L'invité de Yannick Urrien

Nicolas Bouzou : « Les nouvelles technologies vont nous obliger à remettre l’accent sur les savoirs fondamentaux. »

C’est un sujet qui préoccupe tout le monde : le travail est-il amené à disparaître avec le développement des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle ? Dans ce contexte, l’accroissement du chômage est-il inéluctable ? Nicolas Bouzou rappelle dans son dernier livre que les craintes sur la fin du travail resurgissent à chaque période de mutation de l’économie. Or, il estime que ces inquiétudes sont infondées, car « aucun chômage dans le monde n’est aujourd’hui lié à l’utilisation des nouvelles technologies qui, bien au contraire, constituent un fantastique vecteur de progrès et d’emplois. À condition de faire du travail humain une question intellectuelle et politique prioritaire, et de trouver enfin le courage de réformer en profondeur notre marché du travail et notre système de formation, seuls coupables du chômage de masse que connaît la France ».

Essayiste spécialisé dans l’économie, Nicolas Bouzou a fondé Asterès, une société d’analyse économique et de conseil. Il a publié une dizaine d’ouvrages, dont « Le grand refoulement » et « L’innovation sauvera le monde » (Plon). Il répond aux questions de Yannick Urrien.

Kernews : Certains estiment que le travail est voué à disparaître, mais vous démontrez l’inverse dans votre dernier livre. On a le sentiment que notre société est en train de connaître une disruption, ce qui ne signifie pas pour autant destruction…

Nicolas Bouzou : C’est une immense mutation, qui prend son origine dans les technologies, le numérique, l’intelligence artificielle, et elle a des impacts très importants sur le travail. On observe d’ailleurs que dans toutes ces grandes périodes de disruption, les économistes parlent plutôt de destruction créatrice, pour bien signifier qu’il s’agit à la fois d’une période de destruction et de création, avec un Nouveau Monde qui remplace un Ancien Monde. L’opinion publique voit les choses d’une façon un peu biaisée, car elle perçoit toujours un peu plus la destruction que la création et cette peur de la fin du travail est aussi ancienne que le travail, depuis que le travail a une conception positive, c’est-à-dire depuis le début de l’ère chrétienne. Les grands empereurs romains avaient d’ailleurs très peur de la fin du travail…

Les philosophes de l’Antiquité se demandaient même si la force des animaux pouvait se substituer à celle des esclaves…

J’ai trouvé cela dans « La Politique » d’Aristote. Ce n’est sans doute pas le passage le plus connu chez Aristote, mais il était très attaché à un ordonnancement de la société avec les aristocrates, les philosophes et les guerriers en haut de l’échelle sociale, les artisans au milieu et les esclaves en bas. L’une des grandes craintes d’Aristote était que les animaux se substituent aux esclaves et déstructurent tout l’ordre social. Ce sujet du travail a toujours existé, surtout dans les grandes périodes de mutations technologiques comme aujourd’hui.

Vous rappelez qu’il y a eu des boucs émissaires comme les immigrés ou les nouvelles technologies… Mais ces propos se sont quand même calmés sur les immigrés…

Oui, cela s’est calmé parce qu’en France il n’y a plus de grandes vagues d’immigration légale. Nous avons 250 000 nouveaux immigrés qui arrivent en France chaque année et à peu près 200 000 qui repartent, donc le solde n’est pas très important, mais les nouvelles technologies on les voit. On parle de plus en plus de l’intelligence artificielle et je pense que c’est la raison pour laquelle on s’inquiète davantage de ce sujet. Mais c’est un bouc émissaire. Dans les pays où il y a beaucoup de chômage, ce qui est le cas de la France, le chômage n’est pas lié aux nouvelles technologies, mais au mauvais fonctionnement du marché du travail, au droit du travail et à nos grandes déficiences dans le domaine de la formation. À l’inverse, les pays les plus utilisateurs de technologies, comme le Japon, la Corée du Sud, le Royaume-Uni ou la Suisse, sont des pays dans lesquels il y a en réalité très peu de chômage. Donc, on voit bien que le chômage vient d’ailleurs, non pas de l’intelligence artificielle, mais tout simplement d’un mauvais fonctionnement du marché du travail. On commence quand même à avancer sur ce sujet et c’est la raison pour laquelle j’ai soutenu les ordonnances sur le travail qui, à mon avis, vont dans le bon sens.

On parle toujours de l’intelligence artificielle au singulier, mais en réalité il y a plusieurs formes d’intelligence artificielle. Or, nous en sommes actuellement à l’intelligence artificielle faible qui est complémentaire du travail humain…

C’est une technologie qui suit le numérique. Je vais prendre un exemple concret : la voiture sans chauffeur qui analyse l’environnement, le Code de la route, la circulation, les piétons… Elle va prendre la décision d’avancer ou non. C’est une sorte d’immense calculateur qui prend des décisions, mais c’est une intelligence artificielle faible, dans la mesure où elle n’est pas capable de faire tout ce que fait un être humain : c’est-à-dire prendre une décision dans un environnement complètement incertain, avoir conscience de soi-même et de l’intelligence des autres, ou faire preuve d’empathie ou de créativité. Autre exemple : imaginez une hôtesse de l’air qui fait un certain nombre de tâches dans un avion, comme présenter des consignes de sécurité, servir à manger ou évacuer l’avion le cas échéant. Tout ceci peut être effectué par un robot et une intelligence artificielle. En revanche, aider quelqu’un qui fait une allergie alimentaire, aider quelqu’un qui s’est enfermé par erreur dans les toilettes, traiter le cas d’un passager qui pourrait avoir un geste déplacé envers une dame, ce sont des choses qui arrivent et, là, il faut un être humain. Il y a une forme de complémentarité, mais cela a des conséquences énormes quand on réfléchit à l’éducation et à la formation, parce que cela veut dire que nous devons être complémentaires de l’intelligence artificielle et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas apprendre le code informatique, mais savoir se comporter et être capable de faire preuve d’empathie et de créativité. Cela passe par une éducation qui mette l’accent sur les savoirs fondamentaux, comme avoir l’esprit de synthèse, savoir faire des calculs simples, connaître l’histoire et la géographie, la philosophie… C’est tout cela qui va permettre à nos enfants d’être complémentaires de l’intelligence artificielle dite faible.

Il y a une illustration qui ne figure pas dans le livre : quand on utilise son correcteur orthographique et grammatical en tapant un texte, s’agit-il d’une intelligence artificielle faible puisque cet outil ne se substitue pas à la réflexion et à la maîtrise de l’orthographe, mais nous aide lorsque l’on est fatigué et que l’on commet des fautes par inattention ?

C’est un argument et j’emploie aussi cet argument quand on évoque les traducteurs instantanés comme Google Translation. Cela veut-il dire que l’on doit s’abstenir d’apprendre une langue étrangère ? Pas du tout. C’est un support, mais apprendre une langue étrangère c’est aussi comprendre un autre type de civilisation puisque, quand vous parlez anglais, vous apprenez à comprendre la civilisation anglo-saxonne avec ses forces et ses faiblesses, comme son manque de précision dans la langue. Il ne faut pas croire que la technologie doit nous amener à nous abstenir d’acquérir tous les savoirs. Bien au contraire, les nouvelles technologies vont nous obliger à remettre l’accent sur les savoirs fondamentaux. Ce n’est pas du tout réactionnaire ou anti-moderne, c’est l’inverse. C’est plutôt entrer sereinement dans le XXIe siècle.

Par exemple, avec son traducteur Google, le touriste américain qui arrive à Paris va pouvoir chercher son chemin ou demander à un taxi de l’emmener à son hôte, mais il ne pourra pas comprendre un spectacle de Fabrice Luchini… Et vous allez jusqu’à l’intelligence artificielle la plus évoluée en confiant dans ce livre que vous seriez prêt à faire l’amour avec une femme robot !

C’est un sujet que j’ai évoqué avec un journaliste en Suisse, qui m’a demandé si j’étais prêt à faire l’amour avec un robot… Il m’a posé cette question parce qu’il y a un secteur de la prostitution, qui est légal, avec un syndicat des prostituées qui s’inquiète que, demain, des humanoïdes puissent remplacer les prostituées… Cela pose une question extrêmement profonde. Je pense que l’on peut avoir des relations sexuelles avec une machine, mais peut-on tomber amoureux d’une machine ? Je n’en suis pas encore convaincu ! Dans un film, un homme tombe amoureux d’une intelligence artificielle incarnée par la voix de Scarlett Johansson – ce qui peut sans doute aider – et on peut imaginer cela. Mais nous en sommes très loin et, pour le coup, ce serait plus qu’un saut de civilisation mais quasiment un changement d’espèce. Quelqu’un comme Elon Musk anticipe ce changement d’espèce et il pense que notre avenir passe par une hybridation avec des robots ou des implants neuronaux artificiels et que l’homme va tellement s’hybrider à la machine que l’humanité va périr et que nous passerons à une autre espèce. Cela arrivera peut-être, mais nous en sommes quand même extrêmement loin…

Dans cette évolution, les riches arriveront toujours à s’en sortir et la société à entretenir les pauvres. Ce sont en fait les classes moyennes qui sont les plus menacées…

C’est ce que les économistes appellent le paradoxe de Moravec, qui avait repéré que l’intelligence artificielle arrive mieux à nous remplacer dans des tâches qui peuvent nous sembler relativement compliquées que dans des tâches simples. Par exemple, une intelligence artificielle peut faire de la comptabilité, une veille juridique ou rédiger des communiqués de presse. En revanche, casser un œuf, faire la cuisine ou jouer au ballon, c’est extrêmement compliqué… Cela veut dire que le métier de comptable est plus menacé que celui de serveur de restaurant ! Le prix Nobel d’économie Angus Deaton a publié une étude sur la baisse de l’espérance de vie aux États-Unis et il s’est rendu compte que cette baisse de l’espérance de vie venait uniquement de la surmortalité des blancs faiblement diplômés âgés de 50 à 55 ans. Cette surmortalité vient des suicides, des maladies du foie liées à l’alcool ou des overdoses, c’est-à-dire les maladies du désespoir. Ces gens sont les déclassés de la société en raison de la mondialisation et de la technologie. Aux États-Unis, les blancs sont les plus déclassés, alors que les noirs ou les hispaniques ont des métiers qui ne sont pas déclassés, comme serveur dans un restaurant…

Tout le monde pense que la ruralité va disparaître, mais vous affirmez que les nouvelles technologies permettront aux campagnes de revivre…

Nous sommes un pays très centralisé et il faut donner la capacité aux territoires de mener eux-mêmes des politiques économiques. C’est un sujet auquel je suis très attaché et, quand vous êtes dans une grande période de destruction créatrice comme aujourd’hui, vous ne pouvez pas avoir une politique de la ruralité qui vient de Paris. Les communes doivent avoir davantage d’autonomie, sur le plan fiscal ou réglementaire. Par exemple, nous avons un patrimoine absolument extraordinaire et il est sous-valorisé. Mais si les intercommunalités avaient plus de marge de manœuvre pour lever des financements, des emprunts ou des capitaux pour rénover notre patrimoine rural, je pense que le développement économique serait beaucoup plus inclusif dans notre pays.

Vous évoquez le dimanche comme le jour le plus triste : les gens s’ennuient, des couples ne se parlent plus… Or, selon vous, c’est le travail qui va sauver le dimanche… Une vision déprimante, parce que c’est la photographie d’un changement de civilisation avec l’absence de la famille et la perte du dialogue lorsque l’on est installé devant la télévision, où le dimanche n’est plus un jour de fête comme avant…

Je cite Elon Musk qui dit que les dimanches et les vacances nous tueront ! C’est vrai, car pour une grande partie des gens, le dimanche est un jour plutôt ennuyeux. Le philosophe Hegel, dans « La phénoménologie de l’esprit », développe la dialectique du maître et de l’esclave. L’esclave s’humanise de plus en plus en travaillant alors que le maître, en ne travaillant pas, se déshumanise. Au bout du compte, on se retrouve dans une situation dans laquelle le maître est devenu l’esclave et l’esclave est devenu le maître. C’est très intelligent d’y réfléchir à l’aune de l’intelligence artificielle. Donc, tant que l’on continuera à travailler, l’intelligence artificielle ne nous dominera pas. C’est pour cette raison que je suis très opposé au revenu universel.

À partir du moment où l’on donnerait un revenu pour vivre sans contrepartie, une grande majorité des gens préfèreraient rester dans l’oisiveté…

Ce serait une rupture sociétale extraordinaire. Aujourd’hui, nous avons un État-providence, c’est quelque chose de formidable, avec des droits à la santé, à l’éducation ou à la retraite qui sont définis par rapport à la norme du travail. Si l’on instaure le revenu universel, c’est autre chose et, pour le coup, c’est vraiment une rupture de civilisation. Je pense qu’il faut que l’on mette beaucoup plus l’accent sur notre politique de formation continue et j’espère que la réforme qui sera menée sera réussie.

Il faudrait une réforme fiscale de grande ampleur pour inciter les gens à travailler aussi. Mais la plupart vont répondre qu’ils essaient de trouver un emploi et qu’ils n’en trouvent pas…

Le chômage n’est pas une fatalité. Il est inférieur à 6 % de la population active dans le monde et, dans les pays développés, il est très légèrement supérieur à 6 %. Cela veut dire que la norme est quasiment le plein-emploi dans les pays développés. Donc, la France est plutôt une exception. La France se caractérise par une très mauvaise adéquation entre l’offre et la demande d’emploi. Il existe beaucoup de demandes dans l’artisanat, la restauration ou la construction et, souvent, les employeurs ne trouvent pas de main-d’œuvre. Donc, il y a une déficience dans nos politiques publiques.

On parle depuis des décennies du télétravail, même l’Assemblée nationale a commencé à réfléchir sur ce sujet au milieu des années 90, mais rien n’a été fait, sauf dans la loi sur le travail qui vient d’être publiée…

C’est quelque chose de formidable et c’est la meilleure partie des ordonnances. Je suis content que vous ayez repéré cette réflexion dans mon livre, parce que c’est une vraie révolution. Dans les ordonnances, le télétravail devient en quelque sorte la norme. Une entreprise qui n’autorise pas le télétravail doit s’en justifier et il y a une inversion de la loi par rapport à la situation qui préexistait. Nous entrons dans une ère qui n’est pas celle de la fin du salariat, mais du travail autonome. Un salarié va travailler de façon très autonome, chez lui ou en vacances, et la notion de travail a de moins en moins de sens. On va assister à un effacement de la frontière entre la vie professionnelle et la vie privée, mais il ne faut pas nécessairement considérer cela comme une régression, car cela permet d’organiser sa propre vie avec beaucoup plus d’autonomie.

Tous les êtres humains sont-ils capables d’être autonomes ?

On ne va pas échapper à cette mutation et c’est une question essentielle pour l’avenir de nos économies développées. Il faut que l’on arrive à emmener la plus grande partie possible de la société avec nous et cela demande un très grand sens pédagogique et des politiques publiques extrêmement fortes. Je suis un libéral et je pense qu’il y a cette volonté d’autonomie au plus profond de l’être humain. Obliger les gens à travailler dans un lieu donné, dans le cadre d’un horaire donné, ce n’est pas naturel et je ne suis pas certain que ce soit la meilleure façon de s’épanouir pour un être humain. Donc, si vous donnez aux gens davantage d’autonomie, ils sauront en faire un bon usage.

Ainsi, nous vivons une révolution qui est comparable à l’invention de la roue ! Avant la roue, il fallait 50 personnes pour porter 50 paquets et, depuis la roue, une personne peut transporter 50 paquets ! Pour autant, les 49 autres personnes ont fait d’autres métiers…

Nous sommes dans quelque chose de cette ampleur. Par exemple, je parlais de la voiture sans chauffeur : il y a aussi les poids lourds sans chauffeur… Il y a dans notre pays des milliers de chauffeurs de poids lourds et il faut avoir le courage d’aller voir ces gens dès maintenant, sans attendre que la technologie supprime leur emploi. Il faut leur expliquer que leur emploi est menacé par la technologie, mais que notre pays va leur permettre de rebondir. D’ailleurs, si nos amis syndicalistes étaient un peu plus sérieux, ils travailleraient sur ce sujet jour et nuit, plutôt que de manifester contre les ordonnances sur le travail… Il y a de nombreux métiers qui sont très pertinents, en particulier dans l’artisanat, ce qui peut leur permettre de connaître une nouvelle vie.

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