samedi , 21 janvier 2017

Nicolas Bouzou : « Nous devons redonner un sens à l’innovation si l’on veut que les gens adhèrent au changement. »

L’innovation bouleverse le monde et notre société : l’économiste explique pourquoi il faut croire en l’avenir

C’est un entretien exceptionnel que nous vous proposons avec Nicolas Bouzou, qui est devenu l’un des économistes les plus réputés en France, sur les thèmes de l’innovation qui bouleverse le monde et de la résistance au changement. Nicolas Bouzou aborde ces questions dans son dernier livre « L’innovation sauvera le monde ». En effet, « un Nouveau monde naît, en remplacement d’un ancien qui s’effondre, source d’angoisse qui fait le lit des extrémismes politiques de toutes obédiences et plus généralement de ceux qui serinent que « c’était mieux avant ». L’antidote à ces fondamentalismes est d’entrer dans ce Nouveau monde en sauvant ce qu’il y avait de meilleur dans l’ancien pour éviter l’effondrement de notre civilisation occidentale ». Concrètement, « c’est enseigner aux enfants le code informatique, mais aussi le grec et le latin. » Nicolas Bouzou revient sur tous ces sujets.

« L’innovation sauvera le monde » de Nicolas Bouzou est publié chez Plon.

Extraits de l’entretien

Kernews : Dans votre dernier livre, il y a des chapitres qui s’adressent à des personnes un peu plus cultivées sur le plan économique ou scientifique, mais aussi d’autres parties qui sont des rappels et qui apprendront beaucoup de choses à ceux qui n’ont pas une grande culture économique… Ainsi, vous visez deux publics avec ce message fort : n’ayez pas peur de l’innovation !

Nicolas Bouzou : Le sentiment dominant dans les opinions publiques, pas seulement en France, mais dans tous les pays développés, c’est la peur. C’est quelque chose d’assez original au regard de l’histoire. Si vous prenez la grande vague d’innovation qui a précédé celle que nous connaissons, ce que l’on appelle la révolution industrielle, le sentiment dominant était une foi aveugle et naïve dans l’innovation. On avait l’idée que le progrès technologique allait résoudre tous les problèmes qui se présentaient au monde, la pauvreté, mais aussi les problèmes moraux. Tout ceci s’est fracassé avec la Première guerre mondiale et, aujourd’hui, le balancier penche de façon excessive dans l’autre sens,… C’est vraiment la peur qui domine. C’est pour cette raison que j’ai ressenti le besoin d’expliquer la nature de cette vague d’innovations et, surtout, d’expliquer qu’elle allait permettre de répondre à des problèmes très importants, comme des problèmes de santé, de développement durable ou de mobilité, qui ne trouvent pas véritablement de solutions auprès du pouvoir politique.

Pourquoi cette peur ? On pourrait penser qu’elle est liée à la mondialisation, or la mondialisation a toujours existé : vous rappelez qu’elle a commencé pendant la Grèce antique, lorsque le producteur d’huile d’olive exportait son amphore fermée vers Rome… Pour la première fois, un producteur vendait un produit à un inconnu…

Le siècle de Périclès a été une rupture absolument incroyable, c’est aussi le siècle d’Hippocrate et le siècle de la philosophie. C’est ce moment que naît l’échange impersonnel. Si vous aviez besoin d’un panier en tant que producteur d’huile d’olive, avant cette révolution, vous alliez échanger votre bouteille d’huile d’olive contre un panier qui était fabriqué par quelqu’un qui vivait dans le même village. Après l’essor du port du Pirée, vous pouviez exporter votre bouteille beaucoup plus loin, peut-être de l’autre côté de la Méditerranée, vous pouviez vous faire payer en or, peut-être à crédit et, comme vous livriez loin, vous commenciez à souscrire un contrat d’assurance… C’est le début de la monnaie, de la banque et de l’assurance. Tout ceci s’est produit en moins d’un siècle, c’est une rupture absolument extraordinaire. J’ai essayé de raconter les ruptures passées qui peuvent être comparables aux nôtres, parce qu’il est quand même rassurant de constater que le monde a vu d’autres bouleversements intenses, comme ceux que nous connaissons aujourd’hui, et l’espèce humaine a toujours réussi à s’adapter et à faire quelque chose de bien de ces changements. Cela a mis du temps. Le siècle de Périclès a amené aux guerres du Péloponnèse, tout ceci a créé des désordres, mais il y a toujours eu un progrès.

Si ce n’est pas la mondialisation, c’est la peur de l’autre et de l’inconnu. Lorsque l’on se plonge dans les histoires d’Avicenne ou de Marco Polo, on observe qu’il y a toujours eu des voyageurs et, même au Moyen Âge, on pouvait voir des Africains, des Arabes, passer dans des villages européens reculés où, contrairement aux idées reçues, l’acceptation se faisait souvent très bien…

Alors, mon explication, c’est le XXe siècle : l’Europe a payé pour savoir que l’innovation, cela pouvait être bien, mais cela pouvait être aussi mal… L’innovation ou la technologie, c’est neutre en soi mais, si vous n’avez pas une philosophie qui l’oriente du bon côté, cela peut faire mal. Au XIXe siècle, vous avez beaucoup de croissance économique, une baisse de la pauvreté, une augmentation de l’espérance de vie… Stefan Zweig raconte que les hommes et les femmes sont épanouis dans les rues de Vienne, les gens sont beaux, on voit cette amélioration. Tout le monde se dit que l’on est entré dans une ère d’opulence et de paix qui durera. Mais la Première Guerre mondiale arrive… Cette guerre montre que l’on peut faire des choses extraordinaires avec la chimie, mais que l’on peut aussi produire du gaz moutarde… La Deuxième Guerre mondiale va montrer qu’avec la radioactivité vous pouvez faire de l’électricité, vous pouvez soigner des cancers, mais vous pouvez aussi faire des bombes nucléaires… On a commémoré la fin de la Deuxième Guerre mondiale, j’ai regardé un certain nombre de reportages, et il y a une expression qui m’a beaucoup frappé quand on parlait des camps de concentration : c’est le terme d’usines de la mort ! On parle de la pire des choses qui soient arrivées à l’humanité et, dans ce terme d’usines de la mort, il y a l’industrie, le capitalisme, l’organisation, le rationalisme, et tout cela est accolé aux pires crimes que l’Europe ait connus tout au long de son histoire. L’innovation peut donc être destructrice pour l’humanité. Aujourd’hui, le sentiment qui domine dans l’opinion publique est que l’innovation est automatiquement destructrice. Or, c’est faux, l’innovation est neutre : elle peut faire du mal comme elle peut faire du bien. Je travaille beaucoup sur l’économie de la santé et le cancer est l’une des maladies qui tuent le plus dans le monde. Mais, grâce aux innovations, nous faisons des progrès absolument extraordinaires dans la lutte contre le cancer. Laurent Alexandre explique qu’à l’horizon de 15 ans, nous aurons rendu cette pathologie chronique. De la même manière, la solution au réchauffement climatique, ce n’est pas la décroissance, qui est une impasse anthropologique, c’est l’innovation ! Nous devons avoir une éthique qui oriente cette innovation vers le progrès. Je voudrais que l’Europe accapare cette idée très importante de progrès.

Parmi les innovations, il y a eu les antibiotiques, mais on nous explique maintenant que le corps humain n’est plus protégé à cause d’eux et qu’ils seront inefficaces dans quelques années…

Mais, en même temps, on en a trop abusé, c’est un bon exemple. Regardez, sur la question des vaccins, je suis très agacé d’entendre des médecins critiquer les adjuvants qui sont incorporés dans certains vaccins… Le résultat de tout cela, c’est que la couverture vaccinale diminue en France et, l’année dernière, la mortalité a augmenté parce que nous avons observé une chute très importante des vaccins contre la grippe. Beaucoup de gens ont eu peur de se faire vacciner contre la grippe et ils en sont morts ! Cette obsession anti-scientifique est aussi anticapitaliste, il y a cette idée que les entreprises de l’agroalimentaire ou de la santé s’en mettent plein les poches pour nous empoisonner… Il faut relativiser tout cela : les médicaments soignent beaucoup plus qu’ils ne font de mal et les vaccins protègent beaucoup plus qu’ils ne font de mal ! N’oubliez pas aussi qu’il n’y a quasiment plus de crises alimentaires aujourd’hui…

Vous racontez que c’est en réfléchissant à ces innovations, à la terrasse d’un café de Vienne, que vous avez également pensé à cette architecture, à Mozart et à tous ces grands écrivains… C’est ce qui vous a amené à défendre l’idée que le monde serait sauvé par l’alliance entre la technologie et la spiritualité qui englobe l’amour, l’art et les valeurs…

Je vais être honnête, c’est mon ami Luc Ferry qui m’a mis sur cette voie… La grande singularité de cette vague d’innovations, c’est que pour les gens elle n’a pas de sens… Quand vous prenez la Renaissance, l’opinion publique pensait que ces innovations allaient toujours servir à améliorer le sort de l’humanité. On voulait faire plus beau, on voulait que les gens vivent mieux et soient plus libres, il y avait toujours une direction. Mais, aujourd’hui, cette direction n’existe plus. Un philosophe un peu sulfureux, Heidegger, a bien expliqué le monde de la technique : l’innovation est devenue complètement procédurale, elle n’est plus un but, mais simplement un moyen de survivre pour les entreprises. Tout ceci donne le sentiment qu’il n’y a plus de sens à notre vie en collectivité. Au contraire, nous devons redonner un sens à l’innovation si l’on veut que les gens adhèrent au changement. Si l’on veut débloquer les verrous qui empêchent un pays comme le nôtre d’avancer, il faut véritablement donner un sens à ce qui est en train de se passer. C’est la philosophie qui donne un sens. Il faut essayer de réfléchir aux grandes branches de la philosophie, à la spiritualité, en se demandant pourquoi nous innovons, et revenir à ce qui nous est proche, notre famille et nos enfants, en se disant que l’innovation va servir les générations futures. Il y a aussi la question des valeurs. La spiritualité nous guide vers ce que l’on doit faire et les valeurs nous rappellent comment on doit le faire. J’appelle à une réhabilitation des valeurs cardinales, des valeurs qui nous viennent de l’Antiquité, c’est-à-dire la prudence – ce qui n’a rien à voir avec la précaution – la tempérance, le courage et la justice. La justice, ce n’est pas l’égalité, contrairement à ce que l’on pense en France. Il y a souvent cette confusion car la justice, ce n’est pas l’égalité : c’est donner aux gens les moyens de faire leur vie.

C’est pour cette raison qu’il est difficile de faire admettre que plus on lutte contre les inégalités, plus on crée de nouvelles inégalités…

En France, on est devenu spécialiste dans ce domaine…

Si l’égalitarisme consiste à dire que tout le monde doit être beau, on peut aller très loin et on aborde la frontière de l’eugénisme…

Ce que je dis sur l’égalité est une réflexion de fond du fondateur des théories modernes de la justice. La justice, c’est l’ascenseur social, c’est le sujet que l’on devrait traiter en France. Mais l’ascenseur social nous ramène à des questions pratiques de flexibilité, de formation et d’entrepreneuriat. La flexibilité tant décriée dans notre pays est bonne du point de vue économique, mais elle est aussi bonne du point de vue moral. La flexibilité sur le marché du travail, c’est quelque chose qui est bon du point de vue moral. Donner une grande fluidité au marché du travail, ce n’est pas seulement une exigence économique, c’est aussi une exigence de justice.

Vous livrez une idée importante en soulignant que les individus qui savent profiter de cette période s’enrichissent considérablement, alors que ceux qui refusent de s’adapter risquent le déclassement. On est tous d’accord sur le fond, mais il y a aussi un changement qui ne s’est jamais produit dans l’histoire de l’humanité. Si, au siècle dernier, on expliquait aux conducteurs de calèches qu’ils allaient disparaître et que savoir s’adapter c’était devenir taxi en achetant un véhicule à moteur, chacun avait encore la possibilité de s’adapter… Aujourd’hui, c’est totalement différent. Prenons l’exemple des fleuristes : celui qui sait s’adapter va ouvrir une grande boutique de fleurs en ligne et celui qui ne veut pas s’adapter c’est celui au coin de la rue… Or, celui qui ouvre la grande boutique en ligne ne veut pas détruire un autre fleuriste qui ne sait pas s’adapter, mais 1000 fleuristes ! Donc, chaque fleuriste n’aura pas la chance de s’adapter à cette transition technologique, alors que chaque conducteur de calèche pouvait devenir conducteur d’un véhicule à moteur…

Vous mettez en lumière le problème principal qui va se poser à nous au cours des 10 prochaines années. C’est ce que les économistes appellent la destruction créatrice. Mais vous avez des gisements extraordinaires de nouvelles activités qui peuvent être créées. Je comprends votre exemple sur le plan intellectuel, mais je ne suis pas totalement convaincu. On peut imaginer une complémentarité entre une chaîne de fleuristes sur Internet et le fleuriste de quartier…

Et la chaîne va lui prendre 30 % de son chiffre d’affaires !

Pas forcément : quand les supermarchés ont commencé à vendre du pain, tout le monde a dit que ce serait la fin des boulangers. Or, on a vu que cette profession a formidablement su se réinventer. Je suis confiant dans l’esprit d’entreprise et dans l’esprit d’adaptation à partir du moment où on l’encourage. Cela dit, là où vous avez raison, c’est qu’il y a des emplois qui vont disparaître au cours de ces prochaines années. La voiture sans chauffeur va se développer relativement rapidement : cela veut dire qu’il y aura moins de chauffeurs de taxi, moins de VTC, et aussi moins de moniteurs d’auto-école…

Si vous avez une voiture sans chauffeur, vous pourrez sans doute venir plus souvent en week-end à La Baule et vous pourrez passer vos appels téléphoniques ou travailler pendant le trajet…

Et il y aura plus d’hôteliers et de restaurateurs ici… On va créer de nouvelles activités. Et avec une voiture sans chauffeur, je pourrai peut-être boire un ou deux verres de vin au restaurant !

On a longtemps été habitué à une progression en escalier alors que selon la loi de Moore, plus on grimpe, plus on le fait de plus en plus rapidement. Or, vous estimez que la loi de Moore va être dépassée et que l’on va atteindre l’inimaginable…

Les entrepreneurs de la Silicon Valley ont deux objectifs : nous faire vivre beaucoup plus longtemps et faire de nous une espèce interplanétaire. Je ne suis pas dans la science-fiction, je suis en train de vous parler des gens qui dirigent les entreprises les plus puissantes du monde. D’un côté, vous avez ce que l’on appelle le transhumanisme, c’est-à-dire vivre beaucoup plus longtemps, parce que nous allons lutter beaucoup plus efficacement contre les maladies. Le fondateur de Facebook vient d’investir 3 milliards de dollars pour éradiquer la plupart des maladies à l’horizon 2100. Microsoft nous a dit il y a quelques semaines que sa priorité stratégique était la lutte contre le cancer. On observe une accélération de la lutte contre les maladies. Mais, même si l’on soignait toutes les maladies, nous mourrions quand même à 120 ou 122 ans parce que, malheureusement, nous vieillissons… C’est le grand projet des entrepreneurs de la Silicon Valley, nous faire vivre encore plus longtemps. Mais si l’on vit jusqu’à 150 ou 300 ans, ce qui est le projet transhumaniste, on ne va pas rester sur Terre, parce que c’est trop petit et on ne sait jamais ce qui peut se passer… Donc, dans le même temps, un écosystème est en train de se créer pour un renouveau de la conquête spatiale. On parle d’un plan de colonisation de Mars et je peux vous dire qu’il y a énormément d’entreprises qui investissent dans le secteur spatial aux États-Unis. Vous avez des entreprises qui commencent à réfléchir à des hébergements et à des constructions sur la Lune. Cela va bouleverser notre monde ces 15 ou 20 prochaines années. Le projet transhumaniste est viable et les progrès de la mobilité vont être exponentiels grâce aux progrès incroyables que nous sommes en train de réaliser dans l’intelligence artificielle. L’intelligence artificielle est en train de prendre le relais de la loi de Moore, avec des effets de convergence technologique qui sont absolument fascinants. Entre l’intelligence artificielle, la robotique et les progrès que l’on fait dans la biologie moléculaire, par exemple pour créer des cellules de peau, vous aurez dans quelques années un humanoïde, c’est-à-dire un robot qui ressemblera à un humain, qui ne tombera pas malade et qui ne fera jamais grève…

Mais on ne pourra pas rigoler et boire un coup avec lui !

C’est vrai, il existera une différence. Mais certaines vedettes de la Silicon Valley, comme le directeur scientifique de Google, pensent que nous allons vers un changement de civilisation avec la fin de l’humanité telle que nous la connaissons aujourd’hui. L’hybridation fait que nous allons délaisser l’espèce humaine, c’est un mouvement irréversible…

Quand vous discutez avec des étrangers, même parfaitement francophones, vous sentez bien qu’il y a des moments dans la conversation où ils ne comprennent plus, idem lorsque l’on se trouve au milieu d’un cercle d’amis anglophones qui plaisantent entre eux… Si je blague avec vous en disant « Le bouton vert sur le bouton vert et le bouton rouge sur le bouton rouge », on se met à rire, on a une même référence cinématographique, on associe la phrase à ce soldat un peu benêt… Mais un robot ne pourra jamais comprendre cela car, même s’il arrive à faire le lien avec un dialogue du film « La Septième Compagnie », il y a toute une alchimie totalement humaine qui déclenche notre rire…

C’est une bonne remarque et je suis d’accord avec vous. C’est pour cette raison que je ne suis pas d’accord avec les matérialistes radicaux de la Silicon Valley. Ce que l’on dit a des conséquences économiques très importantes et je pense qu’il y aura toujours une différence entre l’humain et la machine, peu importe le degré de perfectionnement de la machine. En entendant cela, les ingénieurs de la Silicon Valley nous considéreraient comme des créationnistes américains ! Néanmoins, je pense que nous avons raison. Il y a une part de mystère dans l’homme et cela veut bien dire que l’homme et la machine sont des facteurs de production complémentaires et non pas substituables. Je ne crois pas du tout à la fin du travail, prophétisée par certains auteurs, puisqu’il y a une différence entre l’homme et la machine. Plus nous investirons dans la technologie, plus nous aurons besoin d’hommes… Les grands hôpitaux américains qui achètent des grands robots chirurgicaux recrutent aussi beaucoup d’infirmiers et d’infirmières. Vous pouvez vous faire opérer par un robot, qui sera sans doute plus performant qu’un chirurgien mais, pour vous mettre une aiguille dans le bras, vous préférerez toujours que ce soit un humain…

Vous avez fait référence aux créationnistes, mais il y a une phrase qui n’est absolument pas créationniste dans votre livre : « La vie ne se mesure pas seulement par sa quantité, mais par sa qualité et son intensité ». Certains seront d’accord avec vous en estimant que la vie doit être vécue dans son intensité. Mais la vie ne doit-elle être qu’intense ? Un rabbin qui étudie des textes sacrés et qui n’a jamais quitté sa vieille ruelle de Jérusalem ne va pas vous répondre cela… Ni un prêtre qui a passé des décennies dans son village… Pourtant, leurs vies auront été sans doute magnifiques sur le plan spirituel et intellectuel…

Cette idée vient de Nietzsche, le philosophe qui m’a sans doute le plus influencé. Le projet transhumaniste consiste à nous faire vivre très longtemps. Mais si l’on vit 300 ans, on ne peut pas échapper à cette question : « Que vais-je faire de ces 300 ans ? » Je suis quelqu’un d’assez angoissé et c’est une question que je me pose souvent. Ce que j’aime dans la vie, c’est son caractère intense. Je me dis qu’il m’arrivera peut-être un jour un malheur et que je mourrai relativement tôt, mais que j’aurai eu une vie extrêmement riche et très intense. La question qui est derrière tout cela, c’est celle de la liberté. C’est ce que disent tous les transhumanistes : « On va vous permettre de vivre jusqu’à 300 ans, ce sera à vous de choisir et, si vous voulez vous tuer, tuez-vous, c’est votre ultime liberté… » Il n’y a rien de plus triste, quand on va à un enterrement, que de se dire que cette personne a loupé sa vie. C’est cela la vraie tristesse !

Vous évoquez ce mouvement anti innovation dans le monde, avec la montée des extrémismes, la finalité de frapper les sociétés ouvertes en leur infligeant des blessures longues à cicatriser. Ainsi, il y a toujours une volonté de revenir vers le Moyen Âge…

Toujours ! Mon combat personnel est orienté contre cette idéologie qui consiste à dire que c’était mieux avant : il y avait moins d’insécurité, moins de terrorisme, moins d’illettrisme, moins de chômage…

Si vous dites cela dans les rues de Dakar ou de Conakry, ils ne vont pas vous répondre que c’était mieux avant…

Bien sûr, mais en France, oui ! J’ai beaucoup d’amitié pour Alain Finkielkraut ou Michel Onfray mais, sur ce point, ils se plantent complètement. Ce n’était pas mieux avant ! Il n’y a jamais eu autant de pays démocratiques qu’aujourd’hui, il n’y a jamais eu aussi peu de guerres qu’aujourd’hui, il n’y a jamais eu aussi peu de personnes pauvres qu’aujourd’hui… Toutes les grandes périodes de destruction créatrice sont aussi des périodes de montée du terrorisme. La période actuelle n’est donc pas véritablement nouvelle. Florence, la ville la plus riche de la Renaissance – c’est l’équivalent de la Silicon Valley – appelle à sa tête Savonarole ! Comment la ville la plus riche de la Renaissance a-t-elle pu générer en son sein une telle révolution conservatrice ? Le XIXe siècle est aussi une période de grande montée des violences et du terrorisme. Dès que vous êtes dans une période de progrès, une révolution conservatrice s’enclenche pour annihiler les effets de cette vague de changement. Nous qui sommes des libéraux et des démocrates, nous devons dire que nous aimons la liberté et l’art de vivre. Nous devons défendre la société ouverte et nous devons lutter contre cette idée absurde du « c’était mieux avant ». En plus, cela n’apporte pas grand-chose. Alors, autant bâtir une société qui soit encore meilleure demain…

Est-ce la première fois dans l’histoire du monde que ce mouvement du «c’était mieux avant » prend une telle ampleur ?

Oui. Ce qu’offre Daech, c’est un discours extrêmement cohérent pour ceux qui détestent notre société : « Vous êtes rejetés par cette société qui change, vous avez raison parce que cette société est détestable, alors nous allons la détruire. » Les jeunes qui ont commis des actes terroristes sont généralement des gens qui se sont radicalisés très récemment et ils avaient un mode de vie qui n’était pas toujours cohérent avec les enseignements du Coran. C’est avant tout un problème de violence, plus que d’islamisme. L’islamisme offre un discours, mais si ce n’était pas l’islamisme, cela pourrait être autre chose, comme le terrorisme anarchiste, d’extrême gauche ou indépendantiste. Évidemment, je ne dis pas que l’islamisme est quelque chose de bien, je dis simplement que la violence peut facilement basculer d’un discours à l’autre.

Sur la montée du populisme, vous évoquez aussi l’inadaptation à la modernité en prenant l’exemple du moniteur d’auto-école qui veut voter Le Pen parce que bientôt la Google Car va remplacer les moniteurs d’auto-école… N’est-ce pas un peu trop facile ? Le vrai problème n’est-il pas celui du déclassement de la classe moyenne dominante ?

Je suis entièrement d’accord avec vous, mais c’est quand même le même phénomène… Vous avez un phénomène de mutation technologique et économique qui génère cette baisse de la part des classes moyennes. C’est spectaculaire aux États-Unis. Ce qui génère ce phénomène, c’est l’articulation entre la mondialisation et l’innovation. Par rapport à cela, vous avez un discours de protection, celui de Marine Le Pen ou de Donald Trump : « On va fermer les frontières et mettre en place un protectionnisme intelligent… » Les progressistes libéraux doivent apporter des solutions à ces gens-là. La politique publique doit apporter des solutions au moniteur d’auto-école, sous forme de formations et même d’aides financières… Il n’est pas question de laisser tomber ceux qui ont travaillé toute leur vie et qui sont écrasés par la fiscalité. Je suis contre le revenu universel, mais je suis favorable à ce qe l’on aide des gens qui veulent remonter une entreprise. Donc, il ne s’agit pas de leur répondre : « Adaptez-vous ou crevez ! » Sinon, ces gens vont vers Donald Trump ou Marine Le Pen…

Il y a eu tout un courant visant à rejeter nos valeurs. Vous estimez que l’on ne doit rien exclure, mais englober notre passé dans l’avenir, donc apprendre le latin, tout en apprenant le code informatique…

Il faut s’appuyer sur nos valeurs pour entrer dans l’avenir. On entre dans un monde qui va évoluer de plus en plus vite et qui va demander une capacité d’adaptation inédite. Intellectuellement, quand on évolue dans un environnement qui change, on a besoin d’avoir un savoir de base culturel en termes de capacité à comprendre, de capacité à synthétiser et de capacité à s’exprimer. Il faut être capable de comprendre le monde, de s’exprimer et de se situer dans le temps et dans l’espace. Il faut mettre l’accent sur le français, au moins deux langues étrangères, l’histoire dans sa chronologie, la géographie et la culture classique. On peut laisser nos enfants jouer avec des tablettes et à Pokémon, mais c’est les tablettes et Vivaldi et Pokémon et Bach… Les deux aspects sont complémentaires et c’est très exactement l’inverse de ce qui a été fait par la ministre de l’Éducation nationale.

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