonheur. On sait que la perception de sa situation financière est toute relative et qu’elle est surtout relative par rapport aux gens qui nous entourent. Avec le même niveau d’argent, le fait de se retrouver dans un pays où les prix sont plus faibles aura tendance à améliorer notre bonheur.

Comment avez-vous été amené à vous pencher sur cette économie du bonheur ?

Ce qui m’intéresse, c’est la rencontre entre le fait économique et l’humain. Cela fait une quinzaine d’années que je m’intéresse à l’économie comportementale afin d’analyser comment la psychologie des gens influence leurs choix économiques. L’économie du bonheur, c’est l’envers de l’économie comportementale, puisqu’il s’agit de voir comment notre situation économique influence notre bien-être psychologique.

Les économistes ont été pendant très longtemps réticents à s’intéresser à cette question du bien-être des individus. Pour quelles raisons ?

Parce qu’ils considéraient que ce n’était pas mesurable : or, les économistes aiment bien regarder ce qu’ils peuvent mesurer… Ils ont considéré que le bonheur était quelque chose de très subjectif, donc insondable, et ils se sont intéressés uniquement à ce qui était observable, c’est-à-dire le comportement. Ce n’est que dans les années 70, lorsque l’on a développé des mesures du bonheur, que les économistes ont commencé à s’y intéresser et, de manière méthodologique, on s’est aperçu que c’était des mesures assez fiables, corrélées avec de nombreux faits incontestables qui montrent que ce que disent les gens de leur bonheur est vraisemblablement assez juste. Quand on se dit heureux, en se donnant 8 sur 10 sur une échelle du bonheur, c’est vraisemblablement que l’on est heureux.

La France est quand même dans une culture de lutte des classes. Les gens qui habitent dans une cité HLM peuvent se sentir heureux… Mais si l’on construit des pavillons individuels à côté du quartier, celui qui est dans le HLM va s’estimer beaucoup plus malheureux, parce qu’il va ressentir un déclassement. Celui qui habite dans le pavillon individuel va se considérer comme un riche. Et si, plus tard, on construit quelques dizaines de mètres plus loin des maisons plus élégantes, avec des piscines, c’est celui qui est dans son pavillon qui va se sentir déclassé… C’est toujours en escalier…

Tout à fait. La comparaison sociale est partout et, malheureusement, elle est plutôt ascendante que descendante. On est plutôt le pauvre de quelqu’un que le riche de quelqu’un. On est toujours en train de courir, surtout quand on est jeune, vers un statut social plus élevé et ce n’est pas forcément le chemin le plus direct pour le bonheur. On a observé que l’argent et le statut social faisaient le bonheur : donc, plus on s’élevait dans la pyramide sociale, plus l’on était heureux, mais cela implique un certain nombre de limites. L’argent a un impact sur le bonheur quand on en a peu initialement : 1 euro de plus quand vous en gagnez 1000 a beaucoup plus d’impact que quand vous en gagnez 10 000 ! L’argent achète surtout l’une des dimensions du bonheur, qui est la dimension la plus froide, celle que l’on appelle la satisfaction de la vie. Mais cela achète beaucoup moins les émotions positives. Les riches ne rigolent pas du matin au soir ! Sur les moyennes, les émotions positives stagnent assez vite avec le revenu.

Donc, l’argent ne fait pas forcément le bonheur, mais il y contribue…

Cela dépend de ce que l’on entend par bonheur. Si l’on pense à cette évaluation de la vie, on peut dire oui sans aucun doute. Si l’on pense aux émotions, on répond oui jusqu’à un certain seuil.

Si l’argent ne fait pas totalement le bonheur, le travail fait-il le bonheur ? Évidemment, cela dépend des tâches, un pompiste ou un poinçonneur du métro – je prends volontairement deux exemples de métiers qui n’existent plus – ne sont-ils pas a priori moins heureux qu’un reporter qui fait le tour du monde ?

On a repéré des choses assez étonnantes et, pour tous les métiers, on a trouvé des gens qui les faisaient par vocation et qui ont trouvé du sens vis-à-vis de leurs clients ou de leurs collègues. Même un pompiste ou un poinçonneur peut être content d’aller au boulot, parce qu’il a des relations intéressantes avec les usagers ou avec ses collègues… Même pour des métiers que l’on peut considérer de l’extérieur, sans les connaître, comme peu gratifiants, les gens se disent plus heureux que les chômeurs. C’est pareil pour les contrats précaires. Les gens en CDD, même s’ils sont moins satisfaits de leur emploi et de leur vie que les gens en CDI, sont incomparablement plus satisfaits de leur vie que les chômeurs. Le travail n’est pas épanouissant en lui-même, mais c’est toujours mieux que l’absence de travail lorsqu’elle est subie. En revanche, on trouve des groupes sociaux qui ne travaillent pas et qui sont parfaitement heureux, c’est le cas des jeunes retraités et des femmes au foyer. Le travail n’est pas la condition sine qua non au bonheur.

L’argent apporte la possibilité de s’offrir ce que l’on veut, mais vous expliquez que c’est un bonheur très éphémère…

Il y a de très nombreuses expériences et des travaux qui analysent l’impact de la consommation sur le bonheur juste après l’acte d’achat. On s’est aperçu que, même pour les biens durables, l’effet est toujours très éphémère. L’achat d’une nouvelle voiture a un impact perceptible sur le bonheur déclaré des gens à peu près jusqu’à trois mois après l’achat et, pour une nouvelle maison, c’est de l’ordre d’un an maximum. On s’adapte très vite… Il y a un effet d’anticipation, puis un effet de lune de miel avec son achat, puis un effet d’adaptation. Le moment le plus agréable, paradoxalement, ce n’est pas quelques jours après l’achat, mais ce sont les jours avant l’achat, quand on imagine ce que l’on va faire avec sa nouvelle voiture ou sa nouvelle maison… D’abord, on anticipe, ensuite on en profite, enfin on s’adapte et puis on s’habitue…

La télévision joue un rôle considérable dans la perception du bonheur. Quelles sont vos observations ?

La télévision est un loisir différent des autres et c’est le seul loisir pour lequel les chercheurs sont unanimes : il y a un effet très clairement négatif sur le bonheur et, plus on passe de temps devant la télévision, moins on est heureux, parce que la télévision nous transforme et, en plus, elle nous prend du temps. D’abord, elle prend du temps sur des loisirs qui pourraient être plus gratifiants, comme le sport ou le bénévolat, mais la télévision change nos points de références et nos valeurs. Elle change nos points de références, parce qu’elle nous montre en permanence des personnes plus riches et plus belles que nous, et elle fait que nous nous sentons misérables. Plus les gens regardent la télévision, plus ils ont un taux de consommation élevé et moins ils épargnent, parce qu’ils ont envie de concurrencer les gens qu’ils regardent à la télévision en achetant plus de biens de différente nature. Cela change aussi nos valeurs puisque dans la publicité on associe constamment le bonheur avec l’acte de consommation. On a remarqué que la durée moyenne passée devant la télévision était largement corrélée avec le niveau de matérialisme des gens, c’est-à-dire l’importance qu’ils allouaient à l’acquisition d’un bien matériel pour leur vie. C’est donc un loisir qui est tout sauf anodin !

La télévision nous présente des jeunes couples qui habitent au bord d’une piscine à Hollywood et qui sirotent des cocktails tout l’après-midi, donc celui qui travaille 10 heures par jour se sent très vite inférieur, mais elle nous montre aussi des guerres et la misère dans le monde… Peut-on penser que tout cela s’équilibre?

Non, les études montrent que l’effet est négatif ! Vous forcez le trait en disant que la télévision montre des millionnaires à Hollywood, car les trouvailles des scénaristes et des publicitaires sont un peu plus perfides : on nous montre des personnes qui ont une situation socioprofessionnelle qui est finalement assez proche de la vôtre, sauf quelles ont un niveau de vie bien supérieur. Je me souviens d’une étude sur la série américaine « Friends », des jeunes adultes qui vivaient en collocation dans un appartement à Manhattan, à côté de Central Park, et cet appartement avait été estimé à 15 000 dollars par mois ! Or, sur les quatre colocataires, deux étaient chômeurs ! Ils étaient dans une situation complètement impossible dans la réalité… On nous présente des gens normaux, mais qui, finalement, ont un train de vie qui n’est pas tout à fait normal.

L’enseignement principal, c’est que faire le bonheur autour de soi reste finalement ce qui rend le plus heureux…

En fait, l’homme est un animal social, et cette dimension sociale s’exprime à tous les étages. On le voit dans la satisfaction au travail et cela dépend largement de la qualité de la relation avec ses collègues et son supérieur. Dans les actes de consommation, ce sont les consommations à plusieurs qui ont toujours plus d’impact que les consommations individuelles… Dans les loisirs, faire un sport à plusieurs, c’est mieux que de faire un sport tout seul. Il  y a aussi le bénévolat. Le bénévolat est un levier très important pour le bonheur et les bénévoles ont un niveau de bonheur très supérieur par rapport aux personnes qui ont les mêmes caractéristiques sociales et démographiques, mais qui ne font pas de bénévolat. Il y a une étude sur les Allemands de l’Est : le bonheur des Allemands de l’Est a diminué au moment de la réunification, alors qu’ils s’étaient enrichis, puisqu’il y a eu une parité monétaire à ce moment-là entre la RFA et la RDA. Pour autant, ils n’ont pas été plus heureux… Les chercheurs se sont aperçus que les personnes qui ont vu leur niveau de bonheur largement diminuer après la réunification étaient celles qui n’ont plus pu faire de bénévolat, parce que le bénévolat en Allemagne de l’Est était organisé par l’État communiste. Or, avec la réunification, toutes les structures étatiques avaient disparu et, avec elles, la possibilité de faire du bénévolat… Le bénévolat était le levier le plus important pour le bonheur de ces personnes.

Ainsi, la population d’Allemagne de l’Est aurait pu vivre un bonheur plus intense si elle ne s’était pas retrouvée du jour au lendemain au niveau de vie de l’Allemagne de l’Ouest, dans des institutions démocratiques et, aujourd’hui, cette population est la plus insatisfaite…

J’enseigne à Singapour et j’ai des étudiants qui viennent d’un peu partout. J’ai eu quelques étudiants de l’ancien bloc de l’Est, notamment des Bulgares et des Russes, et ils m’ont expliqué que leurs grands-parents étaient beaucoup moins satisfaits de leur vie maintenant qu’avant, parce que les relations humaines n’étaient plus du tout du même ordre. Malgré la pauvreté du bloc communiste, ils préféraient cette entente sociale, alors que nous avons des modes de vie très individualistes dans nos pays occidentaux.

Vous évoquez les dons aux associations avec un niveau incomparable à celui des pays anglo-saxons. Est-ce parce que la fiscalité est tellement forte chez nous, que l’on délègue tout à l’État ?

Sauf que le don n’est pas un impôt de plus. Ce n’est pas du tout un impôt, parce qu’il y a une différence essentielle entre le don et l’impôt, c’est la notion d’autonomie : je choisis combien je donne et à qui je donne. Effectivement, cela a un coût très fort en termes de bonheur, car on a observé que le don est un levier très important en termes de bonheur. Il y a même une étude au niveau international qui a repéré que les gens qui avaient donné au cours du mois précédent avaient un bénéfice en termes de bonheur qui était similaire à un doublement de leur salaire. Le don est essentiel, parce qu’il permet de ressentir notre autonomie dans nos décisions, de ressentir une maîtrise de son environnement et parce qu’il donne du sens à notre vie : je travaille pour gagner de l’argent et défendre des causes qui sont importantes pour moi. Cela permet aussi de se relier à d’autres personnes. À cause de la fiscalité, être obligé de se dire que l’on n’a pas à donner, c’est s’aliéner un levier très important pour son bonheur personnel.

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