Philippe Herlin : « En cas de crise bancaire importante sur l’euro, ceux qui auront des Bitcoins ou un peu d’or physique seront protégés. »

Comprendre le bitcoin et la blockchain…

Tout le monde a déjà entendu parler du bitcoin, cette nouvelle monnaie via Internet qui révolutionne la finance dans le monde, mais peu de gens savent réellement ce qu’est le bitcoin et encore moins son fonctionnement via la blockchain. Philippe Herlin vient de publier le premier guide pratique pour miser sur ces nouveaux placements que sont le Bitcoin, Ithereum, Tonken ou Ico.

Philippe Herlin est économiste, chroniqueur et docteur en économie du Conservatoire national des arts et métiers. Il a publié notamment aux Éditions Eyrolles « Repenser l’économie » (2012), « France, la faillite ? » (2010, 2012), et « Apple, Bitcoin, Paypal, Google : la fin des banques » (2015).

« J’achète du Bitcoin. Guide pratique pour miser sur les nouveaux placements : Bitcoin, Ithereum, Tonken ou Ico » de Philippe Herlin est publié aux Éditions Eyrolles.

Kernews : On entend dire beaucoup de choses sur le Bitcoin.  Certains se sont enrichis avec cette monnaie, d’autres ont peur d’en acheter, et vous publiez le premier guide pratique sur ces nouvelles monnaies. Le Bitcoin est-il une monnaie comme les autres ?

Philippe Herlin : Non, ce n’est pas une monnaie comme les autres, mais c’est aussi ce qui fait sa valeur. C’est une monnaie qui ne dépend pas d’une banque centrale, qui ne dépend pas d’une entreprise ou d’un État. C’est une monnaie qui n’appartient à personne et qui circule de façon décentralisée sur Internet. Personne n’est propriétaire du Bitcoin et personne ne peut prendre le pouvoir dessus. C’est tout ce qui fait sa valeur. C’est une monnaie décentralisée avec un système de paiement et de virement très efficace. L’autre élément fondamental, c’est que le nombre de Bitcoins est limité à 21 millions, c’est une ressource rare, on ne peut pas faire de la planche à billets avec le Bitcoin. Donc, plus on l’utilisera, plus le Bitcoin prendra de la valeur dans le temps.

Mais qui limite le Bitcoin ?

C’est quelque chose qui a été inscrit dans l’algorithme de départ et cela ne peut pas être modifié. C’est pour cette raison que c’est quelque chose de tout à fait sûr.

Pourtant, il y a déjà eu quelques problèmes avec des personnes qui ont acheté des Bitcoins et qui n’ont pas pu les revendre…

Il faut savoir que ces scandales ne concernent pas le Bitcoin lui-même, qui est un système qui n’a jamais été pris en défaut, mais il y a autour un écosystème qui a mis du temps à se mettre en place. Il y a eu pas mal de sites, avec des dirigeants malhonnêtes ou incompétents, comme Mangox, avec des gens qui ont envoyé des euros ou des dollars pour acheter des Bitcoins et cette place de marché s’est fait voler ses Bitcoins ou les a perdus. On ne sait pas trop encore ce qui s’est passé… J’explique dans le livre quelles sont les places de marché qu’il faut privilégier et, quand on a acheté ses Bitcoins, comment on fait pour les protéger. Il y a plusieurs méthodes, notamment le fait de les mettre sur un porte-monnaie physique, une sorte de clé USB avec un écran qui permet de les garantir de façon certaine. C’est une société française qui a lancé cela et c’est très efficace.

Donc, il ne faut pas confondre le Bitcoin, en tant que monnaie, et les sociétés privées qui achètent et revendent des bitcoins… C’est un peu comme les bureaux de change, vous pouviez très bien acheter une devise chez quelqu’un et celui-ci ne pouvait ne pas vous reverser l’argent…

Il y a des places de marché où l’on peut acheter des Bitcoins contre des euros, ce sont des institutions qui peuvent faillir, c’est un peu comme les banques : si la banque fait faillite, vous ne retrouvez plus votre argent. L’avantage, avec le Bitcoin, c’est que vous pouvez reprendre le contrôle total de vos avoirs et les mettre sur une clé privée et vous serez certain que personne ne pourra vous les prendre.

À quoi sert-il d’avoir des Bitcoins, puisque je ne vais pas aller acheter mon pain avec ?

Nous avons l’euro qui est une monnaie stable, il n’y a pas d’inflation, mais il y a beaucoup de pays émergents qui subissent une forte inflation ou un effondrement de la monnaie, comme on le voit au Venezuela et, dans ces pays, ils sont contents d’avoir le Bitcoin ou d’autres cryptomonnaies. En Amérique du Sud ou en Afrique, l’utilisation du Bitcoin comme moyen de paiement est très développée. Maintenant, aux États-Unis, en Europe ou au Japon, quand on achète des Bitcoins, ce n’est pas pour faire des opérations de paiement, c’est plutôt un produit d’épargne.

On a pensé un certain temps que le Bitcoin ne ferait que progresser, mais il vient de redescendre…

C’est la vie courante du Bitcoin, qui est très volatil. Le Bitcoin est monté à plus de 15 000 euros en décembre, il est tombé à 5000 euros en janvier et il vient de remonter à 8000 euros. Mais c’est tout à fait normal dans la vie du Bitcoin, il y a des bulles et des crashs, c’est pour cette raison qu’il faut viser le long terme. Il ne faut surtout pas acheter des Bitcoins en pensant les revendre dans six mois en empochant un profit. Cette monnaie, c’est aussi la blockchain. On peut construire tout un tas de services autour, donc c’est un changement de paradigme, un peu comme Internet a révolutionné le monde économique. Le Bitcoin et la blockchain vont révolutionner de nombreux secteurs de l’économie et ce changement de paradigme ne va pas se faire du jour au lendemain. C’est pour cette raison que l’acquisition de Bitcoins doit se faire sur du long terme.

On entend beaucoup parler de la blockchain : quel rapport entre la blockchain et le Bitcoin ? Est-ce le rail en quelque sorte ?

C’est ce qui permet au Bitcoin de fonctionner, on peut dire cela, c’est un réseau avec de nombreux rails. S’il n’y a pas une banque, qui peut certifier que telle personne a envoyé tant de Bitcoins à telle autre personne ? Dans notre système actuel, c’est la banque qui dit cela. S’il n’y a pas de banque, comment fait-on cela ? Cette information sur les transactions est rendue publique pour l’ensemble des participants et elle est inscrite dans une base de données publique qui ne peut pas être modifiée. Cela s’appelle la blockchain, cela permet de certifier les transactions, mais cela peut aussi servir de support pour construire des services financiers, comme des marchés boursiers, des systèmes d’assurance ou la certification de documents. C’est en train de se développer fortement à travers le monde.

Quelle est la différence entre la blockchain et le réseau traditionnel qu’est le Web ?

Par rapport à ce qui se passe, on peut dire que la blockchain peut ubériser Uber ! Uber est un système de taxis qui centralise toutes les demandes et le central réinjecte l’information en prenant 25 % de commission au passage… Avec la blockchain, on pourra décentraliser cela avec un coût de fonctionnement nettement inférieur. Cela peut être fait pour Airbnb comme pour tout un tas d’autres systèmes. Le mode d’organisation est nettement moins coûteux que les organisations verticales et centralisées qui existent actuellement chez les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Amazon) et dans les grandes entreprises.

Est-ce une manière de détourner le pouvoir des GAFA ?

Oui. Avec Internet, on a eu au départ un sentiment de liberté et de disruption, et les GAFA sont arrivées avec des organisations très hiérarchisées et très centralisées. La blockchain peut permettre à des entrepreneurs indépendants de proposer des services d’une qualité égale ou supérieure à ce que font les GAFA, mais à un moindre coût.

Il faudrait plutôt parler des blockchains, car il y en a plusieurs…

Oui, le Bitcoin a sa propre blockchain, comme l’Ethereum qui est la deuxième cryptomonnaie en volume…

Justement, que faut-il penser des autres cryptomonnaies ?

Il y a plein d’autres monnaies qui existent. Le Bitcoin a apporté une innovation importante, c’est la plus connue, mais ce n’est pas parfait puisque les paiements prennent un peu de temps, environ une dizaine de minutes, et cela peut être un peu coûteux. Alors, il y a des cryptomonnaies qui se sont lancées et qui permettent un paiement instantané avec un coût quasiment nul. La blockchain de l’Ethereum est plus simple à programmer aussi. C’est un système extrêmement concurrentiel et le Bitcoin n’a aucune position acquise, aucune situation de monopole. La concurrence est très forte et n’importe qui peut lancer sa propre cryptomonnaie en essayant d’avoir un avantage concurrentiel par rapport aux autres. Mais le Bitcoin est largement la plus importante et elle bénéficie d’un système puissant, avec une communauté de programmeurs très importante. Donc, on peut être optimiste sur le fait que le Bitcoin va rester numéro un…

Il paraît que certaines personnes ont gagné des millions grâce au Bitcoin. Est-ce exact ?

Oui, ceux qui ont acheté il y a très longtemps, au moment où l’on n’en parlait pas, cela valait quelques euros, aujourd’hui on en est à 8000 euros ! Mais ce n’était pas pour gagner de l’argent puisqu’au départ, l’idée était de créer une monnaie qui circule sur Internet en dehors des banques.

Derrière tout cela, n’y a-t-il pas une volonté d’échapper au contrôle des États ? Si vous avez 3 Bitcoins au lieu d’avoir 25 000 euros sur votre compte en banque, l’État ne peut pas les saisir…

C’est plus sécurisé en cas de crise bancaire. S’il devait y avoir une nouvelle crise bancaire, comme en 2008, ou si des banques en faillite se mettent à ponctionner les comptes, comme cela s’est passé à Chypre, effectivement ceux qui auront des Bitcoins seront protégés. De la même façon que ceux qui ont de l’or physique ou de l’immobilier seront protégés. Donc, cela apporte une sécurité supplémentaire.

Vous dénoncez plusieurs contrevérités, comme « le Bitcoin n’a pas de valeur»…

Il y a beaucoup d’économistes, dont le prix Nobel Jean Tirole, qui disent que le Bitcoin n’a pas de valeur intrinsèque et que sa valeur peut donc retomber à zéro. Quand on dit cela, on n’a pas consacré beaucoup de temps pour essayer de comprendre comment cela fonctionne. Or, quand on investit dans le Bitcoin, il faut comprendre comment cela marche, il ne faut pas acheter parce que ça monte…

Mais c’est comme pour toutes les actions : si vous achetez les actions d’un constructeur automobile sans vous intéresser au marché, à la concurrence et aux modèles produits, ce n’est pas la peine non plus…

C’est vrai, pour le Bitcoin, il faut faire cet effort que même des professeurs d’université ne font pas et c’est dommage. Le Bitcoin a une valeur intrinsèque, c’est un système de paiement qui n’a jamais été pris en défaut, c’est une quantité limitée à 21 millions, c’est la blockchain qui permet de construire tout un écosystème… Donc, c’est une valeur qui est en train de grandir. Maintenant, il y a le cours, il peut monter un peu trop, il peut s’écrouler, mais c’est la vie… Mais il y a beaucoup de contrevérités sur le Bitcoin.

Concrètement, s’il y a beaucoup de demandes, le prix du Bitcoin va monter et si tout le monde vend ses Bitcoins, il va baisser…

C’est un peu comme l’or et c’est pour cette raison que l’on peut parler d’or numérique, parce qu’il y a 2000 à 3000 tonnes d’or par an. La quantité estimée est de 160 000 tonnes, le stock grandit un peu chaque année, mais pas plus. On ne peut pas fabriquer de l’or de façon artificielle. C’est aussi ce qui fait sa valeur. C’est un peu la même idée pour le Bitcoin.

Toute monnaie est en principe régulée par un État et elle a une certaine stabilité. Si, demain, je vais acheter une voiture à 16 000 euros en espèces – imaginons que ce soit autorisé en France – je peux les garder 15 jours dans mon coffre, payer mon concessionnaire, lui-même peut garder cet argent dans son coffre et les mettre à sa banque deux mois plus tard, il aura toujours 16 000 euros. Mais si je fais un transfert de 2 Bitcoins à mon concessionnaire, donc 16 000 euros le jour J, je pars avec la voiture qui vaut 16 000 euros, mais il y a une grande incertitude puisque, la semaine d’après, ces deux Bitcoins n’auront plus cette même valeur…

C’est un problème qui peut être réglé facilement. Le concessionnaire peut choisir de garder les Bitcoins en se disant que cela va monter, mais il peut aussi, dès qu’il a reçu les Bitcoins, les rechanger en euros et, à ce moment-là, il ne prendra aucun risque. Cela peut tout à fait servir de moyen de paiement. Donc, cela règle le problème de la volatilité du cours.

Ce qui est intéressant, c’est que cela nous amène à penser autrement en matière d’économie et de manipulation de la monnaie…

Oui, on retrouve une diversité monétaire que l’on avait perdue. Au milieu du XIXe siècle, avec la création des banques centrales, on est tombé dans une sorte de monoculture monétaire. Il y avait le franc en France et on ne pouvait pas en sortir. Mais, quand on prend un peu de recul, on se rend compte que c’est une période très courte dans l’histoire de l’humanité, parce qu’au Moyen Âge il y avait une grande quantité de monnaies qui circulaient. C’étaient surtout des monnaies locales. Il y avait les monnaies en or au niveau international, et aujourd’hui on retrouve des monnaies complémentaires qui se développent à l’échelon local. On retrouve une diversité monétaire et je trouve que c’est une bonne chose car, en cas de crise économique, il vaut mieux avoir plusieurs monnaies parallèles parce que cela permet d’amortir les chocs. En cas de crise bancaire importante sur l’euro, ceux qui auront des Bitcoins ou un peu d’or physique seront protégés, c’est donc une bonne chose pour l’économie.

On n’achète pas des Bitcoins au supermarché, vous avez des sites qui sont en Angleterre, d’autres qui sont en Allemagne, comment les acheter et les revendre légalement ?

Il y a un certain nombre de sites dignes de confiance et j’explique aussi comment les choses se passent pour la fiscalité. Les taux sont très élevés sur le plan fiscal, parce que cela passe en bénéfices industriels et cela peut monter à 50 ou 60 %. Ceci dit, un membre du gouvernement vient de dire qu’il faudrait passer à 30 %. Mais ce n’est pas le moment de vendre ses Bitcoins, car il vaut mieux attendre de voir comment la fiscalité va évoluer.

Finalement, ce n’est pas une monnaie libertaire, puisque les États contrôlent même les échanges de Bitcoins…

Ils savent tout et on est obligé de les déclarer puisque, pour acheter des Bitcoins, on doit quand même faire un virement à partir de sa banque. C’est pour cette raison que les gens qui disent que c’est du blanchiment et de l’anonymat se trompent. On paie un impôt sur les plus-values, de la même façon que lorsque l’on achète une action ou une devise qui monte…

N’est-il pas trop tard pour acheter des Bitcoins ?

Non, ce n’est pas trop tard. Il ne faut pas voir le cours en lui-même, qui a déjà beaucoup monté, mais la capitalisation, c’est-à-dire ce que pèse le Bitcoin aujourd’hui dans le monde. J’ai dit que nous étions limités à 21 millions, c’est un processus en cours. Nous en sommes aujourd’hui à 17 millions de Bitcoins en circulation. Si l’on prend un cours de 10 000 euros, cela veut dire que le Bitcoin pèse déjà 170 milliards d’euros. La totalité des cryptomonnaies dans le monde représente déjà 300 milliards d’euros. C’est une somme ridicule à l’échelle de la planète financière, si l’on rapporte cela au marché boursier ou au marché obligataire. Étant donné que le Bitcoin est une innovation de rupture, qui va avoir une implication profonde dans l’économie, il est évident que l’on ne va pas en rester à ce niveau. À long terme, je reste extrêmement optimiste et ceux qui croient au Bitcoin et à la blockchain peuvent tout à fait acheter aujourd’hui dans une optique de long terme.

 

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